ÉPURATION ETHNIQUE

Je me souviens du 20 avril 1993.
Ce jour-là, Mwamba Kabemba est mort. Voilà. Trois mots. Et derrière ces trois mots, tout un pays qui détourne les yeux. Mwamba était kasaïen. C’est donc cela, son crime. Pas un crime compliqué. Pas une affaire de tribunal, de complot international, de grands discours savants. Non. Il était né quelque part. Il appartenait à un peuple que des hommes avaient décidé de détester. Voilà tout. Ça suffisait. On l’avait désigné. Kasaïen. Comme on désigne une bête. Comme on colle une étiquette sur un colis avant de l’expédier. Comme si un homme portait son origine sur le front, comme une condamnation. Et derrière cette condamnation, il y avait la milice de Kyungu wa Kumwanza. Il y avait la peur. Il y avait les armes. Il y avait surtout cette chose plus terrible encore que les armes précisément la certitude d’avoir raison.

C’est toujours comme ça que commencent les grandes saletés humaines. On ne tue jamais seulement parce qu’on veut tuer. On commence par expliquer. On explique que l’autre n’est pas vraiment des nôtres. Qu’il vient d’ailleurs. Qu’il prend trop de place. Qu’il parle autrement. Qu’il n’a pas le bon nom. Pas le bon accent. Pas les bonnes racines. Et puis, un beau jour, l’explication devient permission. On peut alors tuer. Mwamba était là. Fungurume était là. Le 20 avril était là. Et la haine aussi.

Je voudrais pouvoir raconter cette journée avec des mots propres. Des mots bien lavés. Des mots de cérémonie. Des mots de monument commémoratif. Mais non. Ils ne conviennent pas. Parce que la colère ne parle pas avec des gants. Elle parle avec les dents serrées. Elle regarde le crime et elle demande : « pourquoi ? » Pourquoi un homme doit-il mourir parce qu’il est kasaïen ? Pourquoi faut-il qu’un nom, une langue, une origine deviennent des preuves à charge ? Pourquoi faut-il que la terre où l’on naît puisse devenir une condamnation à mort ? Et surtout, pourquoi y a-t-il toujours des hommes pour croire qu’ils ont reçu le droit de décider qui appartient au pays et qui doit en être chassé ? Voilà la vraie question. Le reste, c’est du bavardage. Mwamba Kabemba n’a pas choisi son origine. Personne ne choisit son berceau. Personne ne demande à sa mère : « Mets-moi au monde dans telle province plutôt que dans telle autre, car un jour des imbéciles pourraient m’en vouloir. » Personne. On naît. On grandit. On aime. On travaille. On souffre. On espère.

Et puis quelqu’un arrive avec une théorie sur votre origine. Une théorie ! Et cette théorie devient votre condamnation. C’est monstrueux. Et le plus monstrueux, peut-être, c’est que les hommes finissent par s’habituer à tout. À la peur. Aux cadavres. Aux cris. Aux maisons abandonnées. Aux familles qui attendent quelqu’un qui ne reviendra plus. Ils s’habituent. Ils parlent moins fort. Ils baissent les yeux. Ils disent : « C’était la guerre. » Ah ! La guerre ! Le grand mot. Le grand manteau qu’on jette sur toutes les atrocités pour ne plus avoir à regarder ce qu’il y a dessous. Mais Mwamba n’était pas une abstraction. Il avait un visage. Une voix. Une histoire. Des proches. Des habitudes. Des souvenirs. Il avait quelqu’un qui l’attendait. Quelqu’un qui croyait encore qu’il allait rentrer. Et cette personne-là, ce jour-là, a probablement compris que le monde venait de changer de forme. Un homme est parti. Il ne reviendra pas. Et pourquoi ? Parce qu’il était kasaïen. Voilà la phrase qu’il faut avoir le courage de prononcer. Sans l’adoucir. Sans la maquiller. Sans la cacher derrière des considérations politiques. Parce qu’il était kasaïen. Il faut la laisser tomber dans le silence. Qu’elle fasse son travail. Qu’elle dérange. Qu’elle empêche de dormir. Parce que si elle ne dérange plus personne, alors nous sommes perdus. Je pense à Fungurume ce jour-là. La poussière. Les routes. La chaleur. Les maisons. Les gens. La vie qui continuait malgré tout. C’est cela qui me met en colère. Le monde continue toujours. Un homme meurt et le soleil continue de se lever. Les voitures continuent de passer. Les marchés continuent de bruire. Les enfants continuent de courir. Quel scandale ! La terre ne s’arrête même pas pour nous demander pardon. Elle tourne. Toujours. Comme si rien ne s’était passé. Mais quelque part, une famille sait. Une famille porte le trou. Et ce trou ne se ferme pas avec des discours. Il ne se ferme pas avec des cérémonies. Il ne se ferme pas avec des drapeaux. Il faut la vérité. Il faut la mémoire. Il faut nommer les responsabilités. Et il faut surtout refuser le mensonge qui consiste à transformer la victime en coupable.

Mwamba n’était pas coupable d’être kasaïen. Il n’avait pas à se justifier d’être né. Il n’avait pas à demander pardon pour son sang. Il n’avait pas à prouver qu’il méritait de vivre. C’est cela que nous devons retenir. Et c’est cela que les morts nous réclament. Pas la vengeance. La vérité. Pas une autre haine. La justice. Pas une nouvelle liste de noms à abattre. La fin des listes. Parce qu’une fois qu’on commence à classer les hommes selon leur origine, on ne sait jamais où cela s’arrête. Aujourd’hui le Kasaïen. Demain quelqu’un d’autre. Puis encore quelqu’un d’autre. Toujours quelqu’un d’autre. La haine est une machine qui réclame sans cesse de nouvelles victimes. Elle ne mange jamais assez. Elle veut toujours davantage. Alors il faut l’arrêter. Et pour arrêter la haine, il faut commencer par dire les choses. Mwamba Kabemba. 20 avril 1993. Fungurume. Kasaïen. Assassiné. Que ces mots restent ensemble. Qu’on ne les sépare plus. Qu’ils deviennent une blessure dans la mémoire collective. Une blessure qui refuse de se transformer en oubli. Parce que l’oubli, dans ces affaires-là, c’est parfois une seconde mort. Et moi, je ne veux pas de cette seconde mort. Je veux que Mwamba demeure. Pas comme une statue froide. Pas comme un nom gravé dans une pierre que personne ne regarde. Je veux qu’il demeure comme une question. Une question terrible. Une question que chaque génération devra entendre : «

Comment avez-vous pu laisser l’origine d’un homme devenir la raison de sa mort ?» Et tant que personne ne pourra répondre honnêtement à cette question, Fungurume n’aura pas fini de parler. La terre n’aura pas fini de parler. Les morts n’auront pas fini de parler. Et nous, les vivants, nous n’aurons pas le droit de faire semblant de ne pas entendre.

José Tshisungu wa Tshisungu

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