DEVOIR DE MÉMOIRE

Pour les Kasaïens, le souvenir des années 1992-1994 au Shaba appartient à la catégorie de blessures mal cicatrisées. Mais l’Histoire, lorsqu’on refuse de la regarder en face, se transforme en spectre.

Aujourd’hui, les Kasaïens du monde entier se souviennent donc de l’épuration ethnique dont leurs compatriotes furent victimes dans cette partie méridionale du pays. Il ne s’agit pas ici de ressusciter les haines, encore moins de dresser les peuples les uns contre les autres. Il s’agit de rappeler une vérité élémentaire : une République qui oublie ses morts prépare souvent les malheurs de ses vivants.

Que s’est-il passé au juste ? Des hommes furent chassés, humiliés, dépouillés et tués parce qu’ils étaient identifiés comme Kasaïens. Des familles furent séparées. Des vies furent brisées. Et derrière les statistiques, derrière les récits administratifs et les prudences lexicales des historiens, il y avait des hommes, des femmes et des enfants. Il y avait des maisons abandonnées, des tombeaux sans fleurs, des exils sans retour.

Voilà pourquoi le devoir de mémoire n’est pas une affaire de vengeance. Il est une exigence de vérité.

Mais voici que le vieux démon de l’ethnicisme, que nous croyions condamné à hanter les archives, relève parfois la tête. Les tensions politiques contemporaines devraient nous inciter à la vigilance. Elles ne permettent cependant pas de condamner indistinctement toutes les communautés du Grand-Katanga. Ce serait reproduire précisément la logique collective que nous prétendons combattre.

Il faut donc regarder les choses avec davantage de courage et de précision. Une région n’est pas une personne ; une communauté n’est pas une milice ; un électeur n’est pas un persécuteur. Confondre les trois serait transformer la mémoire en instrument de haine.

Les dernières élections ont néanmoins fourni matière à réflexion sur la persistance des clivages territoriaux et identitaires. Le faible soutien accordé au président d’origine kasaïenne dans certaines parties du Grand-Katanga, comparé à celui enregistré dans d’autres régions du pays, peut nourrir des interrogations légitimes. Mais une élection ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une volonté collective de persécution. Elle révèle des rapports de force politiques ; elle ne suffit pas à établir l’existence d’un complot ethnique.

C’est précisément ici que le devoir de mémoire doit devenir une intelligence politique.

Car que vaut une mémoire qui ne sert qu’à désigner des ennemis ? Que vaut le souvenir des victimes s’il devient le prétexte à fabriquer de nouvelles victimes ? Le mort que nous honorons ne nous demande pas de tuer son voisin. Il nous demande de comprendre pourquoi il est mort.

À l’approche de nouvelles échéances politiques, la responsabilité des autorités congolaises est immense. Elles doivent surveiller les foyers de tension, prévenir les violences, protéger les populations vulnérables et sanctionner les discours ou les actes qui transformeraient l’appartenance ethnique en condamnation à mort. Les Kasaïens du Grand-Katanga doivent pouvoir y vivre comme des citoyens à part entière, sans avoir à produire chaque matin un certificat de légitimité nationale.

Mais les Kasaïens eux-mêmes doivent refuser la politique de la peur. Il serait dangereux de transformer une mémoire douloureuse en prophétie de massacre. Une rumeur répétée finit parfois par devenir une mobilisation ; une mobilisation ethnique peut devenir une tragédie.

Nous avons assez enterré nos morts.

Le Congo n’a pas besoin d’une nouvelle géographie de la haine. Il a besoin d’une mémoire commune, c’est-à-dire d’une mémoire qui ne sélectionne pas ses victimes selon leur origine et qui ne distribue pas l’innocence en fonction de la province de naissance.

Que le souvenir du Shaba demeure donc vivant. Mais qu’il demeure vivant comme une accusation contre la barbarie, non comme une déclaration de guerre entre Congolais.

La véritable radicalité, aujourd’hui, n’est pas de prédire le prochain massacre. Elle consiste à rendre impossible le prochain massacre.

Et cela commence par cette phrase toute simple, que notre pays semble encore avoir besoin d’entendre : aucun Congolais ne doit être étranger au Congo.

José Tshisungu wa Tshisungu

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