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LE TAXIMAN ET LE TOURISTE BRAZZAVILLOIS

Récit politique

 Zolatibo conduit son vieux taxi jaune depuis l’aube. Il connaît les rues de Kinshasa comme on connaît les rides d’un visage aimé. Non pas parce qu’elles sont belles, mais parce qu’elles racontent quelque chose. Chaque avenue, chaque carrefour, chaque embouteillage semble lui révéler une vérité cachée sur les hommes et les femmes de la tentaculaire capitale.
Il connaît les heures où la ville respire à peine, celles où elle suffoque et celles où, au bord du fleuve, le soleil paraît suspendre quelques secondes le tumulte quotidien.
Son taxi porte les marques de toutes ces années. La peinture jaune s’écaille par endroits. Le siège du conducteur est affaissé. Le volant est devenu lisse sous la paume de sa main. Pourtant, Zolatibo continue de le conduire avec la patience d’un homme qui n’attend plus grand-chose de la route, sinon qu’elle lui apprenne encore quelques rumeurs politiques.
Ce premier jour de la semaine, un homme monte dans son taxi près du boulevard Sendwe.  Il porte une chemise simple, un sac de voyage à la main et un regard curieux, celui d’un homme qui vient d’ailleurs sans être totalement étranger.
— Je vais à la commune de la Gombe, dit-il.
Zolatibo démarre. Pendant quelques minutes, ils restent silencieux. Le moteur ronronne. Dehors, Kinshasa commence sa longue bataille quotidienne contre les embouteillages. Des piétons traversent entre les véhicules. Des vendeurs proposent de l’eau, des journaux, des fruits. Un enfant frappe à une vitre avant de courir vers une autre voiture. Zolatibo observe tout cela dans son rétroviseur.
 — Vous êtes nouveau à Kinshasa ? demande-t-il finalement.
 L’homme sourit.
 — Je viens de Brazzaville. Je m’appelle Etoumba Na Mbeli. Je traverse souvent le fleuve Congo, mais chaque fois que j’arrive ici, j’ai l’impression d’entrer dans une immense question.
Zolatibo rit aux éclats.
— Une question ?
— Oui. Une ville peut être un lieu où les hommes et les femmes habitent, mais elle peut aussi être un lieu où les hommes et les femmes se cherchent. Kinshasa me semble être cela : une recherche permanente.
 Zolatibo ne répond pas tout de suite. Il pense à toutes les personnes qu’il a transportées dans ce taxi. Des fonctionnaires pressés. Des étudiants qui parlaient de changer le pays. Des commerçants qui comptaient leurs billets de franc congolais avec inquiétude. Des amoureux qui se taisaient après une dispute. Des vieillards qui regardaient la ville avec cette expression particulière de ceux qui ont vu trop de choses pour encore croire aux promesses faciles.
 Puis il dit :
  — Chez nous, il existe un vieux proverbe : « Si tu tombes, cherche ce qui t’a fait tomber. »
 Etoumba tourne la tête vers lui.
 — C’est une parole profonde.
 — Elle ne parle pas seulement de se relever, poursuit    Etoumba. Elle demande d’abord de comprendre.
 Zolatibo acquiesce.
 — Beaucoup d’hommes et des femmes tombent et passent leur vie à maudire la pierre. Mais ils ne prennent jamais le temps de regarder cette pierre.
Il ralentit devant un carrefour encombré.
 — Regardez notre pays. Combien de fois sommes-nous tombés depuis l’indépendance ? Combien de fois avons-nous cru qu’un changement de visage suffirait à changer notre propre destin ?
 Etoumba hoche lentement la tête.
 — C’est une illusion fréquente chez les peuples comme chez les individus. On cherche un coupable unique parce qu’il est plus facile de désigner un homme que de comprendre un système.
  — Exactement.
 Zolatibo pose les deux mains sur son volant.
— On accuse un dirigeant, une époque, une génération. Mais les chutes d’un pays ne viennent jamais d’une seule pierre. Il existe parfois tout un chemin mal construit.
 Le taxi avance de quelques mètres, avant de s’arrêter de nouveau. À travers le pare-brise, Zolatibo aperçoit un jeune garçon qui porte sur la tête une petite bassine de marchandises. Il doit avoir à peine l’âge qu’avait son propre fils lorsqu’il a commencé à travailler. Son visage se ferme légèrement. Etoumba le remarque.
— Vous pensez à quelque chose ?
Zolatibo garde les yeux fixés sur la route.
— À mon fils.
— Il est à Kinshasa ?
Un silence.
 — Il était à Kinshasa.
 Etoumba ne pose pas d’autre question. Le moteur tourne au ralenti.
 — Il voulait devenir mécanicien, finit par dire Zolatibo. Il disait qu’un jour il réparerait les voitures mieux que moi. Il avait cette confiance des jeunes qui pensent que le monde leur appartient encore.
Un sourire à peine perceptible effleure son visage.
— Puis la vie lui a appris que certaines pannes sont plus difficiles à réparer qu’un moteur.
Il s’interrompt.
— Il est parti chercher du travail ailleurs.
Etoumba baisse les yeux. Zolatibo redémarre.
— Depuis, chaque fois que je vois un jeune garçon courir derrière une voiture, je pense à lui.
La phrase tombe dans l’habitacle avec une simplicité qui la rend plus lourde que toutes les précédentes. Le taxi passe devant un bâtiment administratif. Des fonctionnaires entrent lentement, certains portant des dossiers sous le bras, d’autres discutant devant les portes. Etoumba reprend :
— La corruption, les injustices, les violences, les ressources qui disparaissent… Tout cela ressemble aux blessures visibles d’un corps malade.
 — Oui, répond Zolatibo. Mais une blessure n’est jamais toute la maladie. Ce qui est dangereux, c’est ce qu’on ne voit pas les habitudes, les complicités, les mécanismes qui permettent aux mêmes problèmes de revenir.
 Il regarde le bâtiment administratif.
 — Le mal n’est pas seulement dans les hommes et les femmes. Il est aussi dans les structures qui donnent aux mauvais comportements la possibilité de survivre.
 Etoumba observe le chauffeur dans le rétroviseur.
  — Vous êtes chauffeur de taxi, mais vous parlez comme un philosophe.
Zolatibo sourit.
— La route apprend beaucoup de choses.
Il tapote doucement le volant.
 — Quand une voiture tombe en panne, on ne discute pas longtemps avec le conducteur. On ouvre le moteur. On cherche la pièce défectueuse. Une nation aussi possède un moteur invisible.
 — Et parfois, dit Etoumba, les peuples regardent seulement la carrosserie.
Zolatibo sourit.
— Exactement.
Il désigne d’un geste les affiches politiques collées sur un mur.
— Ils changent les discours, les slogans, les promesses. Ils repeignent la carrosserie. Mais ils oublient de réparer le moteur.
 Le taxi poursuit sa route. Le soleil commence à se refléter sur les vitres des immeubles. La chaleur monte. Une odeur de poussière et de carburant entre par la fenêtre entrouverte.
— Ils oublient surtout, poursuit Zolatibo, que l’État doit être une maison commune, pas une récompense offerte aux plus proches.
Etoumba regarde dehors. Des enfants courent derrière des vendeurs. Des pousse-pousseurs transportent péniblement des ballots de vêtements usagés. Un vieil homme attend au bord de la chaussée. Des jeunes discutent avec animation autour d’un kiosque. Toute une ville semble avancer sans savoir exactement vers quoi.
 — Pourtant, dit Etoumba, comprendre ne suffit pas.
 — C’est vrai.
Zolatibo marque une pause.
 — Une lumière qui reste enfermée dans une chambre n’éclaire personne. La connaissance qui ne produit aucun acte devient une forme élégante d’impuissance.
 Le silence retombe. Le taxi longe maintenant le fleuve. Le vent apporte une fraîcheur légère dans l’habitacle. Pendant quelques secondes, le bruit de la ville semble s’éloigner.
 — Alors que faut-il faire ? demande Etoumba.
Zolatibo ralentit. Il regarde le fleuve.
 — Commencer par refuser l’habitude du malheur.
Etoumba se tourne vers lui.
 — L’habitude du malheur ?
 — Oui. Le jour où un peuple commence à considérer l’injustice comme normale, il a déjà perdu quelque chose de précieux. Une école qui abandonne ses enfants, une justice qui tarde à protéger les faibles, une sécurité qui laisse les citoyens dans l’inquiétude, ce ne sont pas des fatalités. Ce sont des problèmes que les hommes et les femmes doivent avoir le courage d’affronter.
Il serre légèrement le volant.
 — Le malheur devient dangereux lorsqu’on finit par lui donner le nom de destin.
Etoumba ne répond pas. Zolatibo poursuit :
 — Les individus se sentent souvent trop petits devant les grandes crises. Mais c’est justement le piège. Un pays ne se détruit pas seulement par les grandes trahisons. Il se fragilise aussi par les petits renoncements quotidiens.
 Il regarde un instant son passager.
 — Chaque fois qu’un homme accepte l’injustice parce qu’elle ne le touche pas encore, il ajoute une pierre au chemin de la chute.
Etoumba regarde le fleuve. Une pirogue glisse lentement sur l’eau.
— Vous parlez comme un homme qui a beaucoup perdu.
Zolatibo reste silencieux. Cette fois, il ne sourit pas.
 — Peut-être, répond-il.
Puis il ajoute :
 — Mais perdre quelque chose ne signifie pas que tout doit être perdu.
 Le taxi continue.
 Dans la rue, les conversations se mêlent aux klaxons. Un vendeur frappe contre la carrosserie pour attirer l’attention des passagers. Une radio lointaine diffuse une chanson ancienne. Kinshasa semble à la fois immense et fragile, bruyante et solitaire.
 — Vous savez, monsieur Zolatibo, dit finalement Etoumba, votre proverbe contient peut-être une philosophie entière.
 — Laquelle ?
 — Celle qui dit que l’homme n’est pas condamné à subir son destin. Il doit comprendre ce qui l’emprisonne pour chercher une issue.
 Zolatibo acquiesce.
 — Oui. Mais il faut ajouter quelque chose.
 Il regarde son passager dans le rétroviseur.
  — Celui qui découvre la cause de sa chute ne doit pas seulement regarder la pierre. Il doit aussi trouver la force de la déplacer.
Le taxi s’arrête devant la destination d’Etoumba. Le passager descend. Il paie la course, mais ne s’éloigne pas immédiatement. Il reste quelques secondes près de la portière. Comme s’il hésitait à quitter cette conversation.
— Je repartirai à Brazzaville avec une question, dit-il.
— Laquelle ?
Etoumba regarde le fleuve.
— Si un peuple connaît les causes de ses chutes, combien de temps lui faut-il encore pour décider de se relever ?
Zolatibo ne répond pas. Etoumba referme doucement la portière. Il s’éloigne avec son sac à la main, se fond dans la foule et disparaît bientôt derrière les passants.
Zolatibo reste seul. Il regarde quelques secondes l’endroit où son passager vient de disparaître. Puis il remet le taxi en marche. Le moteur tousse avant de repartir.
Zolatibo sourit malgré lui. Son vieux taxi aussi a ses pannes. Lui aussi a ses blessures. Et pourtant, tant que le moteur accepte encore de tourner, il continue. Il reprend la route. Autour de lui, Kinshasa recommence son immense conversation avec elle-même. Les cris, les pas précipités, les moteurs fatigués. Tout semble dire que la ville n’a pas encore renoncé. Zolatibo pense alors au vieux proverbe. « Si tu tombes, cherche ce qui t’a fait tomber. »
Il comprend soudain que ce proverbe ne parle pas seulement de la chute. Il parle de la mémoire. Car celui qui oublie pourquoi il est tombé risque de tomber encore au même endroit. Et celui qui accepte de regarder sa blessure sans détourner les yeux possède déjà quelque chose que personne ne peut lui retirer : la possibilité de comprendre. Le vieux taxi jaune disparaît lentement dans la circulation.
 Zolatibo n’a toujours pas la réponse à la question d’Etoumba. Mais il sait désormais qu’une question peut parfois être plus importante qu’une réponse. Certaines questions ne sont pas faites pour être résolues en un jour. Elles sont faites pour accompagner les hommes et les femmes. Pour les réveiller. Pour les empêcher de s’endormir dans le malheur. Et, peut-être, un matin, pour leur donner la force de déplacer enfin la pierre sur laquelle ils sont tombés. Dans le vacarme de Kinshasa, le vieux proverbe continue ainsi sa route.
Avec Zolatibo. Avec Etoumba. Avec tous ceux qui tombent. Et avec ceux qui, un jour, décident de se relever.  

José Tshisungu wa Tshisungu

LE FONCTIONNAIRE ET L’ÉPICIER

Récit politique

 À Kinshasa, les matins traînent cette étrange impression que la ville se réveille moins pour commencer une nouvelle journée que pour reprendre une conversation interrompue avec ses propres désillusions.
Ce matin, Zuwa Yayo, fonctionnaire au ministère des Impôts, est assis devant son petit bureau métallique. Les dossiers empilés devant lui semblent avoir plus d’avenir que les hommes et les femmes qui les manipulent. Il en ouvre un, en referme un autre. Des chiffres, des signatures, des cachets, des rapports de mission. Des projets qui ont commencé dans l’enthousiasme et qui finissent dans de vielles armoires poussiéreuses.
Par la fenêtre, il regarde les passants courir derrière leurs occupations. Une femme tient son enfant par la main. Un jeune homme marche vite, une chemise soigneusement repassée malgré la poussière qui lui monte jusqu’aux chevilles. Un vieillard attend longtemps avant de traverser la chaussée. Chacun semble porter quelque chose d’invisible. Une espérance fragile.
Zuwa baisse les yeux vers le dossier qu’il tient entre ses mains. Alors lui revient une vieille parole de son père, prononcée autrefois dans leur village Molende, sous un manguier dont l’ombre couvrait presque toute la cour familiale : « Si tu rates ton projet, continue la recherche. » Son père disait cela chaque fois que quelque chose échouait. Une récolte mauvaise. Une dette impossible à rembourser. Une décision qui tournait mal. Il ne disait jamais : « Tu as perdu. » Il disait : « Cherche encore. »

À l’époque, Zuwa trouvait cette parole simple. Aujourd’hui, elle lui paraît immense. Son père est mort depuis plusieurs années. Pourtant, certains matins, sa voix revient avec une précision presque douloureuse, comme si la mort n’avait pas réussi à effacer certaines paroles.
Zuwa ferme les yeux un instant. Il se demande ce que son père penserait de cette ville où tant d’hommes et de femmes passent leur vie à recommencer les mêmes choses sans jamais savoir pourquoi ils échouent.
Quelques heures plus tard, il entre dans l’épicerie du quartier. Tembe-Akosa est derrière son comptoir. Les bouteilles sont alignées avec soin, les cartons de marchandises s’empilent contre le mur. L’épicerie est presque vide.
— Tembe-Akosa, dit Zuwa, crois-tu encore à la sagesse de nos anciens ?
L’épicier tend l’oreille.
— À laquelle fais-tu allusion, Zuwa ?
— À celle qui dit qu’après l’échec, il faut continuer à chercher.
Tembe-Akosa sourit légèrement.
— Tout dépend de celui qui prononce cette parole. Pour l’homme qui tombe et qui se relève, elle est une force. Pour celui qui pousse les autres dans le trou et leur demande ensuite de chercher la sortie, elle devient une moquerie.
Zuwa ne répond pas. La phrase le frappe plus profondément qu’il ne le montre. Il pense à son père. Il pense aussi à son propre fils, qui lui a demandé quelques jours plus tôt pourquoi certaines familles possèdent tout et pourquoi d’autres doivent toujours attendre. Zuwa n’avait pas su répondre. Il avait simplement dit : « Travaille. Un jour, les choses changeront. »
Mais depuis, cette réponse lui paraît pauvre. Peut-être parce qu’il commence à comprendre qu’on peut transmettre du courage à un enfant tout en lui transmettant, sans le vouloir, l’obligation de supporter l’injustice. Il regarde Tembe-Akosa.
— Ce qui me trouble, ce n’est pas seulement que les projets échouent. C’est que nous avons fini par organiser notre existence autour de l’échec. Nous apprenons à recommencer avant même de savoir pourquoi nous avons échoué.
L’épicier pose lentement une bouteille sur le comptoir.
— Voilà le vrai problème, mon frère. On enseigne au pauvre la patience comme une vertu éternelle. Mais personne n’enseigne au puissant la responsabilité comme un devoir nécessaire.
Un silence s’installe. Dans la rue, une femme pousse une charrette de légumes. Ses pas sont lents. Elle s’arrête devant une boutique, regarde les prix, puis repart sans rien acheter.
Un enfant vend des canettes de limonade sous le soleil. Un jeune homme court derrière un autobus déjà plein. Il frappe contre la carrosserie, espérant encore qu’une place existe quelque part. Personne ne s’arrête.
Zuwa suit l’enfant du regard.
— Regarde-le.
— Qui ?
— Le petit garçon là-bas.
Tembe-Akosa se tourne vers la rue.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— Il devrait être à l’école.
Tembe-Akosa ne répond pas. L’enfant passe devant eux. Il tient ses canettes de limonade contre sa poitrine et appelle les passants d’une voix déjà fatiguée.
Zuwa baisse les yeux. Il pense à tous les rapports qu’il a signés sur le développement, l’éducation, les infrastructures, l’avenir de la jeunesse. Des dizaines de pages. Des tableaux. Des statistiques. Et pourtant, cet enfant est là, comme une phrase que tous les rapports auraient oubliée.
— Tu sais, Tembe-Akosa, parfois je me demande si notre peuple n’est pas devenu prisonnier de son propre courage. Il survit tellement bien qu’on finit par oublier qu’il souffre.
L’épicier hoche lentement la tête.
— La résistance est une admirable qualité chez un homme libre. Mais lorsqu’un peuple est condamné à être toujours résistant, cela signifie peut-être que quelque chose l’empêche de vivre normalement.
Zuwa regarde la rue. Cette fois, il ne répond pas. Parce qu’il comprend soudain que le mot « courage » peut aussi devenir une manière élégante de demander aux pauvres de supporter ce qu’ils ne devraient jamais avoir à supporter. Il pense à son père.
Il revoit ses mains épaisses, ses doigts marqués par le travail, son vieux chapeau posé sur les genoux lorsqu’il parlait aux enfants. « Si tu rates ton projet, continue la recherche. » Pourquoi cette phrase lui revient-elle aujourd’hui avec tant d’insistance ? Peut-être parce qu’il comprend enfin qu’elle ne signifie pas : recommence éternellement. Elle signifie : cherche la cause de ton échec. Cherche ce que tu n’as pas vu. Cherche ce que tu dois changer.
Zuwa se redresse.
— Peut-être que nous cherchons mal, dit-il.
— Comment cela ?
— Nous cherchons toujours une nouvelle route lorsque nous échouons. Mais peut-être devons-nous d’abord comprendre pourquoi certaines routes sont toujours détruites avant même que nous les empruntions.
Tembe-Akosa regarde son épicerie presque vide. Quelques clients entrent, achètent peu, repartent vite. Lui aussi connaît cette recherche quotidienne : trouver de quoi tenir jusqu’au lendemain. Il soupire.
— Tu parles comme un philosophe, Zuwa.
Zuwa esquisse un sourire.
— Non. Je parle comme quelqu’un qui commence à comprendre que l’homme n’est pas seulement ce qu’il subit. Il est aussi ce qu’il décide de questionner.
La journée de travail normal s’achève. Le quartier de la Gombe se vide. Les travailleurs rentrent chez eux avec leurs fatigues, leurs sacs légers et leurs petites victoires. Zuwa et Tembe-Akosa restent encore quelques instants devant l’épicerie. Personne ne parle. Puis Zuwa murmure :
— Mon père avait peut-être raison.
— Sur quoi ?
— Sur le fait qu’il faut continuer à chercher.
Tembe-Akosa le regarde.
— Et toi, qu’est-ce que tu cherches encore ?
Zuwa prend le temps de répondre.
— Je ne cherche plus seulement une sortie. Je cherche à comprendre qui a construit le labyrinthe.
Tembe-Akosa ne sourit pas cette fois. Au loin, l’enfant aux canettes de limonade disparaît dans la foule. Zuwa le suit des yeux jusqu’à ce qu’il ne distingue plus sa silhouette. Il comprend alors que certaines phrases reçues de nos parents ne prennent leur véritable sens qu’après des années. Elles dorment en nous comme des graines sous la terre. Puis un jour, au milieu d’une ville fatiguée, devant un enfant qui vend de l’eau ou des biscuits au lieu d’apprendre à lire, elles se mettent soudain à germer. Le Congo n’est peut-être pas condamné à répéter éternellement les mêmes erreurs. Mais aucune renaissance ne commence par l’oubli. Elle commence par le courage de regarder l’échec en face. De demander qui l’a provoqué. Qui en a profité. Qui en a payé le prix. Et qui a eu intérêt à ce qu’il recommence. Continuer la recherche ne signifie donc pas marcher sans fin dans un labyrinthe. Cela signifie comprendre qui en a construit les murs, pourquoi ils existent et comment les abattre. Alors seulement, la vieille parole des anciens retrouve sa vérité profonde : chercher encore, non pas parce que l’on accepte de tomber toujours au même endroit, mais parce que l’on refuse que la chute devienne une destinée.

José Tshisungu wa Tshisungu

Hommage à Pierre-Martin Kambulu

Il est des morts qui nous surprennent comme un coup de tonnerre dans un ciel que nous croyions encore habitable. Il est des disparitions qui ne prennent pas seulement un homme à l’affection des siens, mais qui semblent arracher à une langue, à une culture, à une mémoire, une voix qui ne reviendra plus. C’est ainsi que, dans la nuit du 22 août 2026, j’ai appris avec une profonde douleur la mort de Pierre-Martin Kambulu, homme de lettres, chercheur infatigable et serviteur de la littérature orale et écrite en ciluba.


Ainsi va la condition humaine. Nous travaillons comme si le temps nous appartenait, nous bâtissons comme si nos œuvres devaient nous survivre à jamais, nous poursuivons la vérité avec la confiance secrète de celui qui croit avoir encore demain. Et voici que la mort vient, silencieuse et souveraine, rappeler à chacun de nous que nul ne possède le lendemain. Mais si la mort emporte le corps, elle ne saurait emporter ce que l’homme a confié à la mémoire des peuples.

Je connus Kambulu en 2003. Un ami me fit parvenir alors, pour évaluation avant publication, son recueil de poèmes. Je découvris un poète. Mais plus encore, je découvris une conscience profondément enracinée dans sa terre, dans sa langue et dans cette mémoire collective dont les peuples tirent leur force lorsqu’ils refusent de disparaître.

Twambamba Twambamba révélait déjà cette vocation. Dans ce recueil, l’écriture ne rompt pas avec la parole ancienne ; elle converse avec elle. La poésie y garde quelque chose du souffle de la veillée, du rythme de la parole transmise, de la répétition qui grave les vérités dans la mémoire. Kambulu savait que la littérature africaine ne commence pas avec la plume. Avant le livre, il y a eu la voix ; avant la page, il y a eu la parole ; avant l’auteur solitaire, il y a eu la communauté qui chante, raconte, se souvient et juge.
Son écriture poétique était ainsi traversée par les inquiétudes de son époque. La crise politique, les fractures sociales, les blessures morales de la société congolaise trouvaient dans sa poésie une expression qui n’était jamais purement individuelle. Le poète parlait de lui, mais derrière lui se levait tout un peuple. Il portait dans sa voix les espérances et les désillusions des hommes de son temps.
Puis, en 2017, je découvris un autre Kambulu : le chercheur. Là encore, je rencontrai un homme habité par une passion véritable. Il voulait comprendre, approfondir, interroger les textes, retourner aux sources. Il n’eut jamais de cesse de poursuivre ses enquêtes littéraires. Chez lui, la recherche n’était pas une décoration de l’esprit ; elle était une manière de servir.

C’est pourquoi, en juin 2022, j’acceptai de le guider dans ses recherches consacrées à la littérature écrite en ciluba. Je savais alors qu’il livrait, dans le secret de son existence, un autre combat. La maladie l’accompagnait depuis plusieurs années. Mais je n’ai pas voulu que la maladie définisse l’homme. Je l’ai laissé travailler à son rythme, parce que je savais que certaines victoires sont d’autant plus grandes qu’elles sont remportées dans la discrétion, loin des applaudissements.
Et voici qu’en juin dernier, j’ai autorisé le dépôt de son mémoire de DEA. Il avait atteint ce seuil malgré les épreuves. Il avait poursuivi sa tâche, non point parce que le chemin était facile, mais parce qu’il croyait encore à la dignité du travail intellectuel.
Le 18 juillet fut notre dernière rencontre.
Je revois cet homme déterminé. La douleur avait marqué son visage ; elle ralentissait ses mouvements, semblait peser sur chacun de ses gestes. Mais elle n’avait pas vaincu sa volonté. Il y avait dans son regard quelque chose qui disait que l’esprit peut demeurer debout lorsque le corps chancelle. Et devant cet homme qui avançait avec peine, je mesurai une fois de plus cette mystérieuse grandeur de l’être humain : continuer, malgré tout ; travailler, malgré tout ; transmettre, malgré tout.
Aujourd’hui, Kambulu s’en est allé.
Il nous laisse ses poèmes, ses recherches, son attachement à la langue ciluba et, surtout, cet exemple d’un homme qui aura voulu faire de la littérature une demeure pour la mémoire de son peuple. Que demander de plus à un écrivain ? Que demander de plus à un chercheur ? Il aura travaillé à sauver de l’oubli ce qui risquait de se perdre ; il aura donné à la langue de son peuple une part de son intelligence et de son souffle.
La mort, qui croit fermer les livres, ignore que certaines œuvres commencent véritablement leur vie lorsque leur auteur les abandonne au jugement du temps.
Dors donc, Kambulu.
Tu as donné ton temps.
Tu as donné ton énergie.
Tu as donné à ta langue une part de ta voix.
Tu as donné à la littérature une part de ta vie.
Nous ne rendons pas à la nuit ta mémoire. Elle demeurera dans les pages que tu as écrites, dans les recherches que tu as poursuivies, dans la langue que tu as servie et dans le souvenir de ceux qui t’ont accompagné.
Et lorsque viendront les veillées où les hommes et les femmes se racontent les morts afin qu’ils ne meurent pas tout à fait, ton nom pourra être prononcé parmi ceux qui auront travaillé pour que la parole ne s’éteigne pas.
Pierre-Martin Kambulu est mort ; mais la parole qu’il a servie demeure.
Que la terre de nos ancêtres lui soit légère.
Paix éternelle à son âme.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE PÉRIL DE L’ENNEMI IMAGINAIRE

Le moment n’est pas venu d’inventer de nouveaux adversaires. Il est venu de reconnaître celui qui existe déjà.

Toute lutte sérieuse commence par une exigence élémentaire : identifier avec justesse l’objet du combat. Lorsqu’un peuple se trompe d’ennemi, il ne perd pas seulement du temps ; il compromet ses chances de victoire. L’histoire est remplie de causes justes qui ont échoué, non par manque de courage, mais parce qu’elles se sont consumées dans des querelles intestines.

C’est pourquoi je peine à comprendre votre démarche. Comment peut-on, au cœur d’un combat qui exige le rassemblement des intelligences, en arriver à entraîner ses propres frères dans le box des accusés, simplement parce qu’ils seraient, selon une formule aussi commode qu’imprécise, des « M’as-tu vu » ? Une telle qualification ne relève ni de l’analyse ni de la démonstration. Elle relève du raccourci. Et les raccourcis sont les ennemis naturels de la vérité.

Les stéréotypes sont des armes à double tranchant. Celui qui les brandit contre autrui découvre souvent, trop tard, que leur lame revient vers lui. Car aujourd’hui, ce sont les autres que l’on enferme dans une caricature ; demain, ce sera son propre tour. Les préjugés ne connaissent ni fidélité ni camp. Ils finissent toujours par dévorer ceux qui les nourrissent.

Une lutte collective ne peut survivre à la multiplication des procès d’intention. Chaque suspicion gratuite élargit les fissures ; chaque amalgame agrandit les fractures ; chaque étiquette distribuée avec légèreté éloigne un peu plus la perspective d’une véritable union. Pendant que les compagnons de route se soupçonnent mutuellement, l’adversaire véritable, lui, avance sans rencontrer de résistance.

Le plus surprenant est ailleurs. En dénonçant certaines pratiques chez vos contradicteurs, vous semblez en adopter les ressorts. Généraliser, cataloguer, réduire des personnes à une image simplificatrice : n’est-ce pas précisément ce que vous condamnez lorsque d’autres s’y livrent ? Il existe une contradiction dont toute conscience critique devrait se méfier : celle qui consiste à combattre l’intolérance avec les méthodes de l’intolérance, ou la caricature avec les armes de la caricature.

Une cause ne s’affaiblit pas seulement sous les coups de ses adversaires. Elle peut mourir des maladresses de ses propres défenseurs. Les grandes défaites politiques commencent rarement sur le champ de bataille ; elles naissent souvent dans les divisions, les susceptibilités et les accusations réciproques. Lorsqu’une communauté cesse de distinguer l’essentiel de l’accessoire, elle prépare elle-même son propre recul.

Gardons donc le cap. Refusons les stéréotypes qui obscurcissent le jugement. Refusons les procès d’intention qui empoisonnent la confiance. Refusons surtout cette tentation si humaine de transformer nos frères en adversaires pendant que l’adversaire véritable se réjouit de notre dispersion.

Le discernement est une vertu politique. Et la première preuve de ce discernement consiste à ne jamais confondre celui avec qui l’on débat et celui contre qui l’on lutte.

ZADAIN KASONGO T.

LE MAÇON ET LE MARCHAND D’EAU

Récit politique

 Dans une ruelle de Lingwala où les murs inachevés semblent porter sur leurs briques la fatigue d’un peuple entier, Benga Yé pose des blocs de ciment avec la lenteur d’un homme qui connaît le poids des choses. Il est maçon. Ses mains sont couvertes de poussière blanche, cette poussière qui ressemble parfois à une cendre déposée sur les rêves interrompus.
 Chaque matin, il bâtit des maisons pour des hommes qui parlent de réussite. Il élève des murs derrière lesquels d’autres viendront dormir à l’abri de la pluie, tandis que lui rentrera le soir dans une pièce étroite où le toit laisse parfois passer l’eau.
 Il ne s’en plaint presque jamais. Il sait seulement que certaines demeures sont fragiles, non parce que les matériaux sont mauvais, mais parce que les fondations sont négligées. Il a appris que les murs ne tombent jamais au moment où ils sont faibles. Ils tombent lorsque le poids du temps révèle les fissures que l’on voulait cacher.
Ce matin, avant de partir au chantier, sa fille lui demande de l’argent pour acheter des cahiers. Il lui promet de revenir avec quelque chose. Il ne précise pas quoi.
 Sur le chemin, cette promesse lui pèse davantage que son sac d’outils. Sous le soleil lourd de Kinshasa, il rencontre Tia Moto près d’un arrêt de taxis-bus. Tia Moto porte autour de lui une glacière remplie de sachets d’eau qu’il vend aux passants. La glace fond rapidement sous la chaleur et l’eau s'accumule au fond de la glacière. Pourtant, derrière cette activité modeste, il y a une autre histoire.
Tia Moto est licencié en gestion d’entreprise. Son diplôme est soigneusement conservé dans une chemise plastique qu’il garde chez lui. Il ne le montre presque plus. Il connaît les chiffres, les organisations, les stratégies. Il sait établir un budget, analyser un bilan, calculer un prix de revient. Mais la vie lui apprend une autre science, celle des rues où les diplômes ne garantissent pas toujours une place.
Il ouvre sa glacière.
— De l’eau ?
Benga Yé sourit.
— Aujourd’hui, tu es devenu ministre de l’Hydraulique.
Tia Moto rit. Un rire bref, presque gêné.
— Ministre sans bureau, sans salaire et sans véhicule de fonction.
Puis son sourire disparaît. Benga Yé regarde les sachets d’eau alignés dans la glacière.
— Voilà donc notre économie moderne. Des hommes instruits qui vendent de l’eau dans la rue et des hommes puissants qui vendent des promesses dans les villas de la République.
Tia Moto hausse légèrement les épaules.
— Mon frère, il existe des eaux qui désaltèrent le corps et d’autres qui lavent les consciences. Le problème est que certains cherchent toujours une rivière assez grande pour y cacher leurs traces.
 Un taxi-moto passe dans un nuage de poussière. Benga Yé tousse. Puis il reprend sa truelle.
— On parle beaucoup aujourd’hui de dialogue inclusif. On dit qu’il faut réunir tout le monde autour d’une même table pour sauver la nation.
Tia Moto regarde les passants qui courent derrière les taxis-motos, chacun poursuivant une urgence différente.
— Le dialogue est nécessaire lorsque la maison brûle, répond-il. Mais il faut faire attention à ne pas inviter celui qui allume le feu à expliquer aux victimes comment reconstruire leur propre maison.

Benga Yé cesse de travailler. Pendant quelques secondes, seul le bruit de la circulation leur parvient.
— Tu crois donc qu’il ne faut pas dialoguer ?
— Non. Je dis qu’il faut savoir ce que l’on met sur la table.
Tia Moto désigne le chantier.
— Toi, quand tu construis un mur, tu regardes d’abord les fondations.
Benga Yé acquiesce.
— Toujours.
— Alors pourquoi voudrait-on construire une nation en commençant par le toit ?
Benga Yé baisse les yeux. Cette phrase lui rappelle quelque chose. Quelques mois auparavant, un mur s’était écroulé sur un chantier voisin. Personne n’avait voulu reconnaître la faute. Le propriétaire accusait le maçon. Le maçon accusait le fournisseur. Le fournisseur accusait les ouvriers. Et chacun cherchait un responsable plus loin que lui. Finalement, le mur était tombé. Le mur, lui, ne pouvait accuser personne.
— Lorsqu’un mur s’écroule, dit Benga Yé, on ne convoque pas seulement les maçons pour discuter de l’esthétique de la nouvelle construction. On cherche d’abord à savoir pourquoi le mur tombe. Le ciment était-il mauvais ? Les plans étaient-ils faux ? Quelqu’un trichait-il sur les matériaux ?
Tia Moto le regarde.
— Voilà.
Benga Yé pose sa truelle.
— Tu veux dire que le dialogue ne doit pas remplacer la justice ?
— Exactement. Une nation qui mélange le tribunal et la tribune finit par ne plus savoir qui est coupable et qui est victime. Elle transforme les blessures en simples opinions. Elle donne aux fautes le nom de stratégies et aux renoncements celui de réalisme.
Benga Yé reste silencieux. Il pense à sa fille. À ses cahiers. À la promesse faite le matin. Il regarde ses mains couvertes de ciment.
— Tu sais, dit-il enfin, moi je ne connais pas grand-chose à la politique.
— Tu connais les murs.
— Oui.
Il étire légèrement les lèvres.
— Et je sais qu’un mur finit toujours par dire la vérité.
Le vent soulève un peu de poussière dans la rue. Benga Yé regarde cette poussière flotter dans la lumière. Elle ressemble à ces vérités que les hommes et les femmes essaient de repousser, mais qui reviennent toujours se déposer quelque part.
— Pourtant, certains disent qu’il faut être pragmatique, reprend-il. Ils disent qu’on ne construit pas la paix avec ceux qui pensent comme nous.
Tia Moto prend un sachet d’eau et le tend à un enfant qui passe.
— Le pragmatisme est parfois une sagesse. Mais il devient dangereux lorsqu’il sert à justifier l’oubli. Dialoguer ne signifie pas déclarer tel ou tel autre innocent. Pardonner ne signifie pas effacer la vérité.
Il regarde l’enfant boire.
— La paix qui exige que les victimes oublient tout ressemble à une maison construite sur du sable. Elle peut tenir un moment. Mais la première pluie révèle son mensonge.
Benga Yé reprend sa truelle et frappe doucement une brique. Tac. Le son résonne dans la ruelle. Tac. Il pose une deuxième brique. Tac.
— Alors, selon toi, quel est le véritable problème de notre pays ?
Tia Moto regarde les immeubles de Kinshasa qui s’élèvent au loin comme des rêves inachevés.
— Ce n’est pas l’absence de dialogue. C’est l’absence d’exemple.
Il s’arrête.
— Les peuples ne demandent pas seulement des rencontres solennelles, des discours et des photographies officiels. Ils demandent des institutions qui protègent, des juges qui rendent justice, des dirigeants qui répondent de leurs actes.
Benga Yé contemple son mur.
— Un mur peut être repeint, dit-il, mais la peinture ne répare pas les fissures.
— Voilà, répond Tia Moto. Le dialogue ne doit pas être une peinture appliquée sur les fissures de la nation. Il doit être un travail profond sur les fondations.
Une cloche lointaine sonne. Le soleil commence à descendre. Les vendeurs ambulants rangent leurs marchandises. Les ouvriers quittent les chantiers. Les enfants jouent encore dans les ruelles, comme si le soir ne pouvait jamais effacer complètement leur droit à l’insouciance. Benga Yé regarde l’heure. Il pense aux cahiers de sa fille. Il fouille dans sa poche. Quelques billets froissés. Pas assez. Tia Moto comprend son silence.
— C’est pour l’école ?
Benga Yé acquiesce. Tia Moto ouvre sa poche, compte son argent et lui tend quelques billets.
— Prends.
— Non.
— Prends.
— Tu dois vendre ton eau demain.
— Et toi, tu dois acheter les cahiers aujourd’hui.
Benga Yé hésite. Puis il prend l’argent. Aucun des deux ne parle. Ce petit geste leur paraît plus important, à cet instant, que tous les discours entendus à la radio. Parce qu’une société ne commence peut-être pas par les grands bâtiments, les villas ou les cérémonies. Elle commence parfois par deux hommes debout dans une ruelle poussiéreuse, capables de se tendre la main lorsque chacun ne possède presque rien.
Le soir tombe sur Kinshasa. Les lumières s’allument une à une, comme de petites consciences refusant de disparaître. Benga Yé et Tia Moto restent encore un moment sans parler. Puis Benga Yé regarde le mur qu’il vient d’élever. Il sait qu’il faudra revenir demain. Ajouter du ciment. Vérifier les joints. Renforcer les fondations. Recommencer.
Tia Moto remet sa glacière sur son épaule.
— Les gouvernements ont une mémoire courte, murmure-t-il. Mais les peuples se souviennent.
Benga Yé hoche la tête. Il comprend alors que la politique ressemble à une maison. On peut cacher les fissures sous une couche de peinture. On peut inviter des visiteurs à admirer les murs. On peut organiser des cérémonies dans les salons et accrocher de beaux portraits aux murs. Mais un jour ou l’autre, la vérité revient frapper à la porte. Et lorsqu’elle entre, elle ne demande pas la permission. Elle demande seulement : qui construit cette maison et sur quelles fondations ?

José Tshisungu wa Tshisungu

LA SOUVERAINETÉ DE L’INTELLIGENCE

Récit politique

Deux hommes de bonne qualité!  Vembé Yvon, professeur émérite de l’Université de Maluku, et Ngalapang Albert, doyen de la Faculté de linguistique sont assis l’un en face de l’autre. La lumière du soir entre par les fenêtres ouvertes. Au-dehors, le campus s’assoupit lentement. Quelques étudiants traversent encore la cour, des livres serrés contre la poitrine.

Pendant quelques secondes, aucun des deux professeurs ne parle. Vembé Yvon regarde au loin.
— Vous savez, Albert, je me demande parfois si notre plus grande pauvreté n’est pas celle que l’on ne voit pas.
Ngalapang relève les yeux.
— Vous parlez de la pauvreté de l’esprit ?
Le professeur émérite acquiesce lentement.
— On le dit souvent : « la Providence semble avoir comblé la RDC de richesses. Et pourtant l’Histoire semble nous condamner à une étrange pauvreté, celle d’un pays qui possède énormément de matières premières, mais qui n’a pas encore suffisamment appris à transformer ce qu’il possède. Le drame n’est pas de manquer de cuivre, de cobalt, de lithium, de forêts ou de terres fertiles, mais de regarder partir ces trésors sur des navires et de les voir revenir, quelques mois plus tard, sous la forme d’objets que nous achetons à prix d’or.
Ngalapang pousse un léger soupir.
— C’est cela qui me révolte le plus, murmure-t-il. Nous exportons la matière et nous importons l’intelligence.
Vembé Yvon se tourne vers lui.
— Voilà précisément le problème.
Depuis trop longtemps, le Congo ressemble à cet homme qui vend son manioc et achète son fufu. Il possède la matière, mais non la maîtrise ; la richesse, mais non la puissance qu’elle engendre. On nous répète que notre sous-sol est une bénédiction. Je finis par croire qu’une richesse qui n’est pas accompagnée de science devient une tentation plus qu’une promesse.
Il se tait un instant. Puis il reprend, d’une voix plus grave :
— Car ce qui manque le plus à une nation n’est jamais la matière première. C’est la culture scientifique. Non pas cette science enfermée dans quelques laboratoires silencieux, réservée à une élite qui parle un langage inaccessible, mais une véritable civilisation de la recherche, de l’expérimentation, de la découverte et de l’invention. Une civilisation où l’enfant rêve de devenir chercheur avec autant de naturel qu’il rêve aujourd’hui d’exercer les professions les plus admirées.
Ngalapang regarde ses mains.
— Mais comment construire cette civilisation lorsque nos jeunes chercheurs travaillent parfois avec si peu de moyens ?
La question reste suspendue dans l’air. Vembé ne répond pas immédiatement. Il pense à ces laboratoires où les étudiants doivent improviser, à ces bibliothèques où les ouvrages manquent, à ces jeunes chercheurs qui passent des années à chercher un financement, puis finissent par partir ailleurs.
— C’est justement pour cela, Albert, dit-il enfin, que nous devons penser à 2060. Le Congo de 2060 ne devra plus accepter que ses ressources quittent son territoire dans leur état brut pour enrichir des industries, des universités et des économies d’ailleurs qui auront simplement ajouté l’intelligence à ce que nous avions déjà donné. Le cuivre devra raconter une histoire congolaise jusqu’au produit achevé ; le cobalt et le lithium devront nourrir des technologies conçues aussi par des ingénieurs congolais ; le bois devra devenir mobilier, architecture et industrie ; les produits agricoles devront cesser d’être seulement des récoltes pour devenir des aliments transformés, des médicaments, des innovations et des entreprises. Ngalapang esquisse un sourire triste.
— Vous parlez de 2060 comme si vous y étiez déjà.
— Non, répond Vembé. Je parle de 2060 parce que je sais que nous n’y serons peut-être plus. Et c’est justement cela qui me préoccupe.
Il se penche légèrement en avant.
— Une génération responsable ne construit pas seulement pour elle-même. Elle construit pour ceux qu’elle ne rencontrera jamais.
Cette fois, Ngalapang garde le silence. La phrase semble l’avoir atteint.
— Je sais bien que certains hausseront les épaules. Ils diront que la mondialisation impose la spécialisation, que chaque pays occupe la place que lui assigne le marché. Voilà précisément le langage des nations qui ont renoncé à leur destin. Un peuple n’entre pas dans l’Histoire en demandant quelle place on veut bien lui accorder ; il y entre lorsqu’il décide de créer ce que personne ne créera à sa place.
— Alors, demande Ngalapang, que devons-nous changer en premier ?
Vembé Yvon répond sans hésiter :
— L’université.
Il prononce le mot avec une gravité presque solennelle. Il faut que les universités changent de vocation. Elles ne peuvent demeurer ces grandes maisons où l’on transmet fidèlement des savoirs élaborés ailleurs, comme des bibliothèques vivantes de la pensée des autres.
Leur mission doit être plus exigeante : produire des connaissances nouvelles, inventer des procédés, déposer des demandes de brevet, résoudre les problèmes concrets de l’eau, de l’énergie, de la santé, de l’agriculture, des transports, de l’habitat et du numérique. Une université qui ne cherche pas ressemble à une source qui aurait oublié de donner de l’eau.
Ngalapang acquiesce lentement.
— Et les chercheurs ?
— Il faut les considérer comme des bâtisseurs de la nation. Les centres de recherche devront devenir les ateliers invisibles de la souveraineté nationale. C’est là que se prépare la véritable indépendance, moins spectaculaire que les défilés militaires, mais infiniment plus durable. Une nation capable de comprendre ses sols, ses minerais, ses climats, ses plantes et ses maladies possède déjà une part essentielle de sa liberté. Vembé se lève et marche lentement jusqu’à la fenêtre. Au loin, quelques lumières commencent à s’allumer.
— Regardez cette université, Albert.
Ngalapang se tourne vers lui.
— Que voyez-vous ?
Le vieux professeur reste silencieux quelques secondes.
— Je vois ce qu’elle est. Mais surtout, je vois ce qu’elle pourrait devenir.
Il reprend :
Je ne rêve pas d’un Congo fermé au monde. Ce serait une autre forme de misère. Je rêve d’un Congo qui échange parce qu’il produit, qui coopère parce qu’il innove, qui exporte non seulement des tonnes de minerais ou des grumes de bois, mais des technologies, des médicaments, des machines, des logiciels, des œuvres scientifiques et des idées. Le commerce deviendrait alors un dialogue entre les intelligences et non plus la longue confession d’une dépendance. Ngalapang se lève à son tour.
— Et si nous échouons ?
Vembé se retourne. Son visage a changé. Il n’y a plus seulement de la colère dans ses yeux, mais une inquiétude profonde.
— Alors ce ne sera pas seulement notre génération qui aura échoué.
Il marque une pause.
— Ce seront ceux qui viendront après nous qui paieront notre renoncement. L’année 2060 paraît encore lointaine aux hommes qui gouvernent comme si le temps leur appartenait. Elle est pourtant déjà née dans les salles de classe, dans les amphithéâtres, dans les laboratoires souvent démunis où quelques jeunes chercheurs persistent à croire que le Congo peut penser par lui-même. C’est à eux que la nation devra donner des moyens, de la confiance et surtout une raison de rester fidèles à leur pays. Car combien de jeunes esprits brillants faudra-t-il encore voir partir avant de comprendre que le départ d’un chercheur n’est pas seulement la perte d’un individu, mais parfois celle de dix années de formation, d’une découverte possible, d’un laboratoire qui ne naîtra jamais, d’une invention qui ne verra pas le jour ?
Les deux hommes se taisent. Dans la cour, un étudiant passe rapidement. Il tient contre lui quelques livres. Vembé le suit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière un bâtiment. Puis il murmure :
— Voilà notre véritable minerai.
Ngalapang comprend. Il ne parle ni de cuivre, ni de cobalt, ni de lithium. Il parle de cet étudiant. De tous les étudiants. De cette intelligence encore fragile, encore inconnue, qui peut devenir demain une invention, un médicament, une technologie, une découverte ou une idée capable de changer la vie de millions de personnes. Les élites devraient méditer cette vérité si simple qu’elle en devient presque cruelle : les minerais s’épuisent, les marchés se déplacent, les puissances changent ; seule l’intelligence renouvelée d’un peuple demeure la richesse qui engendre toutes les autres. Vembé Yvon reprend son siège. La nuit est maintenant tombée.
— Vous savez, Albert, dit-il doucement, le Congo n’a peut-être pas besoin d’être plus riche.
Ngalapang le regarde, surpris.
— Il a besoin de devenir plus intelligent ?
Le professeur sourit.
— Il a besoin de comprendre que sa richesse véritable commence au moment où son intelligence transforme ce que ses mains ont reçu.
Ils restent silencieux. Dans le bâtiment voisin, une lumière demeure allumée dans une salle de cours. Peut-être un professeur travaille-t-il encore. Peut-être un étudiant lit-il. Peut-être un jeune chercheur cherche-t-il une solution à un problème que personne n’a encore résolu. C’est peut-être là, dans cette lumière minuscule perdue au milieu de la nuit congolaise, que commence déjà le Congo de 2060.
Le jour où le Congo comprendra que la connaissance vaut davantage que la matière qu’elle transforme, alors peut-être ses immenses ressources cesseront d’être seulement les promesses de son avenir pour devenir enfin les œuvres de son génie.

José Tshisungu wa Tshisungu

QUAND LA RETRAITE DEVIENT À SON TOUR UN COMBAT

Après les exclus du chômage, les pensionnés modestes face au labyrinthe administratif

Il y a, dans la société humaine, des moments où l’on croit avoir atteint le bout du chemin. La retraite devrait être l’un de ces moments-là. Après des décennies de travail, après les réveils matinaux, les transports bondés, les ateliers, les bureaux, les chantiers, les commerces, les hôpitaux, les écoles et toutes ces journées où l’on échange une partie de sa vie contre un salaire, vient enfin le temps où l’on devrait pouvoir souffler. Mais pour certains, la retraite n’est pas la fin du combat. Elle en constitue malheureusement un nouveau chapitre.

Après les personnes exclues du chômage et contraintes de se tourner vers les CPAS, une autre catégorie de la population semble aujourd’hui particulièrement vulnérable : les personnes âgées disposant de faibles revenus.

Et dans certains bureaux où se traitent les dossiers des pensionnés, l’atmosphère semble avoir changé. Les files s’allongent, les questions se multiplient, les dossiers s’empilent. Des personnes âgées, parfois accompagnées d’un enfant ou d’un proche, viennent chercher une réponse à une question qui, pour elles, n’a rien d’abstrait :

« Est-ce que je vais encore recevoir l’aide qui me permet de vivre ? »


La GRAPA : une aide qui n’est pas un privilège

La GRAPA — Garantie de revenus aux personnes âgées — est une allocation sociale destinée aux personnes ayant atteint l’âge requis et dont les ressources financières sont insuffisantes. Elle n’est pas une pension acquise en contrepartie de cotisations : c’est une aide sociale destinée à garantir un minimum de ressources. Cette distinction est fondamentale.

Car derrière le mot administratif « GRAPA », il y a parfois une réalité beaucoup moins administrative : un loyer à payer, une facture d’électricité, des médicaments, un panier de courses, divers abonnements , parfois même une aide financière à apporter à un enfant ou à un petit-enfant.

Pour une personne disposant de très peu de ressources, quelques centaines d’euros ne représentent donc pas une ligne comptable.

Ils représentent la différence entre finir le mois avec dignité et finir le mois dans l’angoisse.

C’est pourquoi la suspension ou la diminution d’une telle allocation peut provoquer un véritable séisme dans la vie quotidienne d’un pensionné.


Le pensionné face au labyrinthe administratif

Le problème n’est pas nécessairement l’existence des contrôles. Une administration a évidemment le devoir de vérifier que les prestations sociales sont attribuées conformément à la loi. La lutte contre les abus et la fraude est légitime. Le Service fédéral des Pensions prévoit d’ailleurs des contrôles spécifiques concernant la condition de résidence des bénéficiaires de la GRAPA.

Mais entre le contrôle nécessaire et la précarité administrative, il existe parfois une zone grise où l’être humain risque de disparaître derrière le dossier.

Imaginez une femme de 72 ans. Elle a travaillé pendant des années, élevé ses enfants, payé ses impôts et construit sa vie en Belgique. À la retraite, ses revenus restent faibles. Elle bénéficie d’une GRAPA. Un jour, elle reçoit un courrier. On lui demande un document.

Elle ne comprend pas exactement ce qui est attendu. Elle demande de l’aide à une connaissance. Le document arrive tardivement. Entre-temps, son dossier est réexaminé. Et soudain, l’argent n’arrive plus.

Pour l’administration, il s’agit d’un dossier à compléter.

Pour cette femme, il s’agit peut-être de son alimentation du mois.

C’est là toute la différence entre la logique administrative et la réalité humaine.

Mais il y a aussi d’autres cas ne relevant pas de la négligence ni de la faute des bénéficiaires de la GRAPA. Pendant la période de grève des agents de la Bpost, certains courriers ne sont pas arrivés à destination. Pour l’administration, c’est de la faute du bénéficiaire.Pour ce dernier, il a transmis les documents demandés en bonne et due forme. La suspension de la GRAPA est pourtant prise. C’est le début de la descente aux enfers. Manquer ce supplément demeure un véritable calvaire.


La frontière invisible des voyages

La question des séjours à l’étranger constitue également un point sensible.

La GRAPA étant une aide sociale liée notamment à la résidence effective en Belgique, ses bénéficiaires sont soumis à des règles particulières concernant leurs absences du territoire. Le Service fédéral des Pensions indique notamment qu’un bénéficiaire peut séjourner à l’étranger 29 jours par année civile et doit signaler à l’avance certains séjours.

La règle peut paraître simple sur le papier. Mais la vie, elle, est rarement écrite sur papier.

Prenons le cas d’un pensionné d’origine étrangère qui a passé toute sa vie en Belgique.

Ses parents sont peut-être enterrés dans son pays d’origine. Une sœur malade l’appelle. Un enfant qui y vit connaît des difficultés. Une maison familiale doit être entretenue. Une cérémonie familiale est organisée.

Il part.

Quelques semaines plus tard, il revient en Belgique avec le sentiment de retrouver son domicile, son quartier, ses habitudes.

Mais son dossier administratif, lui, ne regarde pas les choses avec les mêmes yeux.

Pour l’administration, une absence doit être déclarée et comptabilisée. Pour l’être humain, un voyage peut simplement être une affaire de famille.

C’est précisément là que naissent parfois les incompréhensions.


Quand la vieillesse rencontre l’immigration

Un autre aspect mérite d’être observé avec beaucoup de prudence.

Parmi les personnes confrontées à ces difficultés, certains témoignages font état de pensionnés d’origine étrangère qui se sentent particulièrement vulnérables face aux procédures administratives.

Il serait toutefois imprudent d’affirmer, sans données officielles précises, que les personnes d’origine étrangère constituent majoritairement les victimes de ces mesures.

Mais une chose est certaine : la barrière administrative peut être plus lourde à franchir lorsque s’ajoutent l’âge, la faiblesse des revenus, la maîtrise imparfaite d’une langue administrative ou la complexité d’une situation familiale et résidentielle.

Pour une personne âgée qui maîtrise difficilement le français ou le néerlandais, une lettre de l’administration peut parfois ressembler à un message venu d’une autre planète.

Quelques lignes. Quelques cases. Une date limite. Un document à fournir. Une signature.

Et derrière tout cela, une menace que personne n’ose prononcer mais que le pensionné comprend très vite :

« Si vous ne faites pas ce qu’on vous demande, votre allocation peut être suspendue. »


La vieillesse ne devrait pas être un examen permanent

Il y a quelque chose de profondément troublant dans le spectacle d’une personne âgée faisant la file devant un guichet pour démontrer qu’elle mérite encore de recevoir le minimum qui lui permet de vivre.

Bien entendu, la société doit contrôler l’utilisation de l’argent public.

Mais elle doit également se demander comment elle traite ceux qui ont passé leur vie à contribuer à son fonctionnement.

Une société se juge aussi à la manière dont elle regarde ses anciens.

Pas seulement lorsqu’ils sont jeunes et productifs.

Pas seulement lorsqu’ils travaillent.

Pas seulement lorsqu’ils paient des cotisations.

Mais aussi lorsqu’ils deviennent vieux, fragiles et parfois dépendants.


Le paradoxe d’une société moderne

La Belgique est un État social doté d’institutions nombreuses et de mécanismes de protection importants. Et pourtant, il arrive qu’une personne âgée disposant de ressources limitées se retrouve prise dans un véritable labyrinthe de démarches. Le paradoxe est saisissant.

Plus la société se numérise, plus elle doit veiller à ne pas abandonner ceux qui maîtrisent le moins les outils numériques.

Un formulaire en ligne peut être une merveille de simplicité pour un informaticien de 35 ans.

Il peut devenir une montagne pour une dame de 78 ans qui n’a jamais appris à utiliser Itsme, qui ne sait pas scanner un document ou qui ne comprend pas pourquoi son dossier, qu’elle croyait réglé depuis des années, doit soudain être réexaminé.

Les autorités proposent heureusement différents moyens d’information et d’accompagnement. Le dossier GRAPA peut notamment être géré via mypension.be et des services d’aide existent également dans certaines communes.

Mais encore faut-il savoir que ces portes existent et pouvoir les franchir.


Du chômage à la vieillesse : une même inquiétude

Il existe donc un fil invisible entre les deux phénomènes.

D’un côté, des personnes privées de chômage qui se tournent vers les CPAS.

De l’autre, des personnes âgées dont les revenus sont insuffisants et qui dépendent d’une aide sociale telle que la GRAPA.

Dans les deux cas, nous retrouvons une même question :

Que devient celui qui tombe entre les mailles du filet social ?

Car une société peut multiplier les allocations, les formulaires, les contrôles et les institutions.

Mais si celui qui devrait bénéficier de la protection ne parvient plus à comprendre le système, le filet existe sur le papier et se déchire dans la réalité.


Le guichet ne doit jamais devenir un mur

Il ne s’agit évidemment pas de demander la suppression des contrôles.

Il ne s’agit pas davantage de présenter l’administration comme une ennemie des pensionnés.

Il s’agit de poser une question beaucoup plus simple et beaucoup plus humaine :

Peut-on contrôler sans humilier ? Peut-on vérifier sans précariser ? Peut-on demander des documents sans transformer leur absence temporaire en catastrophe financière ?

Peut-on lutter contre la fraude sans considérer chaque personne âgée comme un suspect potentiel ?

La réponse devrait être oui. Parce que la justice sociale ne consiste pas uniquement à distribuer une allocation. Elle consiste également à faire en sorte que celui qui y a droit puisse effectivement la recevoir.


Une société se reconnaît à ses vieux

Il y a quelque chose de profondément symbolique dans ces files de pensionnés devant les bureaux administratifs.

Ils portent parfois dans leurs mains un dossier épais. Mais derrière ce dossier, il y a une vie entière.

Un homme qui a travaillé dans une usine. Une femme qui a nettoyé des bureaux. Un chauffeur qui a sillonné les routes. Une infirmière qui a veillé sur des malades. Un commerçant qui s’est levé chaque matin avant le lever du soleil. Un immigré arrivé jeune en Belgique, qui a travaillé, payé ses cotisations, élevé ses enfants et participé, à sa manière, à la construction de ce pays.

Tous ont quelque chose en commun : ils ont vieilli.

Et vieillir ne devrait pas signifier commencer une nouvelle carrière de demandeur d’aide.

La dignité ne devrait pas prendre un numéro. La vieillesse ne devrait pas attendre derrière un guichet. Et la solidarité, lorsqu’elle est véritable, ne devrait jamais donner au pauvre le sentiment qu’il doit mériter sa pauvreté.

ZADAIN KASONGO T.

MOKE ET LE CHANSONNIER

RÉCIT POLITIQUE

 Dans un petit établissement du quartier de la Gombe, les premiers clients prennent leur café en silence. Les cuillères tintent contre les tasses comme si elles cherchaient à mesurer le poids du matin.
Dehors, Kinshasa s'éveille avec ses bruits familiers. Les moteurs toussent. Les taxis-bus se disputent quelques mètres de chaussée. Un vendeur de journaux passe devant la vitre en criant les titres du jour. La ville recommence sa journée avec cette énergie qui lui permet de survivre à presque tout.
Moke, le serveur des petits-déjeuners, va d'une table à l'autre avec cette précision presque mécanique que donnent les habitudes. Il dépose le pain, le beurre, le café noir. Chaque geste semble lui appartenir, chaque regard bienveillant l’honore.
Au fond de la salle est assis Nzambe Wabiso, un vieux chansonnier de Kinshasa. Sa guitare repose sur une chaise à côté de lui. Il ne chante plus. Depuis plusieurs mois, il vient chaque matin à la même heure, s'assied à la même table et regarde les passants franchir la vitre comme on regarde défiler des existences dont chacune porte une vérité qu'elle ignore.
Moke pose une tasse devant lui.
— Tu ne chantes plus ?
Le vieux caresse sa guitare, puis touche la tasse. Ses yeux croisent le serveur.
 — Les chansons viennent lorsque les hommes acceptent d'entendre ce qu'ils fuient.
 Un sourire furtif traverse le visage de Moke.
 — Aujourd'hui, ils préfèrent entendre les nouvelles.
 Le vieux détourne le regard et fixe un instant le sol. 
  — Les nouvelles ne parlent que d'hier mal enterré.
  Moke ne répond pas. Il connaît cette voix. Il sait que, lorsque Nzambe parle ainsi, il ne faut pas se hâter de remplir le silence. Le vieux prend la tasse entre ses deux mains. Un moment, il semble chercher dans la chaleur du café quelque chose qu'il aurait perdu depuis longtemps.
  Puis il demande :
  — Dis-moi, connais-tu ce proverbe : « On ne jette pas au feu l'enfant qui a incendié la maison familiale » ?
  — Bien sûr… Les anciens disent cela pour empêcher la colère d’effacer le sang, murmure-t-il avec un air grave, comme si ces paroles réveillaient en lui une vieille blessure.
  — Oui.
  Le vieux laisse son regard se perdre au-delà de la fenêtre.
  — Mais les anciens parlent d'une maison. Nous, nous parlons désormais d'un pays.
 Il se tait. Puis il poursuit :
 — Imagine que la maison soit le Congo.
 Sa voix devient plus lente.
 — Les murs sont des villages disparus. Les fenêtres sont les regards des enfants qui grandissent sans comprendre pourquoi certains adultes baissent encore la voix lorsqu'ils prononcent certains noms. Les poutres sont les vies brisées par des guerres que personne ne veut entièrement reconnaître. Et la porte...
 Il s'interrompt.
 — La porte ?
 — La porte, c'est la mémoire.
 Moke reste là, immobile. Le vieux poursuit :
 — On peut reconstruire un mur. On peut remplacer une fenêtre. On peut repeindre une façade. Mais si l'on condamne la porte, ceux qui ont vécu dans la maison ne pourront plus jamais rentrer.
 Le serveur essuie machinalement une tasse déjà propre.
 — Alors il faudrait le brûler à son tour ?
 Le vieux laisse échapper un rire bref, sans joie.
 — Voilà comment les hommes pensent : entre le feu et l'oubli.
 Il boit une gorgée.
 — Ils croient que toute justice doit choisir entre la vengeance et le pardon. C'est une manière commode de fuir la responsabilité.
Moke laisse son regard errer dans la rue, comme s’il y cherchait un souvenir.
— Et entre les deux ?
— Il y a la justice.
Le mot reste suspendu entre eux. Le vieux pose sa tasse.
— La vengeance est encore une façon d'obéir au passé. Mais l'impunité est pire : elle transforme le passé en gouvernement.
Moke fronce les sourcils.
— Comment un passé peut-il gouverner ?
Nzambe le regarde longuement, comme s’il cherchait dans son visage une réponse.
 — Parce qu'un homme dont les fautes ne sont jamais jugées ne devient pas nécessairement libre. Il devient disponible.
Moke ne comprend pas tout de suite. Le vieux reprend :
— Celui qui connaît son secret possède déjà une part de son avenir. Voilà pourquoi certains hommes deviennent les serviteurs les plus fidèles de ceux qui savent ce qu'ils ont fait. Ils ne servent plus la République. Ils servent la peur que leur propre histoire inspire.
À une table voisine, quelqu'un tourne une page de journal. Le papier produit un bruit sec. Moke regarde la une sans parvenir à lire les mots. Il pense à son propre père. Il ne parle presque jamais de lui. Son père avait quitté leur village des années auparavant avec une petite valise, deux chemises et une photographie de famille. Il disait qu'il reviendrait lorsque les choses se seraient calmées. Il n'était jamais revenu. Moke ne sait même plus où se trouve exactement sa tombe. C'est cela qui lui fait le plus mal. Pas seulement de l'avoir perdu. De ne pas savoir où déposer une fleur.
 Il pose le chiffon sur son épaule.
 — On parle pourtant de réconciliation, dit-il.
Le vieux soupire profondément
— Les mots sont des vêtements. On peut habiller la vérité comme on habille un mannequin.

Son regard s’attarde sur sa guitare, chargé de nostalgie.
— La réconciliation n’est pas une cérémonie. Elle est une décision morale. Elle ne consiste pas à demander aux victimes d’oublier plus vite afin que les coupables puissent revenir plus facilement.
Moke baisse les yeux, comme pour retenir l’émotion qui monte en lui.
Le vieux continue :
— Sans justice, la réconciliation ressemble à un orchestre qui joue pendant que la maison brûle encore.
Un silence tombe. Puis Nzambe pose sa main sur sa guitare sans la soulever.
— Tu sais pourquoi je ne chante plus ?
Moke secoue la tête.

 — Parce qu'un jour, j'ai compris que ma voix était devenue trop petite.
Le serveur attend.
— Trop petite pour quoi ?
Le vieux fixe la vitre.
— Pour ceux dont personne ne prononçait plus le nom.
Sa main tremble légèrement sur le bois de la guitare.
— J'ai chanté pour les vivants. J'ai chanté pour les morts. J'ai chanté pour les enfants. J'ai chanté pour que les hommes se souviennent. Mais un matin, j'ai rencontré une femme qui me demandait seulement si quelqu'un se souvenait encore de son frère.
 Il s'interrompt.
 — Je n'ai pas su quoi lui répondre.
 Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Moke voit les yeux du vieux se remplir de larmes. Nzambe les essuie rapidement.
 — Depuis ce jour, je me demande si une chanson peut réparer ce que les hommes ont volontairement cassé.
 Moke ne trouve rien à dire. Dehors, un taxi jaune freine brutalement. Un enfant traverse la rue en courant. Un vendeur propose des beignets aux automobilistes.
 Kinshasa continue de vivre. C'est peut-être cela, pense Moke, le plus étrange. La ville continue. Les marchés ouvrent.

Les cafés servent le petit-déjeuner. Les enfants vont à l’école. Les amoureux se donnent rendez-vous. Et quelque part, dans une maison dont personne ne parle plus, quelqu’un attend encore que la justice donne enfin un nom à ce qu’il a perdu.
— Regarde-les, dit Nzambe en désignant la rue. Tous marchent comme si l’avenir allait commencer aujourd’hui.
Puis il ajoute :

 — Pourtant beaucoup portent des cendres sous leurs chaussures.
 Moke reste silencieux. Il pense aux quartiers oubliés, aux familles déplacées, aux promesses répétées à chaque saison électorale. Mais il pense aussi à son père et à cette photographie devenue si ancienne qu'il n'est plus certain de reconnaître les visages. Il comprend soudain que servir un café et servir un pays ne sont peut-être pas des choses aussi éloignées qu'il le croyait. Dans les deux cas, quelqu'un vous confie quelque chose. Et dans les deux cas, vous pouvez trahir cette confiance.
 — Alors, demande-t-il, que faut-il faire de cet enfant qui incendie la maison ?
Le vieux prend sa guitare. Mais il ne joue toujours pas.
— Tu poses encore la mauvaise question.
— Laquelle faut-il poser ?
Nzambe regarde longtemps les rayons solaires qui frappent les immeubles de Kinshasa.
— Qui reconstruira la maison ?
Moke attend.
— Et surtout, reprend le vieux, qui aura l'autorité morale de demander aux victimes d'y revenir ?
Le silence pèse entre eux comme une troisième présence. Puis Nzambe ajoute :
— Une République ne devient pas juste parce qu'elle accueille ceux qui reviennent. Elle devient juste lorsqu'elle protège enfin ceux qui n'ont jamais quitté les ruines.
Il se lève. La guitare glisse sur son épaule. Moke croit qu'il va partir sans chanter. Mais, près de la porte, le vieux s'arrête. Il regarde une dernière fois la salle. Puis il commence à chanter.

Ce n’est pas une chanson contre les coupables. Ce n’est pas davantage une chanson pour les vainqueurs. C’est une chanson pour ceux dont personne ne prononce le nom. Sa voix est vieille, légèrement tremblante, mais elle traverse le café avec une force inattendue. Les clients cessent de parler. Même les cuillères se taisent. Moke reste immobile derrière son comptoir.
Il comprend alors pourquoi le vieux avait cessé de chanter. Il n’attendait pas que les hommes aient oublié leur douleur. Il attendait qu’ils soient enfin capables de l’entendre. Nzambe sort. Moke le regarde disparaître dans les rues de Kinshasa.
Il reprend son plateau. Les clients recommencent à demander du café, des beignets, des œufs, comme si le monde pouvait être rassasié par un petit-déjeuner. Il sert. Mais ses gestes ne sont plus tout à fait les mêmes. À chaque tasse qu’il pose sur une table, il pense à cette maison. À cette porte qu’il ne faut pas condamner. À son père dont il ne connaît pas la tombe. À tous ceux dont les noms se sont effacés des journaux, mais qui demeurent dans la mémoire de ceux qui les ont aimés. Et, pour la première fois, Moke comprend que l’oubli n’est pas toujours l’absence de mémoire. Parfois, c’est une décision. Une décision prise par ceux qui ont le pouvoir de raconter l’histoire.
Une décision de détourner les yeux. De changer de sujet. De servir le café. De faire comme si la fumée avait disparu parce que le feu n’est plus visible.
Il regarde par la fenêtre. Kinshasa est maintenant entièrement réveillée. La ville avance. Mais quelque part, derrière ses murs, des ruines attendent encore qu’on leur rende leur nom. Et Moke comprend enfin ceci : une maison ne renaît jamais vraiment de ses cendres lorsque ceux qui l’ont brûlée sont autorisés à décider eux-mêmes de ce qu’il faut oublier. Une République non plus. Elle ne commence pas dans les villas. Ni dans les discours. Ni dans les cérémonies. Elle commence dans cet instant fragile où un homme, devant la douleur d’un autre, renonce à détourner les yeux. Et choisit enfin de regarder l’incendie.

José Tshisungu wa Tshisungu

EBENGO ET LE CIREUR DE CHAUSSURES

RÉCIT POLITIQUE

 Le soleil vient à peine de franchir les toits de Kinkole. Ebengo, le fabricant de lance-pierres, installe sa petite table de bois au bord d’une avenue poussiéreuse. Des branches de goyavier soigneusement taillées, des bandes de caoutchouc découpées dans de vieux pneus et quelques morceaux de cuir constituent toute sa richesse. Il fabrique des objets destinés aux enfants, mais aussi aux chasseurs et aux gardiens de villas en construction. Il fabrique des armes minuscules dans une ville où chacun semble lutter contre une cible invisible.
À quelques mètres de lui, Célio, un cireur de chaussures, pose sa caisse contre un poteau électrique. Ses brosses sont usées jusqu’au manche, mais il continue chaque matin à faire briller les souliers des passants comme s’il voulait convaincre le cuir que le monde possède encore un avenir.
Ils se côtoient depuis longtemps. Ils ne savent presque rien l’un de l’autre, sinon ce que les matins exposent : les mêmes visages, les mêmes gestes, les mêmes difficultés. Ils savent l’heure à laquelle les taxis-bus commencent à remplir l’avenue, le moment où les vendeuses arrivent avec leurs bassines, l’heure à laquelle la poussière devient assez épaisse pour recouvrir les chaussures fraîchement cirées. 
 Le fabricant de lance-pierres rompt le silence.
— On cite un vieux proverbe : « Si tu marches avec un homme sans projet, tu t’égares avec lui. » Je me demande toujours qui a inventé cette phrase.
 Le cireur de chaussures le regarde.
— Peut-être quelqu’un qui avait déjà un toit, un salaire et des lendemains garantis.
Ebengo esquisse un sourire furtif.
— Ou quelqu’un qui croit que les projets naissent dans la tête et non dans les conditions où l’on vit.
Un taxi-bus passe en soulevant un nuage de poussière. Célio protège sa caisse avec la main.
— Chaque matin, les gens me demandent de faire briller leurs chaussures. Ils veulent que le cuir reflète le soleil. Mais personne ne me demande si celui qui porte ces chaussures sait où il marche.
Il se tait un instant. Puis il regarde ses propres chaussures, fendillées, couvertes de poussière.
— Moi-même, je ne sais plus très bien où je marche.
Ebengo cesse de tailler son morceau de bois. C’est la première fois que Célio le dit. Habituellement, il plaisante. Il parle des clients qui marchandent pour quelques pièces. Il raconte les histoires des fonctionnaires qui promettent de revenir et qui disparaissent. Il se moque des chaussures trop boueuses qu’on lui apporte et des hommes qui veulent un cirage impeccable alors qu’ils n’ont même pas de quoi payer. Mais ce matin, il ne plaisante pas.
— J’avais un projet, reprend-il. Il y a longtemps.
Ebengo écoute attentivement.
— Je voulais ouvrir une petite boutique. Rien de grand. Une pièce avec une enseigne, deux étagères et quelques boîtes de cirage. Je pensais qu’un jour je ne travaillerais plus dans la rue.
Il serre les lèvres.
— J’ai même acheté une petite boîte métallique pour y mettre mes économies.
— Et alors ?
— La boîte est toujours là.
— Et l’argent ?
Célio hausse les épaules.
— Il n’y a jamais eu assez d’argent pour que le projet survive aux besoins.
Un silence passe entre eux. Les taxis-bus klaxonnent. Les marchandes rivalisent de voix pour attirer les acheteurs. Kinkole semble courir sans jamais savoir vers quelle destination.
Ebengo reprend son couteau.
— On accuse facilement ceux qui hésitent. Pourtant, comment choisir une route lorsque les routes elles-mêmes disparaissent sous les pluies, les embouteillages ou les décisions imprévisibles des hommes et des femmes qui gouvernent ?
Célio laisse son regard parcourir la foule.

— On nous reproche de manquer d’ambition. Pourtant je me lève avant l’aube. Je travaille jusqu’à la nuit. Est-ce manquer de projet que de consacrer toute son énergie à survivre ?
À ce moment-là, un garçon d’une quinzaine d’années s’arrête devant la table d’Ebengo. Il regarde les lance-pierres.
— C’est combien ?
Ebengo lui en montre un. Le garçon fouille dans sa poche. Il en sort quelques pièces et les dépose dans sa paume. Ebengo compte. Il manque quelques pièces.
— Tu n’as pas assez.
Le garçon baisse la tête.
— Je reviendrai demain.
Il se retourne. Ebengo le rappelle.
— Attends.
Il prend le lance-pierres et le lui tend.
— Prends-le.
Le garçon sourit.
— Je paierai demain.
— Je sais.
L’adolescent part en courant. Célio le suit du regard.
— Tu crois qu’il reviendra ?
Ebengo sourit.
— Je ne sais pas.
Puis son visage se ferme.
— Mais j’espère qu’un jour il n’aura plus besoin d’un lance-pierres pour se sentir capable d’atteindre quelque chose.
Célio ne répond pas. Ebengo lève son propre lance-pierres vers le ciel.
— Cet objet est étrange. On croit qu’il suffit de tendre l’élastique pour atteindre sa cible. Mais encore faut-il voir cette cible. Quand le brouillard couvre la vallée, même le meilleur tireur ignore où lancer la pierre.
Le cireur hoche lentement la tête.
— Notre existence ressemble à cela. On nous ordonne de viser l’avenir pendant que quelqu’un entretient le brouillard.
Le vent soulève les papiers abandonnés sur l’avenue. Sur un mur, une affiche promet des réformes. Plus loin, une autre promet un avenir meilleur. Les visages imprimés sourient avec cette assurance particulière des hommes qui parlent d’un lendemain qu’ils ne vivront jamais dans les mêmes conditions que ceux qui les écoutent. Ebengo déchiffre les inscriptions sur les affiches.
— Les promesses ressemblent parfois à ces élastiques neufs que j’achète au marché. Ils paraissent solides. On les tend une fois, deux fois, puis ils cassent au premier effort sérieux.
Célio se mordille les lèvres pour retenir un rire.
— Et pourtant on accuse toujours celui qui tient le lance-pierres, jamais celui qui lui a vendu un caoutchouc défectueux.
Une femme traverse la rue avec une bassine de poissons séchés sur la tête. Un enfant poursuit un vieux ballon. Des jeunes cherchent du travail devant des boutiques fermées. La vie continue. Comme si elle n’avait rien entendu. Le fabricant de lance-pierres murmure :
— Les puissants parlent souvent de responsabilité individuelle.
— Parce qu’il est plus simple d’accuser celui qui souffre que d’examiner les institutions qui fabriquent sa souffrance, répond le cireur.
Il ouvre sa boîte de cirage. À l’intérieur, il reste à peine une petite quantité de pâte noire.
— Tu vois ça ?
Ebengo regarde.
— C’est bientôt fini.
— Oui. Comme beaucoup de choses.
Célio referme lentement la boîte.
— Mais demain, je viendrai quand même.
Ebengo fronce légèrement les sourcils.
— Pourquoi ?
Le cireur réfléchit.
— Parce que si je ne viens pas, mes enfants ne mangeront pas.
Il marque une pause.
— Voilà mon projet.
Cette fois, Ebengo ne sourit pas. Un homme passe devant eux avec des chaussures légèrement cirées. Célio l’arrête.
— Monsieur !
L’homme s’immobilise.
— Un petit coup de cirage ?
L’homme accepte. Célio se met au travail. Sa brosse glisse sur le cuir avec des gestes précis. Ebengo le regarde faire. Le cireur travaille avec la concentration d’un artisan qui refuse que la misère lui enlève jusqu’au goût du travail bien fait.
Lorsque l’homme repart, ses chaussures brillent.
Célio essuie ses mains.
— Tu vois ? dit-il.
— Quoi ?
— Je peux encore faire briller quelque chose.
Ebengo baisse les yeux.
— Mais cela ne signifie pas que le chemin est éclairé.
— Non.
Célio referme sa boîte.
— Survivre est devenu une compétence.
Ebengo sursaute.
— Mais survivre n’est pas encore vivre.
La phrase demeure suspendue entre eux comme une vérité dont aucun des deux ne veut être propriétaire. Le fabricant reprend son couteau et continue à tailler une branche.
— Le véritable scandale n’est peut-être pas l’homme sans projet.
Célio termine la phrase :
— C’est une société où seuls les privilégiés peuvent avoir des projets.
Ils se taisent. Au loin, il voit le jeune garçon en train de revenir. Il tient quelque chose dans sa main. Quelques pièces. Il les tend à Ebengo.
— Je t’avais dit que je reviendrais.
Ebengo regarde l’adolescent, puis les pièces. Il lui dit :
— Garde-les.
— Pourquoi ?
— Parce que tu auras peut-être besoin de les dépenser pour autre chose.
L’adolescent serre les pièces dans sa main. Puis il regarde le lance-pierres.
— Et ça ?
Ebengo sourit.
— Ça, c’est cher, tu ne peux pas le payer.
L’enfant repart. Célio l’observe jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière les marchandes.
— Peut-être qu’il a déjà un projet, dit-il.
Ebengo regarde la rue.
— Peut-être.
— Et s’il en a un ?
Ebengo réfléchit longuement.
— Alors il faudra seulement espérer que le monde ne lui apprenne pas trop tôt à y renoncer.
Le soleil monte. La poussière recommence à flotter dans la lumière. Les moteurs grondent. La ville poursuit sa course. Ebengo contemple son lance-pierres.
— Une pierre ne manque jamais de force. Elle manque seulement d’un horizon visible.
Célio referme sa boîte de cirage.
— Il en est de même des hommes.
Ils reprennent chacun leur travail. L’un taille le bois. L’autre fait briller les chaussures. Deux gestes minuscules dans une ville immense. Et pourtant, derrière ces gestes, quelque chose demeure : le refus de disparaître complètement derrière les difficultés.
Le brouillard n’est pas dans le ciel. Il habite parfois les institutions, les habitudes et les discours qui finissent par faire croire aux victimes qu’elles sont elles-mêmes responsables de l’obscurité où elles avancent. Et le vieux proverbe continue de circuler dans les rues. Mais désormais, celui qui l’entend peut se demander si la véritable sagesse consiste à juger l’homme qui marche sans projet, ou à dissiper enfin le brouillard qui l’empêche de voir le chemin. Car il est facile de demander à un homme de choisir sa route. Il est plus difficile de lui donner une route. Et plus difficile encore de construire un monde dans lequel, lorsqu’il regarde devant lui, il puisse enfin voir quelque chose qui ressemble à un horizon.

José Tshisungu wa Tshisungu

Kasaï-Oriental : le territoire amputé

LE RÉTRÉCISSEMENT DÉLIBÉRÉ DE LA NOUVELLE PROVINCE DU KASAÏ-ORIENTAL. ESSAIS ET ERREURS D’UNE POLITIQUE TERRITORIALE MAL MENÉE.


De l’État Indépendant du Congo à la colonisation belge, le pouvoir d’occupation a considéré l’ensemble du Congo comme une terre vierge à subdiviser, à découper territorialement en vue de l’atteinte de ses objectifs et non pour faire aux congolais de la philanthropie fallacieusement couverte par l’idéal d’une mission civilisatrice.

Il n’a été tenu compte dans les découpages territoriaux successifs,ni de tribus,ni de l’existence de chefferies et groupements ayant fait partie des organisations politiques précoloniales. Ce qui de prime abord dénote d’une orientation managériale dictée non pas par les dispositions de l’espace et l’existence des besoins locaux à satisfaire en priorité, mais par le désir de rentabiliser l’exploitation coloniale au profit de la métropole – du Roi Léopold Il en personne au départ.

De manière brève, afin d’offrir un aperçu général, le territoire du Congo a été subdivisé sous l’EIC en 11 districts initiaux ( 1er août 1888), en 15 districts en 1895, avant d’être augmentés à 22 districts en 1914 par le Congo devenu belge, qui allait créer en 1926 4 provinces ( Congo – Kasaï, Équateur, Katanga et Province orientale). Le nombre de provinces a dû passer à 6 en 1935, à la suite de la scission en deux d’un côté du Congo- Kasaï qui allait générer la province de Léopoldville et celle du Kasaï ( Lusambo), et de l’autre côté de la province orientale ( Stanleyville)qui dut être séparée de la province du Kivu qui pour la première fois voyait le jour.

La première république, à la suite des turbulences consécutives aux premières heures de l’indépendance du Congo, allait officiellement consacrer l’existence de 24 provinces+ Kinshasa en 1963, qui allaient être réduites en nombre à 8 provinces+ Kinshasa en 1966 ,à l’avènement de la deuxième république : Bandundu, Congo central, Équateur, Orientale, Kasaï-occidental, Kasaï-oriental, Kinshasa, Kivu, Katanga. Le nombre des provinces, alors appelées régions, allait être porté à 11 à la suite du découpage expérimental en 1986 de la province du Kivu en trois provinces : Nord Kivu, Sud Kivu, et Maniema.

La question qui soulève notre intérêt – alors que le Kasaï-oriental comptait en son sein deux districts ( Kabinda et Sankuru) de la même manière que le Kasaï-occidental en avait aussi deux ( le district du Kasaï et celui de la Lulua) est de savoir pourquoi de manière particulière il a fallu créer subitement le district ( sous-région) de Tshilenge par la séparation de son espace de l’ancien district de Kabinda. Et ceci puisque la troisième république a dû sans procéder à un découpage territorial nouveau,juger bon de changer, à part la ville province de Kinshasa et le Congo central, tous les districts de la RDC en provinces, tout en les soumettant à la lettre selon la constitution de février 2006, à l’usage de la politique de la décentralisation qui allait être rendue effective à partir de 2015.

Notre démarche nous conduira à étaler nos préoccupations en deux points : la guerre des chiffres, et l’échec du découpage territorial et de la décentralisation, avant de conclure.

I. LA GUERRE DES CHIFFRES.

Les nouvelles provinces qui allaient voir le jour d’après la constitution de février 2006, se présentent de la manière suivante :

Provinces et superficie ( en km2 )
1. Tshopo…………….
199657
2. Bas-Uele…..
148331..
3. Tanganyika
134940
4. Tshuapa ……….
132957
5. Haut-Katanga….
132425
6. Maniema…….
132250
7.Mai-Ndombe…..
127243
8. Lualaba……
121308
9. Haut-Lomami……
108204
10. Sankuru………
104331
11. Équateur……….
103902
12. Kasaï……………
95631
13. Haut-Uele……….
89683
14. Kwango ………..
89974
15. Kwilu …………….
78441
16. Sud-Kivu …………
65070
17. Ituri………………..
65658
18. Nord-Kivu………..
59483
19. Kasaï-central……
60958
20. Mongala ………….
58141
21. Lomami……………
56426
22. Nord-Ubangi………
56644
23. Kongo central ……
53920
24. Sud-Ubangi ……….
51648
25. Kinshasa ……..
9965
26. Kasaï-oriental …
9481
Source : Annuaire statistique de la RDC 2020, de l’Institut national de la statistique ( INS ).

La somme qui se dégage de l’addition des chiffres de superficies sus- mentionnées aboutit à un résultat erroné de 2346671 km2, créant un suspense à régulariser par rapport à la superficie officielle de la RDC, de grande notoriété, de 2345410 km2. Difficile d’identifier à quel niveau se situerait l’erreur, et à qui attribuer la responsabilité à l’origine des chiffres, surtout en l’absence de l’Institut géographique du Congo qui depuis les années 1960 s’était trouvé être le dépositaire de tous les travaux de terrain relatifs à la fixation des limites intérieures et internationales de la RDC. Et quand l’ANAPI( Agence nationale de promotion des investissements) et le ministère du plan avancent chacun de son côté respectivement les chiffres de 9545 km2 et de 9699 km2, il devient encore plus difficile d’accorder du crédit à un seul chiffre.

L’effacement d’une institution spécialisée de la trempe de l’Institut géographique du Congo, de l’appareil de l’État congolais depuis l’avènement de la troisième république avec l’Afdl, passe aux yeux de nombre d’observateurs comme étant une volonté délibérée de conduire la RDC à la balkanisation sans l’ombre d’un service spécialisé de l’État congolais qui passerait pour un témoin gênant. De même, des chiffres approximatifs avancés lors de l’éclatement de l’ancienne province du Kasaï oriental en trois provinces – entre 3,1et3,6 millions d’habitants pour le nouveau Kasaï oriental, entre 2,4 et 2,8 millions d’habitants pour le Lomami, entre 2 et 2,5 millions d’habitants pour le Sankuru – dénotent d’une précipitation, d’une improvisation, car une planification sérieuse ne peut nullement être établie à partir de bases incertaines et malléables. Il est admis en science que de prémices fausses ne peuvent découler que des conclusions fausses.

La manipulation des chiffres à tout va reste d’ordinaire la hantise la plus courante des milieux politiques et des médias à la recherche de sensations fortes auprès de l’opinion. Disraeli, homme politique britannique, autrefois premier ministre, a eu raison de déclarer après réflexion que les statistiques, au-delà de la capacité qu’elles ont de faire saisir les faits dans des proportions quantifiables, restent par ailleurs l’art du mensonge par excellence. Car les chiffres ne disent le plus souvent que ce que celui qui les conçoit ou les utilise voudrait qu’ils disent.

Il. ECHEC DU DÉCOUPAGE TERRITORIAL ET DE LA DÉCENTRALISATION.

L’ordonnance-loi no 78/018 du 18 octobre 1978 consacre la création du district ( sous-région) de Tshilenge. Le pouvoir de l’époque a avancé trois objectifs dits  » plausibles ‘,’ à atteindre à travers ce découpage, notamment :
1. Rapprocher l’administration des populations, en diminuant la taille des grandes circonscriptions ;
2. Donner une administration propre à une région devenue démographiquement et économiquement importante, notamment autour de Mbujimayi ;
3. Réorganiser l’équilibre territorial du Kasaï oriental en séparant davantage l’espace de Mbujimayi et son arrière -pays du vaste ensemble de Kabinda.

Mais à y regarder de près, aucune des raisons avancées par le régime de Mobutu ne tient la route. Car à commencer par la nécessité de rapprochement entre l’administration et les administrés, la distance qui sépare le chef-lieu du territoire de Kamiji et celui de Mwene-Ditu du chef-lieu du district à Kabinda ( qui allait plus tard devenir le chef-lieu de la province du Lomami) est beaucoup plus éloignée et exige des contours et des acrobaties multiples par rapport la proximité de la ville de Mbujimayi. En outre, comme pour dire que  » chasser le naturel et il revient au galop  », en dehors des taxes et impôts qui en principe sont tenus de prendre le chemin de Kabinda, tous les échanges commerciaux de ces territoires restent comme par le passé concentrés sur Mbujimayi et son espace environnant comme point de polarisation !

Même si comparaison n’est pas raison, la ville de Kinshasa, plus puissante du point de vue démographique, économique et financier que Mbujimayi, n’a pas été maintenue dans ses limites du temps de l’indépendance. Elle a subi des extensions vers l’ouest jusqu’aux portes de Kasangulu sur la route de Matadi, et vers l’Est sur la route de Bandundu et Kikwit, où elle a pu atteindre Mongata à plus de cent kilomètres de Kinshasa.

Mais pourquoi avoir paradoxalement et sans étude prospective avérée, décidé obstinément de déconnecter Kamiji, Mwene-Ditu, et Gandajika en les plaçant hors de leurs axes naturels de communication, et de leurs bassins économiques ?

Une étude historique du Musée royal de l’Afrique centrale ( Belgique )dit explicitement que le territoire de Tshilenge fut érigé en district  » pour des impératifs d’ordre politique et administratif  ». Car il était question de créer autour de Mbujimayi un district (sous-région) distinct pouvant permettre de fragmenter et redistribuer les ensembles susceptibles de constituer une force politique régionale.

La joie n’a été que de courte durée, ressentie par le plus grand nombre de congolais originaires du territoire de Tshilenge, qui avaient longtemps trouvé complètement disjoncté que des démarches administratives et des rapports de travail les eussent longtemps conduits à affronter le long et périlleux chemin du district à Kabinda. À partir de 2006 la projection déshonorante du nouveau Kasaï oriental sur la carte des provinces de l’ensemble de la RDC allait plonger dans l’émoi par le fait que l’étendue d’un espace et la diversité de ses richesses constituent en interne ou sur le plan de la géopolitique internationale un facteur déterminant de résilience – celle-ci étant entendue comme la capacité d’un espace géographique, administratif, à résister à un choc de nature politique, économique, et social, de portée locale, nationale ou internationale. Ce fut aussi le point de déclenchement de tous les mauvais ressentiments du passé, de la colonisation belge à l’indépendance, à la suite de freins mis au développement de cet espace du centre du Congo en fonction de son potentiel humain et économique indéniabls. Les zones minières A et B du Kasaï et la soumission de tout l’espace du Kasaï à fournir de la main-d’œuvre et des vivres destinés aux mines du Katanga, avait poussé le pouvoir colonial belge à empêcher tout établissement d’une grande entreprise dans cet espace.

Pour un peu plus d’éclairage les années 1977 et 1978 constituent une date charnière,d’ assouplissement du régime politique de Mobutu, à la suite des deux guerres du Shaba ( Katanga). Des élections législatives et locales libérales avaient été organisées en 1977, et le parlement qui en était sorti avait tenté d’en faire un peu plus à sa tête, comme en témoignent l’initiative des interpellations diffusées à la télé au début de l’an 1980 , et peu après la lettre ouverte de 52 pages adressée au président Mobutu par 13 parlementaires. Et nombre de membres influents de cette fronde, qui aussitôt allait sans aucune autorisation officielle créer l’Udps , étaient ressortissants de l’espace du Kasaï et du Kasaï oriental davantage : Makanda Mpinga, Ngalula Mpandanjila, Kanana,….

CONCLUSION

Des crimes d’État, comme l’isolement politique qui a poussé au rétrécissement impitoyable de l’actuel Kasaï oriental, méritent d’être corrigés le plus rapidement possible, afin que cette contrée étouffée pour des objectifs de politique purement politicienne reprenne vie et s’épanouisse au mieux de son potentiel. La constitution encore en vigueur de la RDC autorise pareille reconstitution de la province du Kasaï oriental dans ses limites d’avant 2015. Des voix et des pétitions en faveur de ce fait existent ça et là, notamment dans les territoires de Kamiji et Gandajika. Des remous demeurent pourtant chez des gens qui s’empoisonnent l’esprit avec des projections et préjugés inutiles qui en réalité ne changent rien à leur condition d’existence et celle de leur milieu de vie habituel. Sensiblement parce que des territoires de Kabinda,Lubao et autres se sentiraient lésés dans leur amour propre ; de même que les gens de l’ancien territoire de Mwene-Ditu qui depuis des décennies avaient toujours rêvé de disposer de leur province à eux,ou à défaut se rattacher à l’espace katangais dont ils croient sympathiser avec des sujets beaucoup mieux que les autres, mais une relation qui en réalité se trouve à sens unique,du  » je t’aime,moi non plus  ». Car toutes les fois qu’il a été question d’évacuer des non kasaiens de l’espace territorial katangais, jamais ils n’ont jamais été épargnés particulièrement épargnés par le coup de balai.

Afin de sortir des illusions, il faut intérioriser qu’aucun congolais n’avait jamais été associé à la décision de création de provinces telles qu’elles ont pour la plupart existé depuis la colonisation belge. Ce sont des faits purement coloniaux, tracés en fonction de l’occupation politique de l’espace territorial du Congo par le pouvoir colonial en fonction de ses objectifs à atteindre ! Mwant Yav, par exemple a des possessions coutumières traditionnelles qui se trouvent écartelées entre la RDC, la Zambie et l’Angola mais sur lesquelles il ne dispose plus de pouvoir d’État, de pouvoir de décision officielle,car elles répondent aux injonctions des Etats dont elles sont parties intégrantes. Quand le pouvoir colonial belge avait créé en 1926 la province du Congo-Kasaï qui englobait en son sein les territoires de Sandoa et Kapanga (où se situe Musumba la capitale impériale de Mwant Yav) et une partie du territoire de Kaniama, aucun congolais n’avait levé le moindre petit doigt pour acquiescer ou protester. De même quand Léopoldville alors commandée depuis Bruxelles décida de les rattacher à la province du Katanga,pas de contestation notée ! À quelle école les têtes brûlées de la scène politique congolaise sont-elles donc allées apprendre que les provinces de la RDC constituaient leur héritage  » précolonial » provenant de leurs ancêtres, à manipuler à leur guise, jusqu’à y semer de la zizanie ?

Pour une refondation optimale de l’État congolais, des incohérences et incompatibilités relevant d’études de faisabilité sans aucun réalisme du terrain, affichées dans la décentralisation initiée,devraient être balayées du revers de la main ! Car il n’est en substance pas possible de lancer un développement à partir de la base, à partir des villages et secteurs dont la très grande majorité de la population n’a pas la capacité ni de concevoir des projets,ni d’en contrôler la mise en exécution. À ce propos des partenariats publics privés ( PPP) courent le risque de devenir des occasions d’appauvrir davantage les autochtones plutôt que de les développer. Aussi faut-il faire remarquer qu ‘ériger une chefferie ou un groupement dans une entité territoriale décentralisée à l’intérieur et sous le contrôle direct chef du du secteur où ils se situent, constitue une incompatibilité contre nature du point de vue de la philosophie bantoue. Un fils du terroir, dans la perspective d’une territoriale des originaires, est spirituellement détenteur d’une force vitale moindre que celle du chef de groupement ou de chefferie, qui couvre littéralement sa communauté de son ombre. Bien avant l’initiation de la politique de la décentralisation bien de chefs de secteur ont reculé devant la confrontation avec les chefs coutumiers et démissionné de leurs fonctions ; tandis que parmi ceux qui ont eu à se montrer téméraires la plupart sont morts dans l’inconscience après avoir vécu des hallucinations incroyables !En outre il est judicieux de casser l’élan d’un développement à deux vitesses qu’imprime la décentralisation, qui permet d’un côté à des provinces ayant reçu toute la contribution des autres provinces de continuer imperturbables sur leur lancée, et de l’autre côté celles qui ont tout donné dans l’effort de la construction commune de la république, mais qui n’ont rien reçu en retour en termes d’implications économiques en amont et en aval, de continuer à patauger dans la misère, car la caisse de péréquation – pareille à l’aide au développement des nations riches qui jamais n’a réussi à les tirer de leurs pétrins – reste une illusion de solidarité entre provinces de la RDC.

Tout ce travail titanesque nécessite d’être méticuleusement entrepris par un leadership responsable du point de vue de la social-démocratie, rassembleur, qui doit considérer la RDC comme un tout, un ensemble à intégrer sur tous les plans, politique, économique et social ; qui doit veiller à la moralisation de la vie publique, à l’assainissement des finances publiques, à la croissance économique et à la redistribution juste des retombées économiques. À ce propos j’ai beaucoup aimé le raisonnement de Pascalon, cité par Evariste Mabi Mulumba dans son ouvrage, La monnaie dans l’économie, quand il dit : nous serons tous keynésiens, aujourd’hui, et demain encore ; car ce n’est qu’en initiant un développement qui soit à la fois économique et social, et ce par une régulation intentionnelle de l’État, que nous pouvons espérer sortir de la stagflation. Stagflation à entendre comme un état de stagnation, de marasme économique, dominé par la carence de biens et une inflation galopante. Ce n’est pas le libéralisme économique porté par un vent néocolonialiste qui cherche à occuper tous les secteurs de l’économie de la RDC, à tout emporter, qui permettra à la RDC de se développer. Le libéralisme a certes la capacité de créer des richesses, mais il lui est aussi reconnu le fait inséparable de créer des inégalités et des laissés-pour-compte.

Hilaire Mfute, historien.