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VISITE EN AFRIQUE DE L’OUEST

Plusieurs États de l’Afrique occidentale sont écartelés entre des urgences visibles et des blessures invisibles. On inaugure une route avec des fanfares, on coupe des rubans devant des stades éclatants de peinture neuve, on élève des statues aux héros du jour ; mais dans l’ombre des villages bambara, peul, malinké, soninké, dioula ou haoussa une autre question demeure, plus grave, plus silencieuse : qu’est-ce qui doit être sauvé d’abord ?

Il y a dans les capitales de ces pays une étrange fatigue des consciences. Les gouvernements ressemblent parfois à ces pères de famille qui, pour cacher la misère de leur foyer, achètent un costume brillant à crédit. On bâtit des échangeurs gigantesques tandis que les écoles manquent de craie ; on finance des concerts où la foule danse pour oublier sa faim ; on acclame des équipes nationales de football comme si un but marqué dans un stade pouvait effacer soixante-cinq années de dépendance économique. La musique couvre alors le bruit des chaînes invisibles.

Car la vraie question n’est peut-être pas celle des infrastructures, ni même celle des universités et écoles supérieures. La vraie question est celle de la liberté intérieure des nations. Un pays peut posséder des ponts immenses et demeurer traversé par une servitude plus profonde que les fleuves qu’il domine. Il peut avoir des ministères resplendissants et penser encore avec les mots, les rêves et les intérêts d’autrui. La dépendance économique n’est pas seulement une affaire de dettes ; elle finit par devenir une manière de respirer, presque une habitude morale. Les peuples finissent par demander la permission d’exister en dehors du franc CFA.

Pourtant, il serait injuste de mépriser les infrastructures. Une route ouvre parfois davantage qu’un territoire : elle ouvre une dignité. Une université peut devenir un sanctuaire où une jeunesse apprend à nommer le monde avec sa propre voix. Mais encore faut-il savoir quel homme l’on veut former. Car une université qui ne produit que des diplômés rêvant de fuir leur pays n’est qu’un port d’exil financé par l’État lui-même.

Et que dire des salaires des élites politiques ? Là se révèle souvent le drame moral de l’Afrique occidentale. Dans certains pays, le député roule à travers des avenues sans écoles, comme un prince traversant un royaume de cendres. Les gouvernants parlent de patriotisme depuis des hôtels climatisés où le peuple n’entre jamais. Ils invoquent le sacrifice national tout en multipliant leurs privilèges. Cette obscénité tranquille finit par détruire plus sûrement les nations que les guerres des islamistes. Un peuple pardonne longtemps la pauvreté ; il pardonne difficilement l’indifférence.

On objectera que le sport rassemble, que la musique console, que les festivals donnent une âme aux nations. C’est vrai. L’Afrique occidentale a toujours chanté au bord de ses blessures. Elle danse parfois non parce qu’elle est heureuse, mais parce qu’elle refuse de mourir. Le football, les groupes musicaux, les griots sont souvent les derniers refuges de la fraternité. Mais un gouvernement qui remplace la justice sociale par le divertissement ressemble à un médecin distribuant des fleurs dans une salle d’opération.

Alors, qu’est-ce qui est prioritaire ? Peut-être ceci : rendre aux peuples de l’Afrique occidentale la maîtrise de leur destin. Tout le reste devrait découler de cette exigence. Les routes doivent conduire à l’indépendance économique ; les universités doivent former des consciences libres ; la culture doit cesser d’être une simple imitation servile des éclats de la Seine ou de la Tamise ; les dirigeants doivent redevenir des serviteurs et non des propriétaires de l’État.

Sans cela, l’Afrique occidentale continuera de construire des palais sur une terre intérieurement colonisée. Et les peuples, comme des voyageurs perdus dans la nuit, applaudiront des lumières qui ne les réchauffent pas.

José Tshisungu wa Tshisungu

Le désert de l’opposition

Chronique d’un silence dangereux au Congo

Il est des absences plus bruyantes que les cris. Au Congo, aujourd’hui, c’est le silence de l’opposition qui résonne avec le plus d’inquiétude.
À mesure que s’approche la fin du mandat de l’actuel Président de la République, une évidence s’impose : ceux qui devraient incarner l’alternative semblent avoir déserté l’essentiel — le terrain des idées.
Où sont les programmes ?
Où sont les visions ?
Où sont les projets capables de parler au peuple autrement que par la colère , la peur ou l’injure ?
La politique, pourtant, n’est pas une improvisation. Elle est une science, un art exigeant, une discipline qui se nourrit de réflexion, d’analyse et d’anticipation. Elle s’apprend, se travaille, se construit. Mais au lieu de cela, une partie de l’opposition congolaise donne le sentiment de naviguer à vue, sans boussole, sans cap, sans profondeur.
À défaut de proposer, certains préfèrent diviser.
Et c’est là que le danger commence.
Car lorsque les idées manquent, les instincts prennent le relais.
Lorsque les programmes font défaut, les passions deviennent des armes.
Ainsi voit-on émerger des stratégies inquiétantes : instrumentalisation de l’identité, insinuations tribales, discours codés qui opposent les communautés au lieu de les rassembler. Plus grave encore, certains acteurs politiques choisissent des voies détournées pour diffuser ces tensions : financement de productions musicales ou médiatiques où, sous couvert de divertissement, s’installent des messages de rejet, de stigmatisation, parfois de haine.
L’histoire récente du Congo devrait pourtant vacciner contre ces dérives.
Les événements tragiques de 1992-1993 — ces épisodes de violences intercommunautaires qui ont meurtri durablement des régions entières — rappellent une vérité simple : la haine est un feu que l’on allume facilement, mais que personne ne contrôle une fois qu’il s’embrase.
Des familles déplacées.
Des quartiers vidés.
Des cicatrices encore ouvertes dans les mémoires.
Et malgré cela, certains semblent prêts à rejouer le même scénario, comme si la mémoire collective s’était dissoute dans l’opportunisme politique.
L’histoire mondiale, elle aussi, nous enseigne les dangers de la propagande et de la manipulation des masses. Partout où la parole politique s’est transformée en machine à désigner des ennemis intérieurs, les conséquences ont été dramatiques. Le glissement est toujours le même : d’abord les mots, ensuite les fractures, enfin les tragédies.
Aujourd’hui, au Congo, les signaux faibles existent.
La banalisation de l’injure. La normalisation du mépris.
La réduction du débat politique à des attaques personnelles ou identitaires.
Or, l’injure n’est pas un argument.
Elle est, bien souvent, l’ultime refuge de ceux qui n’ont plus d’idées à défendre.
Pendant ce temps, les véritables enjeux attendent :
l’éducation,
l’emploi des jeunes,
la sécurité,
les infrastructures,
la gouvernance économique,
la place du Congo dans un monde en mutation.
Sur ces sujets, le silence est assourdissant.
Une opposition digne de ce nom ne se définit pas par sa capacité à s’opposer, mais par sa capacité à proposer. Elle doit éclairer, structurer, offrir une alternative crédible, rassurante, mobilisatrice.
Sans cela, elle ne devient pas une force démocratique…
mais une simple caisse de résonance des frustrations.
Le Congo mérite mieux que des querelles stériles.
Le peuple congolais mérite mieux que des appels déguisés à la division.
Car au bout du compte, une question demeure, implacable :
Peut-on construire une nation en opposant ses propres enfants ?
Si l’opposition ne se ressaisit pas, elle ne sera pas seulement absente du pouvoir. Elle sera absente de l’histoire. Et une démocratie sans opposition forte et vraie n’est pas une démocratie apaisée.
C’est une démocratie fragile ,par la faute des pseudo opposants.

ZADAIN KASONGO T.

L’AMOUR DU CONGO

Depuis ce 30 juin 1960 où le soleil de l’indépendance se leva sur les eaux lourdes du fleuve, les Congolais n’ont cessé de parler à leur pays comme à une mère imprévisible, tantôt nourricière, tantôt dévorante. On croit souvent que les peuples ne savent aimer que dans le calme ; c’est faux. Les peuples aiment davantage encore dans le désastre, parce que le malheur leur arrache les paroles qu’ils taisaient dans les jours heureux.

Ce matin-là, le Congo entra dans une nouvelle histoire avec une gravité d’enfant couronné trop tôt. Les discours vibraient sous les ventilateurs des palais coloniaux ; les drapeaux nouveaux tremblaient dans l’air de Léopoldville ; et dans les villages perdus du Kasaï, du Kivu, de l’Équateur ou du Bas Congo, des hommes et les femmes levèrent les yeux vers un avenir qu’ils imaginaient immense comme le fleuve lui-même. Ils ne demandaient pas le paradis. Ils demandaient seulement que la terre leur appartienne enfin. Il y avait dans cette espérance une innocence tragique, semblable à celle des familles pauvres qui croient qu’un héritage suffira à effacer des siècles d’humiliation.

Mais l’indépendance congolaise fut aussitôt poursuivie par les vautours. Les ambitions étrangères, les rivalités ethniques, les appétits miniers et les vanités militaires transformèrent très vite la jeune nation en maison assiégée. Et pourtant, chose admirable, le peuple continua d’aimer son pays avec une fidélité que les élites elles-mêmes trahissaient souvent.
Le Congo officiel parlait parfois la langue du pouvoir ; le Congo profond, lui, parlait la langue de l’attachement.
Je songe souvent à ces femmes des marchés de Kinshasa, de Kananga ou de Matadi. Elles portent le pays sur leurs dos comme elles portent leurs enfants : sans plainte spectaculaire. Les historiens racontent les coups d’État, les rébellions, les conférences internationales ; mais qui écrira l’histoire silencieuse de ces mères qui, malgré les pillages et les guerres, continuaient à vendre quelques tomates au bord des routes pour que le Congo survive un jour de plus ? Les nations ne tiennent pas par les constitutions. Elles tiennent par la patience obscure des pauvres.
Puis vint le long règne de la peur familière. Beaucoup de Congolais apprirent à aimer leur pays en murmurant, comme on aime un parent tombé dans l’alcool ou la folie.

Sous le règne du maréchal Mobutu, les foules chantaient parfois par contrainte, mais au fond des maisons, près des radios grésillantes, une autre vérité circulait : le pays était plus vieux et plus grand que ceux qui le gouvernaient. Cette conviction empêcha le désespoir total. Car le Congo possède ce génie paradoxal : il survit toujours à ceux qui annoncent sa mort.

Et lorsque les guerres déchirèrent l’Est, lorsque les enfants apprirent trop tôt le bruit des armes, le miracle douloureux continua. On aurait pu croire que le pays finirait par se haïr lui-même. Or il se produisit l’inverse. Les chansons, les églises, les matches de football, les proverbes en lingala, en ciluba, en swahili ou en kikongo devinrent des refuges de patriotisme intime. Les Congolais se disputaient entre eux avec violence, mais qu’un étranger humilie le Congo, et aussitôt renaissait cette susceptibilité nationale presque animale, cette fierté blessée qui prouve qu’un peuple demeure vivant.

Le plus bouleversant, peut-être, est que cet amour du Congo n’a jamais dépendu de sa prospérité. D’autres patries séduisent par leur puissance ; le Congo, lui, est aimé malgré ses ruines. Voilà ce qui déconcerte les observateurs étrangers. Ils voient les routes éventrées, les promesses non tenues, les hôpitaux pauvres, les politiciens arrogants ; ils concluent avec hâte que le lien national est brisé. Ils ne comprennent pas que le Congolais porte son pays moins dans les institutions que dans la mémoire affective : le goût du manioc partagé, la voix d’une rumba dans la nuit, le fleuve aperçu au coucher du soleil, le souvenir d’un parent disparu pendant les troubles, la tombe ancestrale abandonnée derrière une ligne de front.

Le Congo est peut-être l’un des rares pays où la souffrance a renforcé l’attachement au lieu de le dissoudre. Chaque génération a cru toucher enfin l’aube ; chaque génération a connu une nouvelle obscurité. Pourtant, au matin, les enfants continuent de réciter l’hymne national dans les écoles poussiéreuses. Il faut avoir vu cela pour comprendre. Les nations véritablement mortes sont celles dont les enfants ne chantent plus.

Il existe dans l’âme congolaise une fidélité qui ressemble à la foi religieuse. Elle résiste aux présidents, aux guerres, aux frontières poreuses, aux humiliations diplomatiques et même aux trahisons internes. Cette fidélité n’est pas naïve : elle sait les crimes, les corruptions, les lâchetés.
Mais elle refuse de réduire le pays à ses blessures. Aimer le Congo, pour beaucoup de Congolais, ce n’est pas nier ses drames ; c’est croire obstinément qu’au-dessous des décombres demeure une promesse.
Et peut-être est-ce cela, au fond, le patriotisme véritable : continuer d’aimer une terre même lorsqu’elle ne vous récompense plus.

José Tshisungu wa Tshisungu

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (25)

« Le sommeil est comme une dette, vous finirez par payer. »

Le sommeil est un créancier silencieux de la chair. On croit lui dérober quelques heures; on s’imagine plus fort que cette humble nécessité animale ; on prolonge la lampe, on force l’esprit, on violente les paupières. Pourtant, sous cette apparente victoire de la volonté, une comptabilité secrète se tient. Le corps inscrit tout. Chaque veille excessive ajoute une ligne à ce registre obscur où s’additionnent les déficits de repos. Et vient l’instant où la nature, qui ne discute jamais ses créances, présente sa note : une lassitude épaisse, une intelligence brouillée, des gestes incertains. Alors l’homme ou la femme (des citadins ou des ruraux) découvrent que le sommeil n’était pas une faveur, mais une loi ; non un luxe qu’on s’accorde, mais un tribut qu’on doit à sa propre condition mortelle. Ce que l’on refuse de donner librement, la chair l’arrache tôt ou tard avec une souveraineté sans appel.

 Cependant, l’existence humaine n’est jamais si simple. Il y a des êtres qui semblent vivre dans une entorse continuelle à cette ordonnance du repos. Certains apprennent à fractionner leurs nuits, d’autres à survivre dans une discipline sévère où quelques heures suffisent, du moins pour un temps, à maintenir debout l’édifice fragile de leurs tâches. Le corps lui-même, soumis à l’habitude, paraît consentir à ces arrangements provisoires ; il retarde l’échéance, ajourne le châtiment, donne l’illusion d’un contrat renégocié. Et puis, tout sommeil n’a pas la même densité : une heure de paix profonde vaut parfois davantage qu’une longue nuit traversée d’angoisses. En ce sens, comparer le repos à une dette rigide serait peut-être oublier qu’il existe dans l’organisme une mystérieuse souplesse, une capacité d’accommodement, presque une diplomatie intime entre la fatigue et la volonté. Le proverbe, en parlant d’un paiement fatal et uniforme, simplifie donc cette relation mouvante où la biologie, les habitudes et les circonstances sociales introduisent d’infinies nuances.

Néanmoins, ces accommodements ne sont que des sursis. Ils ressemblent à ces indulgences que l’on obtient d’un créancier patient, non à une remise de dette. Car si l’homme peut déplacer l’heure du règlement, il ne peut supprimer le règlement lui-même. La fatigue oubliée revient avec plus de gravité ; le repos négligé réclame un jour sa restitution entière. C’est ici que la sagesse ancienne retrouve son accent de vérité : le sommeil peut être administré, réparti, amélioré, mais non supprimé de l’économie fondamentale de la vie. Il demeure ce rendez-vous inévitable où le corps exige qu’on lui rende ce qu’on lui a pris. Ainsi, la véritable prudence n’est pas de croire qu’on triomphe du sommeil, mais d’apprendre à vivre avec cette dette en homme prévoyant, sans multiplier les emprunts inconsidérés. Car le sommeil n’est pas seulement le prix de notre fatigue ; il est la condition même de notre permanence. En s’y abandonnant à temps, l’être humain ne s’humilie pas devant sa faiblesse : il consent à cette obscure justice intérieure sans laquelle aucune force durable n’est possible.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

“LE CREPUSCULE SILENCIEUX DES EQUILIBRES AFRICAINS ”

Il est des silences qui en disent long.
Et celui qui entoure aujourd’hui l’accroissement du nombre de femmes célibataires et divorcées en Afrique est peut-être l’un des plus lourds de conséquences.Car derrière ce phénomène, que certains célèbrent comme une conquête de liberté, se dessine en réalité une fracture profonde, presque invisible, mais déjà active : celle de la dislocation progressive de nos repères sociaux.


L’Afrique avance, dit-on. Mais vers quoi ?
À force de vouloir imiter des modèles venus d’ailleurs, sans en comprendre les racines ni les mutations historiques qui les ont façonnés, nos sociétés se livrent à des expérimentations hasardeuses. L’émancipation de la femme — noble en soi — se transforme parfois en une rupture brutale avec les équilibres ancestraux, comme si modernité et tradition ne pouvaient coexister.
On parle d’égalité des sexes.


Mais parle-t-on encore de complémentarité ?
On revendique l’autonomie.
Mais construit on réellement des capacités durables, fondées sur des compétences solides et une vision commune du vivre-ensemble ?
Dans cette confusion, certains repères vacillent. Le mariage n’est plus un horizon, mais une option incertaine. L’union devient fragile, provisoire, négociable. Et dans cette instabilité, les frustrations s’accumulent, les attentes deviennent irréalistes, et la quête du partenaire idéal se transforme en impasse.
Alors surgissent d’autres chemins — parfois périlleux.
La marchandisation du corps, la quête d’une beauté artificielle, l’illusion d’un pouvoir fondé sur la séduction ou la domination… autant de dérives qui promettent une victoire individuelle, mais accouchent d’un vide collectif.


Et les hommes ?
Déconcertés, souvent désorientés, ils reculent. Certains fuient leurs responsabilités, d’autres se replient dans des existences parallèles, abandonnant peu à peu leur rôle dans l’édifice familial.
Entre affirmation et confrontation, le dialogue s’efface.


Et les enfants ?
Ils grandissent trop souvent dans des structures fragiles, recomposées à la hâte, exposées à des modèles contradictoires, cherchant des repères dans un monde qui en propose de moins en moins.
Ce qui est en jeu ici dépasse la question du couple.
C’est l’âme même de la société africaine qui vacille.
Car une société ne tient pas seulement par ses institutions, mais par ses liens invisibles : la famille, la transmission, la responsabilité partagée.


La modernité ne devrait pas être une rupture, mais une continuité éclairée.
Alors la question demeure, insistante, presque urgente :
l’Afrique peut-elle évoluer sans se renier ?
Ou continuera-t-elle à avancer en perdant, pas à pas, ce qui faisait sa force ?

Professeur Dr. WEMBONYAMA Okitotsho Stanislas (WOS)

« Le théâtre vide des ambitions creuses »

“Opposition congolaise ”


Il faut cesser de tourner autour du pot.
L’opposition congolaise, aujourd’hui, n’est pas en crise.
Elle est en faillite.
Faillite des idées.
Faillite du courage.
Faillite de la responsabilité.
À l’approche d’une échéance politique majeure, là où l’on devrait entendre des voix fortes, voir émerger des projets solides, assister à un foisonnement d’idées…
il n’y a rien.
Rien, sinon du bruit.
Rien, sinon des querelles.
Rien, sinon du vide.
Une opposition sans programme, c’est une illusion.
Une opposition sans vision, c’est un danger.
Au lieu de construire, elle détruit.
Au lieu d’éclairer, elle obscurcit.
Au lieu d’unir, elle fracture.
Et quand elle ne sait plus parler au peuple, elle parle aux instincts les plus bas.
Alors on attise les tensions ethniques.
Alors on souffle sur les braises identitaires.
Alors on finance, dans l’ombre, des relais culturels — chansons, discours, slogans — où la politique se transforme en poison lent.
C’est cela, aujourd’hui, la stratégie ?
Remplacer les programmes par des refrains haineux ?
Substituer la réflexion par l’insulte ?
Triste naufrage.
Car la haine est une arme primitive :
elle ne construit rien,
elle ne propose rien,
elle ne gouverne rien.
Elle détruit. Toujours.
Et l’histoire congolaise l’a déjà prouvé.
Les violences de 1992-1993 n’étaient pas une fiction.
Elles étaient réelles.
Brutales.
Dévastatrices.
Des populations traquées.
Des communautés brisées.
Des mémoires encore hantées.
Et pourtant, aujourd’hui, certains jouent avec les mêmes allumettes,
comme des enfants inconscients dans une poudrière.
Faut-il rappeler que ceux qui hier excitaient les foules
ont souvent fini dans le silence… ou dans le regret ?
Mais la mémoire politique congolaise semble courte.
Dramatiquement courte.
On insulte.
On provoque.
On divise.
Parce que c’est plus facile que de penser.
Parce que c’est plus rentable que de travailler.
Parce que c’est plus immédiat que de construire.
Pendant ce temps, les vrais problèmes restent intacts :
le chômage explose,
les jeunes désespèrent,
les infrastructures stagnent,
l’État peine à convaincre.
Et face à cela, que propose l’opposition ?
Des slogans.
Des colères.
Des fantasmes.
Rien qui ressemble à un projet de société.
Alors posons la seule question qui vaille :
veut-on gouverner… ou simplement exister dans le vacarme ?
Car un pays ne se dirige pas avec des insultes.
Il ne se construit pas avec des haines recyclées.
Si l’opposition congolaise ne se réinvente pas,
elle ne sera pas seulement inutile.
Elle deviendra complice du chaos qu’elle prétend dénoncer.


ZADAIN KASONGO T.

REFONDER L’OPPOSITION CONGOLAISE

« De la contestation à la construction”

Le débat démocratique congolais traverse une phase critique.
À l’approche d’échéances politiques importantes, une interrogation légitime s’impose : l’opposition joue-t-elle pleinement son rôle ?
Force est de constater que des insuffisances existent.
La première concerne le déficit de propositions structurées. Trop souvent, la critique du pouvoir en place ne s’accompagne pas d’alternatives claires. Or, dans toute démocratie, une opposition crédible ne se limite pas à contester : elle doit offrir une vision, un projet, une direction.
La deuxième faiblesse réside dans la personnalisation excessive du débat politique. Les attaques ciblées, les discours émotionnels et parfois identitaires prennent le pas sur les enjeux de fond. Cette dérive fragilise la qualité du débat public et détourne l’attention des priorités nationales.
Enfin, certaines formes d’expression — notamment à travers des canaux informels ou culturels — peuvent contribuer, volontairement ou non, à amplifier des tensions sociales, voire communautaires. Dans un pays marqué par des épisodes douloureux de conflits internes, cette tendance mérite une vigilance particulière.
Mais au-delà du constat, l’essentiel reste à construire.

  1. Repenser la production politique
    L’opposition doit investir dans l’élaboration de programmes solides, fondés sur :
    • des données économiques fiables
    • des diagnostics sectoriels précis
    • des objectifs mesurables
    Par exemple : proposer un plan chiffré de création d’emplois pour les jeunes, ou un programme concret de réforme du système éducatif.
  2. Former une nouvelle génération politique
    La politique ne peut plus être improvisée.
    Il devient essentiel de :
    • créer des écoles de formation politique
    • renforcer les compétences en gouvernance, économie et droit public
    • encourager l’émergence de profils techniques, au-delà des figures traditionnelles
  3. Sortir des logiques identitaires
    Le recours aux discours ethniques ou communautaires constitue une impasse.
    L’opposition gagnerait en crédibilité en développant un discours national inclusif, capable de rassembler au-delà des appartenances tribales.
  4. Structurer une communication responsable
    Les artistes, les médias et les influenceurs jouent un rôle clé dans la formation de l’opinion.
    Plutôt que d’être des vecteurs de tensions, ils peuvent devenir des relais de sensibilisation sur :
    • la citoyenneté
    • la cohésion sociale
    • les enjeux de développement
  5. Redonner confiance aux citoyens
    Une opposition efficace est celle qui inspire confiance.
    Cela passe par :
    • la transparence
    • la cohérence des discours
    • la constance dans les engagements

Le Congo ne manque ni de talents, ni d’intelligence, ni de ressources humaines. Ce qui fait défaut aujourd’hui, c’est une structuration cohérente de l’alternative politique. L’opposition a donc un choix à faire :
rester dans une posture de contestation dispersée,
ou devenir une véritable force de proposition.

Car au final, une démocratie ne se mesure pas seulement à la qualité de son pouvoir…mais aussi à la solidité de son opposition. Présentement il n’y a pas d’opposition ,elle a été laminée, décimée réduite à néant par l’autre force en face. Incapable de se réinventer, elle s’enterre elle même par incapacité de se réinventer. Mais aussi par l’usage de l’injure comme arme de conquête du pouvoir. Une opposition sans vision, préoccupée par le tribalisme. Elle ne fait qu’accuser sans jamais rien proposer.

ZADAIN KASONGO T.

QUAND ON PENSE AUX KASAÏENS

Ma Grande Kiki,
Je vais répondre à ta question d’hier au sujet des Kasaïens en te racontant une histoire ancienne, une histoire qui parle du Katanga et du Kasaï, mais surtout des hommes, de leurs rêves, de leurs peurs et de leurs blessures.
Autrefois, lorsque le Zaïre était dirigé par Mobutu Sese Seko, le pays ressemblait à un immense corps dont les membres étaient éloignés les uns des autres. Les routes étaient longues, les provinces immenses, et chaque région vivait presque comme un petit monde séparé. Le pouvoir de Kinshasa craignait qu’un jour certaines provinces veuillent marcher seules, comme cela s’était produit après l’indépendance avec les troubles du Katanga dans les années 1960. Alors, le régime eut une idée : organiser le pays en grands pôles économiques, comme si chaque région devenait un organe chargé d’une fonction précise pour faire vivre toute la nation.
Le Shaba — qu’on appelle aujourd’hui le Haut-Katanga, le Lualaba, le Tanganyika et le haut Lomami — et le Kasaï furent liés dans cette vision. Le Shaba possédait les richesses du sous-sol : le cuivre, le cobalt et d’autres minerais qui brillaient dans les entrailles de la terre comme des braises cachées. Le Kasaï, lui, possédait une grande population de travailleurs courageux, souvent instruits, capables d’aller loin pour chercher du travail. L’État pensait alors qu’en réunissant les mines du Shaba et la main-d’œuvre venue du Kasaï autour de la Gécamines, le pays deviendrait plus fort.
À cette époque, beaucoup de trains traversaient les savanes. Des hommes quittaient leurs villages du Kasaï avec des valises en carton, des couvertures pliées sous le bras, parfois quelques graines de maïs offertes par leurs mères avant le départ. Ils partaient vers les villes minières de Lubumbashi, Kipushi, Kambove, Kakanda, Likasi ou Kolwezi avec l’espoir d’un salaire, d’une maison, d’une école pour leurs enfants. On disait alors que travailler ensemble dans les mines ferait naître une seule nation zaïroise, plus forte que les ethnies et les provinces.
Le pouvoir croyait sincèrement qu’en mélangeant les populations, les différences disparaîtraient peu à peu. Dans les cités minières, des enfants luba, bemba, lamba, lunda chokwe ou sanga jouaient ensemble dans les mêmes rues poussiéreuses. Les marchés résonnaient de plusieurs langues. Les bars diffusaient la musique des orchestres zaïrois jusque tard dans la nuit. On pouvait voir un Kasaïen épouser une Katangaise, ou un Katangais devenir le parrain d’un enfant venu d’ailleurs. Beaucoup pensaient que l’avenir appartenait à cette nouvelle cohabitation.

Mais, Grande-fille, les hommes ne vivent pas seulement de rêves ; ils vivent aussi de pain, de travail et de reconnaissance. Et c’est là que les difficultés commencèrent.
Les villes minières grandissaient très vite. Chaque année, de nouveaux travailleurs arrivaient. Les maisons devenaient insuffisantes. Les écoles débordaient d’enfants. Les hôpitaux manquaient de lits. Les emplois ne suffisaient plus pour tout le monde. Alors, certains habitants commencèrent à regarder les nouveaux venus avec méfiance. Ils se demandaient pourquoi tant de postes dans les entreprises, dans l’administration ou dans le commerce semblaient occupés par des migrants venus du Kasaï.
Petit à petit, les frustrations économiques prirent le visage des appartenances régionales. Ce qui était au départ une question de pauvreté, de chômage ou de manque de logements devint une question identitaire. Certains Katangais eurent l’impression de perdre symboliquement leur propre terre. Certains Kasaïens, de leur côté, se sentirent rejetés alors qu’ils avaient travaillé pendant des années dans les mines et contribué à la richesse du pays.
Tu vois, Grande-fille, quand les ressources deviennent rares, les hommes cherchent souvent des responsables visibles à leurs souffrances. Les différences de langue, d’origine ou de culture deviennent alors des frontières invisibles. Ce n’est pas toujours la différence elle-même qui crée le conflit, mais la peur de manquer et le sentiment d’injustice.
Puis vinrent les crises économiques. La production minière diminua parfois. Les salaires furent retardés. Le chômage augmenta. Les grandes promesses du régime commencèrent à se fissurer comme un vieux mur sous la pluie. Et lorsque l’économie souffre, les discours politiques deviennent souvent plus dangereux. Certains acteurs commencèrent à opposer les « autochtones » aux « venus d’ailleurs ou les non originaires ». Les identités régionales furent utilisées comme des armes émotionnelles pour mobiliser les foules.
Pourtant, pendant ce temps-là, la vie continuait. Des familles kasaïennes s’étaient enracinées au Katanga depuis plusieurs générations. Des enfants nés à Lubumbashi ou Kolwezi ne connaissaient parfois même pas les villages d’origine de leurs grands-parents. Ils parlaient swahili avec leurs amis, fréquentaient les mêmes écoles que les autres enfants et partageaient les mêmes rêves urbains. Le temps avait transformé les migrations de travail en véritables enracinements humains.
C’est cela qui rend cette histoire si douloureuse et si compliquée : les gens vivaient ensemble, travaillaient ensemble, se mariaient parfois, mais les blessures économiques et politiques continuaient à fragiliser cette coexistence.
Le grand problème, Grande-fille, est peut-être que le pouvoir croyait qu’on pouvait construire une nation seulement avec les mines, les trains et les entreprises. Mais une nation ne se construit pas uniquement avec l’économie. Elle se construit aussi avec la justice, l’égalité et le respect mutuel. Lorsque certaines populations ont l’impression d’être oubliées ou exclues, les anciennes appartenances reviennent comme des braises sous la cendre.

Aujourd’hui encore, cette cohabitation avance entre deux chemins. D’un côté, il y a l’enracinement : des familles mélangées, des générations nées ensemble, des habitudes communes forgées par le temps. De l’autre, il y a la fragilité : les crises économiques, les inégalités et les discours politiques qui réveillent parfois les vieilles méfiances.

Retiens ceci, Grande-fille : les peuples ne deviennent pas ennemis naturellement. Souvent, ce sont les injustices, les peurs et les manipulations politiques qui dressent les hommes les uns contre les autres. Mais lorsque la justice existe et que chacun se sent reconnu comme citoyen à part entière, les différences peuvent devenir une richesse plutôt qu’une menace.

Et pendant que la nuit tombe, écoute bien le silence autour de nous : il ressemble à l’histoire du Congo lui-même, un grand pays où les blessures du passé continuent de parler doucement sous les voix du présent.

José Tshisungu wa Tshisungu

“RECONSTRUIRE SANS SE RENIER ”

Mesdames et Messieurs,
frères et sœurs, chers tous
Il est temps de regarder la réalité en face.
Sans détour. Sans peur. Sans complaisance.
Nos sociétés changent.
C’est un fait.
Mais la question n’est pas le changement.
La question est : dans quelle direction allons-nous ?
Aujourd’hui, les structures familiales africaines se transforment profondément.
Le mariage recule.
Les séparations augmentent.
Les repères se redéfinissent.
Faut-il s’en réjouir ?
Faut-il s’en inquiéter ?
La réponse exige plus que des slogans.
Oui, la femme africaine doit être libre.
Libre d’apprendre.
Libre de travailler.
Libre de choisir sa vie.
Mais la liberté ne peut pas être une rupture totale avec ce qui nous a construits.
Elle doit être une évolution, pas une destruction.
Car une société ne se construit pas dans l’opposition permanente.
Elle se construit dans l’équilibre.
Aujourd’hui, cet équilibre est fragilisé.
Les hommes ne savent plus toujours quelle est leur place.
Les femmes portent des attentes parfois contradictoires.
Et entre les deux, le dialogue s’efface.
Le résultat ?
Des familles instables.
Des enfants en quête de repères.
Une société qui avance… mais sans boussole.
Ajoutons à cela les pressions économiques,
les influences culturelles extérieures,
les illusions véhiculées par des modèles importés sans adaptation…
Et nous obtenons une équation complexe,
dangereusement instable.
Mais refusons le fatalisme.
Car l’Afrique a une force :
sa capacité à concilier tradition et modernité.
Nous n’avons pas besoin de copier.
Nous devons créer.
Créer une modernité africaine,
où la femme est forte sans être isolée,
où l’homme est responsable sans être écrasé,
où la famille reste un pilier,
même dans sa transformation.
Cela demande du courage.
Cela demande de repenser l’éducation.
De valoriser les responsabilités partagées.
De redonner du sens à l’engagement.
Car au fond, la vraie question est simple :
Voulons-nous des sociétés solides…
ou des individus simplement libres mais seuls ?
L’avenir de l’Afrique ne se jouera pas uniquement dans ses institutions,
mais dans ses foyers.
Et ce que nous déciderons aujourd’hui
déterminera ce que nous deviendrons demain.

  • ZADAIN KASONGO T.

“QUAND LES RACINES TREMBLENT ”

Écoutez…
Oui, écoutez bien.
Parce que ce qui se passe ne fait pas de bruit,
mais ça fissure tout.
Les foyers se vident.
Les alliances se brisent.
Les promesses deviennent provisoires.
Et nous ?
Nous applaudissons…
comme si la solitude était une victoire.
On nous parle de liberté.
Mais quelle liberté construit dans le vide ?
Quelle émancipation déracine sans replanter ?
L’Afrique regarde ailleurs.
Elle copie, elle répète, elle imite…
sans voir que les chemins qu’elle emprunte
sont pavés d’histoires qui ne sont pas les siennes.
On a remplacé la complémentarité
par une guerre silencieuse.
L’homme devient suspect.
La femme devient méfiante.
Et l’amour ?
L’amour devient un contrat fragile,
renégocié à chaque conflit,
abandonné au premier vent contraire.
Les cœurs se ferment.
Les corps se monnayent.
Les illusions se maquillent à coups de promesses éternellement repoussées.
On cherche l’homme parfait…
mais on oublie de construire l’humain possible.
On parle de pouvoir,
de domination,
de revanche parfois…
Mais dans cette lutte,
qui gagne vraiment ?
Regardez les enfants.
Ils grandissent entre des absences,
des silences,
des vérités qu’on ne leur explique pas.
Ils apprennent la vie
dans des familles qui ne savent plus
ce qu’elles doivent transmettre.
Et les hommes ?
Certains fuient.
D’autres se taisent.
Beaucoup disparaissent…
lentement.
Ce n’est pas une accusation.
C’est un constat.
Parce qu’une société ne meurt pas en un jour.
Elle s’effrite.
Elle se fatigue.
Elle oublie pourquoi elle tenait debout.

Alors dites moi…
Qui reconstruira ?
Qui réapprendra à aimer sans dominer ?
À bâtir sans écraser ?
À avancer sans renier ?
Parce que si les racines tremblent,
ce n’est pas l’arbre qu’on perd seulement…
C’est la forêt entière qui disparaît.

ZADAIN KASONGO T.