MONSIEUR LE MINISTRE

Dans la culture politique congolaise, le mot de ministre évoque les cortèges officiels, les fauteuils capitonnés, les salons où l’on parle bas parce que le pouvoir exige toujours un peu de théâtre. Et pourtant, si l’on consent à écouter ce mot avec la patience que l’on réserve aux vieux vocables, il murmure tout autre chose : SERVIR. Il est étrange que le pouvoir ait choisi pour se nommer un mot qui rappelle le service. L’histoire de la RDC est pleine de ces ironies.

Je me demande parfois si les fonctions publiques ne finissent pas par dévorer ceux qui les exercent. Au commencement, un homme croit entrer au gouvernement pour accomplir une œuvre ; quelques mois plus tard, il découvre que l’œuvre consiste souvent à préserver sa place. Ce glissement est presque imperceptible. Il ne résulte pas d’une faute spectaculaire, mais d’une lente acclimatation. On s’habitue aux honneurs comme on s’habitue au bruit du fleuve Congo : on ne l’entend plus.

La RDC n’échappe pas à cette vieille loi des sociétés humaines. Pourquoi y échapperait-elle? Les ministères s’y négocient parfois avec une ardeur qui ferait croire qu’ils renferment un trésor. On discute des portefeuilles comme si le destin d’un peuple se résumait à leur répartition. Pendant ce temps, les écoles attendent, les hôpitaux attendent, les routes attendent. Les citoyens, eux aussi, attendent. L’État ressemble alors à une maison où l’on se dispute les clés avant d’avoir réparé le toit.

Il serait pourtant injuste de réduire chaque ministre à cette caricature. Gouverner est une solitude que les observateurs sous-estiment volontiers. Celui qui signe une décision sait rarement jusqu’où iront ses conséquences. Les administrations résistent, les habitudes survivent aux gouvernements, les intérêts particuliers parlent plus fort que l’intérêt général. L’homme que l’on croit puissant découvre qu’il dépend d’engrenages qu’il ne maîtrise qu’à moitié. Le pouvoir lui-même connaît ses servitudes.

Mais cette difficulté ne dispense personne de répondre à la question essentielle. Qu’a laissé derrière lui celui qui a exercé le pouvoir ? Les discours ? Ils jaunissent plus vite que les journaux qui les rapportent. Les photographies officielles ? Elles deviennent les archives d’une époque oubliée. Il ne demeure finalement qu’une seule mesure : la vie quotidienne des hommes et des femmes s’est-elle trouvée un peu moins lourde après son passage ?

Je songe souvent que les peuples ne demandent pas des héros. Ils réclament quelque chose de plus rare : des serviteurs qui ne se prennent pas pour des propriétaires. Il y a dans cette confusion entre servir et posséder une des maladies les plus anciennes de la politique. On entre dans un ministère comme on entrerait dans une demeure provisoire ; on finit parfois par croire que les murs vous appartiennent.
La RDC s’avance vers un avenir qui ne pardonnera plus les illusions. Une jeunesse innombrable, des villes débordantes, des ressources immenses, mais exigeantes, un monde où la science transforme les rapports de force plus rapidement que les lois : voilà les véritables ministres de demain. Ils imposeront leur agenda à ceux qui prétendent gouverner. Le responsable public ne pourra plus se contenter d’occuper une fonction ; il lui faudra prévoir, décider, expliquer et rendre compte au peuple.
Il n’est pas interdit d’espérer. Les civilisations survivent souvent grâce à quelques hommes qui prennent les mots au sérieux. Si un ministre redevenait simplement un homme chargé de servir, ce ne serait pas une révolution institutionnelle. Ce serait mieux encore : une révolution intérieure. Toutes les autres commencent par celle-là.

José Tshisungu wa Tshisungu

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