Récit politique
Zolatibo conduit son vieux taxi jaune depuis l’aube. Il connaît les rues de Kinshasa comme on connaît les rides d’un visage aimé. Non pas parce qu’elles sont belles, mais parce qu’elles racontent quelque chose. Chaque avenue, chaque carrefour, chaque embouteillage semble lui révéler une vérité cachée sur les hommes et les femmes de la tentaculaire capitale.
Il connaît les heures où la ville respire à peine, celles où elle suffoque et celles où, au bord du fleuve, le soleil paraît suspendre quelques secondes le tumulte quotidien.
Son taxi porte les marques de toutes ces années. La peinture jaune s’écaille par endroits. Le siège du conducteur est affaissé. Le volant est devenu lisse sous la paume de sa main. Pourtant, Zolatibo continue de le conduire avec la patience d’un homme qui n’attend plus grand-chose de la route, sinon qu’elle lui apprenne encore quelques rumeurs politiques.
Ce premier jour de la semaine, un homme monte dans son taxi près du boulevard Sendwe. Il porte une chemise simple, un sac de voyage à la main et un regard curieux, celui d’un homme qui vient d’ailleurs sans être totalement étranger.
— Je vais à la commune de la Gombe, dit-il.
Zolatibo démarre. Pendant quelques minutes, ils restent silencieux. Le moteur ronronne. Dehors, Kinshasa commence sa longue bataille quotidienne contre les embouteillages. Des piétons traversent entre les véhicules. Des vendeurs proposent de l’eau, des journaux, des fruits. Un enfant frappe à une vitre avant de courir vers une autre voiture. Zolatibo observe tout cela dans son rétroviseur.
— Vous êtes nouveau à Kinshasa ? demande-t-il finalement.
L’homme sourit.
— Je viens de Brazzaville. Je m’appelle Etoumba Na Mbeli. Je traverse souvent le fleuve Congo, mais chaque fois que j’arrive ici, j’ai l’impression d’entrer dans une immense question.
Zolatibo rit aux éclats.
— Une question ?
— Oui. Une ville peut être un lieu où les hommes et les femmes habitent, mais elle peut aussi être un lieu où les hommes et les femmes se cherchent. Kinshasa me semble être cela : une recherche permanente.
Zolatibo ne répond pas tout de suite. Il pense à toutes les personnes qu’il a transportées dans ce taxi. Des fonctionnaires pressés. Des étudiants qui parlaient de changer le pays. Des commerçants qui comptaient leurs billets de franc congolais avec inquiétude. Des amoureux qui se taisaient après une dispute. Des vieillards qui regardaient la ville avec cette expression particulière de ceux qui ont vu trop de choses pour encore croire aux promesses faciles.
Puis il dit :
— Chez nous, il existe un vieux proverbe : « Si tu tombes, cherche ce qui t’a fait tomber. »
Etoumba tourne la tête vers lui.
— C’est une parole profonde.
— Elle ne parle pas seulement de se relever, poursuit Etoumba. Elle demande d’abord de comprendre.
Zolatibo acquiesce.
— Beaucoup d’hommes et des femmes tombent et passent leur vie à maudire la pierre. Mais ils ne prennent jamais le temps de regarder cette pierre.
Il ralentit devant un carrefour encombré.
— Regardez notre pays. Combien de fois sommes-nous tombés depuis l’indépendance ? Combien de fois avons-nous cru qu’un changement de visage suffirait à changer notre propre destin ?
Etoumba hoche lentement la tête.
— C’est une illusion fréquente chez les peuples comme chez les individus. On cherche un coupable unique parce qu’il est plus facile de désigner un homme que de comprendre un système.
— Exactement.
Zolatibo pose les deux mains sur son volant.
— On accuse un dirigeant, une époque, une génération. Mais les chutes d’un pays ne viennent jamais d’une seule pierre. Il existe parfois tout un chemin mal construit.
Le taxi avance de quelques mètres, avant de s’arrêter de nouveau. À travers le pare-brise, Zolatibo aperçoit un jeune garçon qui porte sur la tête une petite bassine de marchandises. Il doit avoir à peine l’âge qu’avait son propre fils lorsqu’il a commencé à travailler. Son visage se ferme légèrement. Etoumba le remarque.
— Vous pensez à quelque chose ?
Zolatibo garde les yeux fixés sur la route.
— À mon fils.
— Il est à Kinshasa ?
Un silence.
— Il était à Kinshasa.
Etoumba ne pose pas d’autre question. Le moteur tourne au ralenti.
— Il voulait devenir mécanicien, finit par dire Zolatibo. Il disait qu’un jour il réparerait les voitures mieux que moi. Il avait cette confiance des jeunes qui pensent que le monde leur appartient encore.
Un sourire à peine perceptible effleure son visage.
— Puis la vie lui a appris que certaines pannes sont plus difficiles à réparer qu’un moteur.
Il s’interrompt.
— Il est parti chercher du travail ailleurs.
Etoumba baisse les yeux. Zolatibo redémarre.
— Depuis, chaque fois que je vois un jeune garçon courir derrière une voiture, je pense à lui.
La phrase tombe dans l’habitacle avec une simplicité qui la rend plus lourde que toutes les précédentes. Le taxi passe devant un bâtiment administratif. Des fonctionnaires entrent lentement, certains portant des dossiers sous le bras, d’autres discutant devant les portes. Etoumba reprend :
— La corruption, les injustices, les violences, les ressources qui disparaissent… Tout cela ressemble aux blessures visibles d’un corps malade.
— Oui, répond Zolatibo. Mais une blessure n’est jamais toute la maladie. Ce qui est dangereux, c’est ce qu’on ne voit pas les habitudes, les complicités, les mécanismes qui permettent aux mêmes problèmes de revenir.
Il regarde le bâtiment administratif.
— Le mal n’est pas seulement dans les hommes et les femmes. Il est aussi dans les structures qui donnent aux mauvais comportements la possibilité de survivre.
Etoumba observe le chauffeur dans le rétroviseur.
— Vous êtes chauffeur de taxi, mais vous parlez comme un philosophe.
Zolatibo sourit.
— La route apprend beaucoup de choses.
Il tapote doucement le volant.
— Quand une voiture tombe en panne, on ne discute pas longtemps avec le conducteur. On ouvre le moteur. On cherche la pièce défectueuse. Une nation aussi possède un moteur invisible.
— Et parfois, dit Etoumba, les peuples regardent seulement la carrosserie.
Zolatibo sourit.
— Exactement.
Il désigne d’un geste les affiches politiques collées sur un mur.
— Ils changent les discours, les slogans, les promesses. Ils repeignent la carrosserie. Mais ils oublient de réparer le moteur.
Le taxi poursuit sa route. Le soleil commence à se refléter sur les vitres des immeubles. La chaleur monte. Une odeur de poussière et de carburant entre par la fenêtre entrouverte.
— Ils oublient surtout, poursuit Zolatibo, que l’État doit être une maison commune, pas une récompense offerte aux plus proches.
Etoumba regarde dehors. Des enfants courent derrière des vendeurs. Des pousse-pousseurs transportent péniblement des ballots de vêtements usagés. Un vieil homme attend au bord de la chaussée. Des jeunes discutent avec animation autour d’un kiosque. Toute une ville semble avancer sans savoir exactement vers quoi.
— Pourtant, dit Etoumba, comprendre ne suffit pas.
— C’est vrai.
Zolatibo marque une pause.
— Une lumière qui reste enfermée dans une chambre n’éclaire personne. La connaissance qui ne produit aucun acte devient une forme élégante d’impuissance.
Le silence retombe. Le taxi longe maintenant le fleuve. Le vent apporte une fraîcheur légère dans l’habitacle. Pendant quelques secondes, le bruit de la ville semble s’éloigner.
— Alors que faut-il faire ? demande Etoumba.
Zolatibo ralentit. Il regarde le fleuve.
— Commencer par refuser l’habitude du malheur.
Etoumba se tourne vers lui.
— L’habitude du malheur ?
— Oui. Le jour où un peuple commence à considérer l’injustice comme normale, il a déjà perdu quelque chose de précieux. Une école qui abandonne ses enfants, une justice qui tarde à protéger les faibles, une sécurité qui laisse les citoyens dans l’inquiétude, ce ne sont pas des fatalités. Ce sont des problèmes que les hommes et les femmes doivent avoir le courage d’affronter.
Il serre légèrement le volant.
— Le malheur devient dangereux lorsqu’on finit par lui donner le nom de destin.
Etoumba ne répond pas. Zolatibo poursuit :
— Les individus se sentent souvent trop petits devant les grandes crises. Mais c’est justement le piège. Un pays ne se détruit pas seulement par les grandes trahisons. Il se fragilise aussi par les petits renoncements quotidiens.
Il regarde un instant son passager.
— Chaque fois qu’un homme accepte l’injustice parce qu’elle ne le touche pas encore, il ajoute une pierre au chemin de la chute.
Etoumba regarde le fleuve. Une pirogue glisse lentement sur l’eau.
— Vous parlez comme un homme qui a beaucoup perdu.
Zolatibo reste silencieux. Cette fois, il ne sourit pas.
— Peut-être, répond-il.
Puis il ajoute :
— Mais perdre quelque chose ne signifie pas que tout doit être perdu.
Le taxi continue.
Dans la rue, les conversations se mêlent aux klaxons. Un vendeur frappe contre la carrosserie pour attirer l’attention des passagers. Une radio lointaine diffuse une chanson ancienne. Kinshasa semble à la fois immense et fragile, bruyante et solitaire.
— Vous savez, monsieur Zolatibo, dit finalement Etoumba, votre proverbe contient peut-être une philosophie entière.
— Laquelle ?
— Celle qui dit que l’homme n’est pas condamné à subir son destin. Il doit comprendre ce qui l’emprisonne pour chercher une issue.
Zolatibo acquiesce.
— Oui. Mais il faut ajouter quelque chose.
Il regarde son passager dans le rétroviseur.
— Celui qui découvre la cause de sa chute ne doit pas seulement regarder la pierre. Il doit aussi trouver la force de la déplacer.
Le taxi s’arrête devant la destination d’Etoumba. Le passager descend. Il paie la course, mais ne s’éloigne pas immédiatement. Il reste quelques secondes près de la portière. Comme s’il hésitait à quitter cette conversation.
— Je repartirai à Brazzaville avec une question, dit-il.
— Laquelle ?
Etoumba regarde le fleuve.
— Si un peuple connaît les causes de ses chutes, combien de temps lui faut-il encore pour décider de se relever ?
Zolatibo ne répond pas. Etoumba referme doucement la portière. Il s’éloigne avec son sac à la main, se fond dans la foule et disparaît bientôt derrière les passants.
Zolatibo reste seul. Il regarde quelques secondes l’endroit où son passager vient de disparaître. Puis il remet le taxi en marche. Le moteur tousse avant de repartir.
Zolatibo sourit malgré lui. Son vieux taxi aussi a ses pannes. Lui aussi a ses blessures. Et pourtant, tant que le moteur accepte encore de tourner, il continue. Il reprend la route. Autour de lui, Kinshasa recommence son immense conversation avec elle-même. Les cris, les pas précipités, les moteurs fatigués. Tout semble dire que la ville n’a pas encore renoncé. Zolatibo pense alors au vieux proverbe. « Si tu tombes, cherche ce qui t’a fait tomber. »
Il comprend soudain que ce proverbe ne parle pas seulement de la chute. Il parle de la mémoire. Car celui qui oublie pourquoi il est tombé risque de tomber encore au même endroit. Et celui qui accepte de regarder sa blessure sans détourner les yeux possède déjà quelque chose que personne ne peut lui retirer : la possibilité de comprendre. Le vieux taxi jaune disparaît lentement dans la circulation.
Zolatibo n’a toujours pas la réponse à la question d’Etoumba. Mais il sait désormais qu’une question peut parfois être plus importante qu’une réponse. Certaines questions ne sont pas faites pour être résolues en un jour. Elles sont faites pour accompagner les hommes et les femmes. Pour les réveiller. Pour les empêcher de s’endormir dans le malheur. Et, peut-être, un matin, pour leur donner la force de déplacer enfin la pierre sur laquelle ils sont tombés. Dans le vacarme de Kinshasa, le vieux proverbe continue ainsi sa route.
Avec Zolatibo. Avec Etoumba. Avec tous ceux qui tombent. Et avec ceux qui, un jour, décident de se relever.
José Tshisungu wa Tshisungu


