15 AOÛT 2026 — DEVOIR DE MÉMOIRE
Comme chaque année, le 15 août, depuis trente-quatre ans, la communauté kasaïenne de Belgique se rassemble pour commémorer une tragédie qui a profondément marqué son histoire : les événements d’épuration ethnique dont les Kasaïens furent victimes au Katanga, dans le sud de l’ancien Zaïre, en 1992.
À cette époque, le pays vivait sous le régime du maréchal Mobutu Sese Seko. Dans un climat politique délétère, la folie du pouvoir, attisée par les discours de haine et les rivalités identitaires, allait transformer une partie du Katanga en terre d’exclusion et de désolation. Des familles entières furent poussées sur les chemins de l’exil, contraintes d’abandonner maisons, biens, emplois, souvenirs et parfois même les tombes de leurs proches, pour rejoindre une terre que certains n’avaient jamais connue autrement que par le récit de leurs parents.
Paradoxe cruel de l’Histoire : beaucoup de ceux que l’on désignait alors comme « étrangers » au Katanga y étaient pourtant nés, parfois depuis plusieurs générations. Leurs parents et leurs grands-parents y avaient vécu, travaillé, étudié, construit des maisons, créé des entreprises, élevé leurs enfants et participé à l’essor de cette région. Certains y avaient même des racines plus anciennes que celles de leurs accusateurs.
Quand la folie du pouvoir s’empare de l’identité, elle finit par réécrire l’Histoire à coups de slogans.
Et lorsque l’Histoire est manipulée, l’homme devient rapidement suspect aux yeux de son voisin, simplement parce qu’il porte un nom, parle une langue ou appartient à une communauté différente.
LES GARES DE L’EXIL
Les images de cette époque restent gravées dans la mémoire collective : des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards entassés dans les gares de Lubumbashi et de Likasi, attendant pendant des jours, parfois des semaines, l’arrivée hypothétique d’un train qui devait les conduire vers une destination devenue, malgré eux, celle de l’exil.
La gare, qui devait être un lieu de passage, devint pour beaucoup une antichambre de l’incertitude. Certains n’en partirent jamais. D’autres, plus chanceux en apparence, parvinrent à monter dans les trains. Mais monter à bord ne signifiait pas nécessairement arriver à destination. La faim, la maladie, l’épuisement, les violences et les conditions inhumaines du voyage firent encore des victimes. Le chemin de fer devint alors, dans la mémoire des survivants, une sorte de long cimetière sans pierres tombales, où chaque kilomètre semblait porter le souvenir d’une vie interrompue.
Il est des tragédies que les générations peuvent chercher à oublier. Mais il en est d’autres que l’Histoire, précisément parce qu’elles touchent à la dignité humaine, a le devoir de conserver. Le 15 août n’est donc pas une simple date du calendrier kasaïen.C’est une date de mémoire.
C’est un moment où les survivants parlent aux vivants, où les parents parlent aux enfants et où les anciens transmettent aux jeunes ce que les livres d’Histoire ne racontent pas toujours avec suffisamment de chair, de larmes et de visages.
LE 15 AOÛT 2026 : TRANSMETTRE POUR NE PAS OUBLIER
Ce samedi 15 août 2026 dès 13h,au Parvis de la Basilique de Koekelberg à Bruxelles les Kasaïens de Belgique ont une nouvelle fois répondu à l’appel du comité organisateur.
La cérémonie n’avait rien d’une simple réunion communautaire. Elle portait une responsabilité plus profonde : maintenir vivant le fil de la mémoire. Y étaient présents d’autres congolais non kasaiens.
Car se souvenir n’est pas cultiver la haine.
Se souvenir, c’est refuser que la souffrance des victimes soit effacée.
Se souvenir, c’est également apprendre aux générations nouvelles que les divisions ethniques peuvent commencer par des mots, se poursuivre par l’exclusion et finir dans la violence.
L’histoire du Kasaï au Katanga constitue, à cet égard, une terrible leçon. Elle rappelle que lorsqu’un peuple accepte que son voisin soit déshumanisé parce qu’il appartient à une autre communauté, la frontière entre la parole haineuse et la barbarie peut devenir dangereusement mince.
LA PAROLE VENUE DE MONTRÉAL
Cette édition 2026 a également été marquée par la participation, même à distance, de Kasaïens et de Congolais établis ailleurs dans le monde.
Deux textes poignants de l’écrivain congolais ,José TSHISUNGU wa TSHISUNGUrésidant à Montréal ont notamment été lus par votre serviteur : « DEVOIR DE MÉMOIRE » et « ÉPURATION ETHNIQUE ».
Deux titres qui, à eux seuls, portent déjà le poids d’une époque.
Le premier, « DEVOIR DE MÉMOIRE », n’est pas seulement un rappel du passé. Il est un appel adressé aux générations présentes et futures : ne pas laisser le temps recouvrir les victimes de silence, ne pas laisser l’oubli devenir une seconde injustice et continuer à rechercher la vérité et la justice.
Le second, « ÉPURATION ETHNIQUE », raconte une tragédie plus intime à travers le destin brisé d’un jeune universitaire,nommé MWAMBA KABEMBAfrappé dans la fleur de l’âge pour un seul « crime » : être Kasaïen.
Il ne pouvait ni plaider son innocence ni se défendre contre une accusation aussi absurde que meurtrière.
Quel crime que celui de naître sous une identité que la folie des hommes décide soudain de condamner !
À la lecture de ce récit, un profond frisson parcourut la salle. Parce que derrière les statistiques, les dates et les expressions historiques se trouvait un homme. Un jeune homme. Une vie. Des rêves. Un avenir qui ne demandait qu’à s’accomplir.
Mais la barbarie ne négocie pas avec les rêves.
La barbarie n’a ni cœur ni conscience.
« LE SAVANT EST PARTI »
La cérémonie fut également l’occasion de rendre un hommage mérité au professeur d’université Patrice MUFUTA KABEMBA, homme de lettres et intellectuel dont la disparition, le 14 décembre 2025, avait laissé un vide dans le monde de la pensée.
Âgé de 90 ans, le professeur s’en est allé après avoir traversé presque un siècle d’Histoire congolaise.
« LE SAVANT EST PARTI » : tel était le titre de l’hommage qui lui fut consacré.
Et lorsqu’un savant disparaît, ce n’est pas seulement une famille qui perd un père, ni une génération qui perd un aîné. C’est une bibliothèque qui se ferme.
Ses textes, comme ceux consacrés à la mémoire des événements de 1992, sont disponibles sur le site LAUTREINFO, afin que la parole demeure accessible à ceux qui voudront comprendre, questionner et transmettre.
PIE TSHIBANDA : LA JEUNESSE DOIT PRENDRE LA PAROLE
La présence de Pie TSHIBANDA a donné à cette journée une dimension particulière. L’écrivain, conteur et homme de parole a encouragé les jeunes présents dans la salle à ne pas demeurer de simples spectateurs de la mémoire des anciens. Il les a invités à prendre la parole. Et ils l’ont fait.
Ce fut probablement l’un des moments les plus importants de la journée.
Car une mémoire qui ne passe pas d’une génération à l’autre finit par disparaître avec ceux qui l’ont vécue. La transmission n’est donc pas un luxe. Elle est une nécessité. Les jeunes doivent pouvoir poser leurs questions, exprimer leurs inquiétudes, confronter les récits, écouter les témoignages et surtout comprendre que l’Histoire n’est pas une matière morte rangée dans les archives.
L’Histoire est une responsabilité vivante.
Le débat qui suivit fut, à cet égard, particulièrement fructueux. Les échanges ont permis de confronter les souvenirs, les expériences et les interprétations, dans un esprit qui privilégiait la compréhension plutôt que la rancœur.
DE LA MÉMOIRE À LA FRATERNITÉ
Après la réflexion vint le temps du partage.
Un repas de cuisine africaine, préparé et servi par le traiteur SEKAY, réunit les participants autour d’une table devenue, le temps de quelques heures, un autre espace de fraternité.
Car les communautés africaines connaissent cette vieille sagesse : après avoir parlé des morts, il faut aussi célébrer la vie.
La musique vint naturellement prolonger cette atmosphère.
Les artistes Nana LUKEZO et Daniel Dzidzanu se succédèrent pour offrir aux participants quelques instants de détente et de convivialité.
La musique, une fois encore, démontrait son extraordinaire capacité à réunir ce que l’Histoire a parfois séparé.
UNE MÉMOIRE POUR L’AVENIR
La Journée Kasaïenne du Souvenir — JKS n’est donc pas seulement tournée vers le passé. Elle regarde également vers l’avenir.
Commémorer 1992 ne signifie pas enfermer les Kasaïens dans une identité de victimes. Cela signifie tirer de cette épreuve une leçon universelle : aucune communauté ne devrait être persécutée en raison de son origine, de son nom, de sa langue ou de son appartenance culturelle.
Le Congo de demain ne pourra être construit qu’en rompant avec les mécanismes de l’exclusion.
À ceux qui étaient enfants en 1992, il appartient de transmettre ce qu’ils ont vu.
À ceux qui étaient adultes, il appartient de raconter ce qu’ils ont vécu.
À ceux qui sont nés après, il appartient d’écouter, de questionner et de comprendre. Et à tous, il appartient de faire en sorte que jamais le souvenir ne se transforme en haine.
La mémoire n’est pas une arme dirigée contre l’autre. Elle est une lampe destinée à éclairer le chemin de tous.
En attendant la prochaine édition de la Journée Kasaïenne du Souvenir, les organisateurs sont désormais invités à se retrouver pour une rencontre d’évaluation. Il conviendra d’y tirer les enseignements de cette édition, de recueillir les suggestions et surtout de réfléchir aux moyens de renforcer encore la transmission de cette mémoire auprès de la jeunesse.
Car une cérémonie peut durer quelques heures.
Un discours peut durer quelques minutes.
Un témoignage peut tenir sur quelques pages.
Mais la mémoire, elle, doit traverser les générations.
Et tant qu’un seul homme ou une seule femme se lèvera pour raconter ce qu’il s’est passé, les victimes de 1992 ne seront pas tout à fait silencieuses.
Le 15 août n’est donc pas seulement le jour où l’on se souvient de ceux qui sont partis. C’est aussi le jour où les vivants prennent l’engagement de ne pas laisser mourir leur mémoire.
ZADAIN KASONGO T.


