QUAND LA CONSCIENCE JUGE

Récit politique

 Depuis la fenêtre de son cabinet, le juge pour mineurs Kamba Mutoto regarde la cour intérieure. Une lumière pâle glisse sur les murs, comme si le jour lui-même hésitait à entrer dans ce bâtiment où tant de destins viennent chaque matin déposer leur part de détresse. Kamba pose une main sur la vitre encore fraîche. Le contact du verre lui arrache un frisson. Il ferme les yeux un instant et pense à un vieux proverbe qu’il entend depuis son enfance au Kasaï : « Contente-toi de poursuivre la sauterelle, nul ne devrait courir après la gloire. »
Pendant longtemps, il a considéré ce proverbe comme une invitation à la modestie, presque comme une sagesse tranquille destinée à apprendre aux hommes à ne pas convoiter ce qui les dépasse. Mais ce matin, les mots prennent une autre couleur. Ils lui paraissent plus sombres, presque accusateurs.
Il reste immobile. Une inquiétude sourde lui serre la poitrine.

Et si toute une nation ne s’était pas enfermée dans cette petite phrase ? Et si chacun, depuis des années, ne poursuivait sa propre sauterelle : quelques billets, une faveur, une promotion, une protection, un avantage minuscule qui, à force d’être convoité, finissait par occuper toute la place ? Cette pensée le trouble. Il détourne les yeux de la cour comme s’il venait d’y apercevoir quelque chose qu’il aurait préféré ne jamais reconnaître.
On frappe à la porte. Kamba redresse légèrement les épaules.
— Entrez.
Le policier Habari Kule apparaît. Ses mains sont libres, mais deux inspecteurs l’accompagnent jusqu’au seuil. Son uniforme a disparu. Sans ses galons, sans son arme, sans les signes de l’autorité qui l’accompagnent d’ordinaire, il semble à la fois plus grand et plus vulnérable. Il a perdu cette apparence d’homme sûr de lui que donnent parfois les vêtements officiels. Il avance avec une lenteur presque imperceptible.
Kamba le regarde quelques secondes. Il remarque son visage fermé, sa barbe mal rasée, les plis profonds qui marquent son front. Quelque chose dans cette fatigue lui inspire une compassion immédiate, qu’il réprime aussitôt. Il se rappelle pourquoi cet homme se trouve ici. Habari est poursuivi pour sa participation présumée à un réseau criminel d’enlèvement de femmes.
Le juge fait un signe aux inspecteurs.
— Attendez dehors.
La porte se referme. Habari reste debout. Pendant quelques secondes, il ne sait manifestement pas quoi faire de ses mains. Il les croise, les décroise, puis les laisse retomber le long de son corps. Il regarde autour de lui comme s’il cherchait un refuge dans les murs.
— Asseyez-vous.
Il s’assoit. La chaise grince légèrement sous son poids. Puis le silence s’installe.
Au-dehors, un téléphone sonne dans un bureau voisin. Quelqu’un rit dans le couloir. Une porte claque. Puis les bruits s’éloignent. Habari garde les yeux fixés sur le sol. Il sent son cœur battre plus vite qu’il ne voudrait. Il s’efforce de respirer calmement. Depuis qu’il a franchi cette porte, il a l’impression que quelque chose lui échappe. D’habitude, il sait quoi dire. Il sait comment parler à ses supérieurs, comment répondre aux interrogatoires, comment présenter un rapport. Mais devant cet homme assis en face de lui, il découvre avec une inquiétude presque enfantine que les mots peuvent devenir inutiles.
Kamba ouvre son dossier. Il regarde quelques lignes. Puis il le referme sans l’avoir consulté. Habari lève furtivement les yeux. Ce geste du juge le déstabilise davantage qu’une lecture attentive du dossier.
— Savez-vous pourquoi je veux vous entendre seul ?
Habari relève lentement la tête. Ses lèvres sont sèches.
— Pour connaître la vérité.
Kamba secoue doucement la tête.
— Non. Les dossiers cherchent la vérité. Moi, je cherche l’homme.
Habari esquisse un sourire fatigué. Un sourire sans joie, presque douloureux.
— L’homme ?
Il baisse les yeux. Sa voix devient plus basse.
— L’homme disparaît vite quand il faut nourrir une famille.
Kamba ne répond pas immédiatement. Il observe son visage. Les traits tirés. Les yeux rougis par une nuit sans sommeil. La bouche qui tremble imperceptiblement avant de retrouver sa fermeté. Pendant une fraction de seconde, une pensée traverse l’esprit du juge : cet homme aurait pu être son voisin, son ancien camarade d’école, peut-être même quelqu’un qu’il aurait salué dans une rue sans jamais connaître ce qu’il portait en lui. Cette pensée le touche.

 Il se surprend à imaginer la maison de Habari, une femme attendant derrière une porte, des enfants demandant quand leur père reviendra. Puis une autre image s’impose à lui : les femmes enlevées, leurs familles, les enfants qui attendent eux aussi un retour qui ne vient pas. La compassion se heurte brutalement à l’indignation. Kamba reprend :
— Voilà précisément ce qui m’intéresse. À quel moment un homme cesse-t-il d’être responsable parce qu’il manque d’argent ? Où commence cette frontière ?
Habari incline la tête. Une colère ancienne remonte en lui.
— Vous ne connaissez pas les quartiers où j’ai grandi.
— Je connais autre chose.
Habari relève les yeux.
— Quoi donc ?
Kamba le regarde droit dans les yeux.
 — Les excuses.
 Le mot tombe entre eux comme une pierre. Habari relève brusquement la tête. Cette fois, il ne sourit plus.
— Vous appelez cela des excuses ?
Sa voix est chargée d’une indignation presque douloureuse. Il se sent jugé avant même que le jugement soit prononcé. Il voudrait expliquer, raconter les humiliations, les fins de mois impossibles, les regards méprisants de ceux qui avaient réussi autrement. Il voudrait dire qu’il n’a pas toujours été cet homme que le dossier décrit.
Mais quelque chose l’empêche encore de parler. Il serre les mâchoires.
— Vous ne savez rien de ce que nous vivons.
Kamba ressent la violence contenue dans cette phrase. Il pourrait répondre sèchement. Il choisit de parler plus lentement.

 — Peut-être. Mais je sais que nous passons notre vie à fabriquer des récits capables de rendre nos actes supportables. C’est plus facile que de reconnaître que nous avons choisi.
Habari reste immobile. Le mot « choisi » lui fait mal. Il répète :
— Choisi ?

Sa voix tremble légèrement.
— Quand le salaire ne suffit plus ?
— Même alors.
Habari détourne le regard. Il sent monter en lui une honte qu’il refuse encore de nommer. Il voudrait s’accrocher à sa colère parce que la colère est plus facile à supporter que la culpabilité. Le silence revient. Kamba se lève. Il marche lentement jusqu’à la fenêtre. Dans la cour, deux jeunes détenus passent sous la surveillance d’un gardien. L’un d’eux a le visage fermé. L’autre regarde le ciel comme s’il cherchait quelque chose au-delà des murs.
Le spectacle serre le cœur de Kamba. Chaque matin, il voit des enfants arriver avec des histoires trop lourdes pour leurs âges. Il a appris à ne pas laisser ses émotions paraître. Pourtant, certains visages restent en lui longtemps après la fermeture des dossiers. Il pense à ces enfants qui ont grandi trop vite. Puis il pense à Habari. Un adulte. Un homme qui porte une arme. Un homme qui avait reçu de la société une parcelle d’autorité.
— Vous savez ce qui me frappe dans cette affaire ?
Habari ne répond pas. Il écoute.
— Ce ne sont pas seulement les enlèvements. C’est le nombre de personnes dans cette ville qui finissent par considérer l’inacceptable comme une simple manière de vivre.
Kamba se retourne. Son regard s’est durci.
— Chacun poursuit sa petite sauterelle. Un peu d’argent. Une faveur. Une promotion. Une protection. Et, à force de courir, plus personne ne regarde l’horizon.
Habari baisse la tête. Il murmure :
— La gloire ne nourrit personne.
Kamba s’approche.
— Vous confondez la gloire avec la dignité.
La phrase atteint Habari avec une violence inattendue. Il détourne le visage. Ses yeux deviennent brillants. Cette fois, Kamba aperçoit quelque chose. Ce n’est pas encore le remords. Ce n’est même pas l’aveu. C’est quelque chose de plus fragile : la fatigue d’un homme qui ne parvient plus à croire entièrement à ses propres justifications. Habari respire profondément. Il voudrait retrouver la certitude qu’il avait en entrant dans cette pièce. Mais elle s’effrite. Le ventilateur suspendu au plafond fait entendre son souffle irrégulier.
Kamba reprend :
— Une société meurt rarement sous les coups de ses ennemis. Elle meurt lorsque chacun accepte que son devoir soit remplacé par son intérêt.
Il s’interrompt. Dans le couloir, des pas d’enfants résonnent. Derrière la vitre, plusieurs mineurs passent devant la salle d’audience. Certains ont les mains dans les poches. D’autres marchent tête baissée. Leurs visages sont encore ceux de l’enfance, malgré la gravité de leurs gestes et des accusations qui pèsent sur eux.
Kamba les regarde. Son visage s’adoucit. Il pense à toutes ces fois où il a entendu la même phrase : « Nous n’avions pas le choix. » Cette phrase lui fait presque physiquement mal. Elle est devenue, au fil des années, une sorte de refrain dans son cabinet. Il murmure :
— Chaque matin, je vois des enfants qui croient que le monde leur a déjà retiré toute possibilité d’être libres. Ils disent : « Nous n’avions pas le choix. » Aujourd’hui, c’est un homme adulte qui me répète la même phrase.
Habari serre les poings. Ses ongles pénètrent presque dans ses paumes.
— Vous ne comprenez pas ce que représente la peur.
Kamba reste silencieux quelques secondes. Il ne veut pas répondre trop vite.
— Si.
— Non.
Cette fois, la voix de Habari se brise légèrement. Une émotion longtemps contenue se fissure.
— Non, vous ne savez pas ce que c’est que de rentrer chez soi en sachant que vos enfants attendent quelque chose que vous ne pouvez pas leur donner.
Il avale difficilement sa salive.
— Vous ne savez pas ce que c’est que de voir les autres avancer parce qu’ils acceptent ce que vous refusez.
Il respire plus vite.
— Vous ne savez pas ce que c’est que de commencer par une petite concession et de découvrir, un matin, qu’on ne sait plus où elle nous a conduits.
Cette fois, Kamba ne voit plus seulement un accusé. Il voit un homme épuisé par une succession de renoncements. Mais il voit aussi, derrière cette souffrance, les conséquences des choix de cet homme. La compassion ne doit pas effacer la responsabilité. Kamba l’écoute sans l’interrompre. Puis il répond doucement :
— Vous avez raison sur une chose. Je ne connais pas votre peur.

Il marque une pause.
— Mais la peur ne supprime jamais la liberté. Elle la rend seulement plus lourde.
La phrase demeure suspendue dans le bureau. Habari ne bouge plus. Ses épaules semblent soudain s’affaisser. Pour la première fois depuis son entrée, il ne cherche pas une réponse. Il regarde simplement ses mains. Ces mains qui ont tenu une arme. Ces mains qui ont signé des rapports. Ces mains qui ont peut-être fermé les yeux quand elles auraient dû agir. Il les regarde comme s’il les découvrait. Un frisson lui traverse le corps. Il voudrait détourner les yeux, mais n’y parvient pas. Kamba retourne s’asseoir. Il ne ressent aucune victoire. Aucune satisfaction. Seulement une étrange tristesse. Il sait que juger un homme est parfois plus facile que de comprendre le chemin qui l’a conduit jusqu’au bord de sa propre faute. Et peut-être est-ce cela qui rend la justice si difficile : elle doit condamner l’acte sans cesser de voir l’être humain.

Après un long silence, Habari demande :
— Croyez-vous qu’un homme puisse recommencer sa vie ?
La question atteint Kamba plus profondément qu’il ne l’aurait voulu. Il baisse les yeux.
Pendant un instant, il pense à ses propres erreurs, à certaines décisions qu’il aurait aimé pouvoir reprendre, à des paroles qu’il aurait préféré ne jamais prononcer. Il comprend soudain que la question de Habari n’est pas seulement celle d’un accusé. C’est la question que tout homme finit un jour par poser à sa propre conscience. Kamba répond :
— Personne ne recommence. Nous continuons avec ce que nous avons été.
Il regarde Habari.
— Mais nous pouvons décider de ne plus ajouter le mensonge au mal déjà commis.
Habari ferme les yeux. Son visage se contracte légèrement. Une larme apparaît au coin de l’un de ses yeux. Il l’essuie presque aussitôt, comme s’il avait honte que son visage trahisse ce que sa bouche refuse encore de dire.
Kamba ne fait aucun commentaire. Il sait que certaines larmes demandent seulement qu’on leur laisse un peu de silence. Il comprend aussi que certains silences sont déjà des commencements.
Derrière la vitre, la vie urbaine s’anime. Les voitures passent. Les voix montent de la rue. Des vendeurs interpellent les passants. La ville ignore tout de ce qui vient de se passer dans cette petite pièce. Et pourtant, pour deux hommes, quelque chose a changé. Kamba regarde de nouveau la cour. Le vieux proverbe lui revient : « Contente-toi de poursuivre la sauterelle, nul ne devrait courir après la gloire. » Il comprend alors qu’il ne s’agit peut-être pas d’un conseil de résignation.
C’est peut-être un avertissement. Les peuples commencent par courir après des sauterelles. Ils cherchent le petit avantage qui permet de tenir jusqu’au lendemain. Ils acceptent une première compromission parce qu’elle paraît minuscule. Puis une deuxième. Puis une troisième. Et un jour, ils découvrent qu’à force de poursuivre ce qui leur échappe, ils ont oublié la terre qu’ils avaient entre les mains. La moisson, elle, attendait.
Kamba reste longtemps devant la fenêtre. Il pense aux enfants qui passeront encore devant son cabinet. Aux policiers qui continueront de garder les portes. Aux dossiers qui s’empileront sur son bureau. Aux hommes et aux femmes qui viendront chercher devant la justice une réponse que la société aurait dû leur donner bien avant. Une fatigue profonde envahit son visage. Mais derrière cette fatigue demeure une détermination silencieuse.
Il comprend alors qu’une nation ne se relève pas seulement grâce aux lois. Elle se relève lorsque les hommes et les femmes cessent de transformer leurs compromissions en nécessités. Elle se relève lorsque la pauvreté n’est plus invoquée pour justifier l’humiliation d’autrui. Elle se relève lorsque l’autorité accepte d’être responsable de ce qu’elle fait. Elle se relève surtout lorsque chacun découvre, même tardivement, que la conscience est une juridiction dont personne ne peut définitivement s’évader.
Midi approche. Kamba Mutoto reste quelques secondes immobile, la main posée sur le dossier. Il pense à Habari. À ses yeux rougis. À ses mains tremblantes. À cette larme rapidement effacée. Puis il pense aux enfants. Il comprend que la véritable grandeur ne se trouve ni dans les discours, ni dans les décorations, ni dans les fonctions. Elle réside dans une décision plus humble et plus difficile : celle par laquelle un être humain accepte enfin de répondre de lui-même.
Il regarde une dernière fois la cour. Puis il ouvre le dossier. Cette fois, il ne cherche plus seulement l’accusé. Il cherche l’homme. Et, quelque part au fond de lui, une inquiétude demeure : juger les autres n’est-il pas aussi une manière de se rappeler chaque jour que personne n’est à l’abri de devoir, un jour, comparaître devant sa propre conscience ?

José Tshisungu wa Tshisungu

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