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dimanche, mai 3, 2026

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AU NOM DU CHEF DE L’ÉTAT

Il est des paroles qui gonflent jusqu’à se déprendre d’elles-mêmes, se drapant d’une solennité si excessive qu’elles en deviennent presque étrangères à celui qui les prononce. Ainsi, sur les plateaux de télévision, cet intellectuel, mandaté pour défendre le décret du chef de l’État camerounais instituant un poste de vice-président contesté, semblait traversé par une ivresse de verbalisme creux, comme si la langue, au lieu de le servir, le débordait et le dominait.

Il reprochait aux critiques de n’avoir pas accédé à « la théonomie constitutionnelle et à la théodicée du pouvoir ». Et l’on se demandait, non sans un trouble diffus, si ces mots avaient encore un ancrage réel ou s’ils dérivaient déjà dans une abstraction sans corps. Sous sa voix d’intellectuel certifié, tout devenait « verticalisme institutionnel », nécessité impérieuse de « méta gouvernance », comme si l’État lui-même relevait d’une logique supérieure écrasant les fragiles évidences du sens commun.

Il fallait, poursuivait il, instaurer une « prophylaxie d’État » afin de conduire la nation vers une « stabilogie structurelle » capable de transcender le « juridictionnement ambiant ». Et l’on percevait, derrière cette prolifération verbale, un vertige discret : celui d’un pouvoir cherchant sa justification dans le reflet infini de ses propres formulations.

Les critiques, selon lui, ne seraient que des esprits atteints d’une « carence neuronale face au substratum épistémologique du système politique camerounais ». Ainsi, les mots, au lieu d’éclairer, se faisaient barrières ; au lieu de comprendre, ils excluaient.

Le poste de vice-président devenait alors, dans cette lumière incertaine, un « catalyseur synallagmatique du destin camerounais », comme si l’histoire devait se plier à une mécanique de langage. Il évoquait encore un « saut quantique de l’ingénierie paradigmatique du système », et l’on aurait voulu croire, naïvement peut-être, qu’il s’agissait encore de politique et non d’un songe d’abstraction.

Il fallait enfin, concluait il dans une ferveur presque liturgique, doter la nation d’un « exolète métaphysique inébranlable ». Et ceux qui doutent, ceux qui résistent à cette nouvelle liturgie, seraient privés de la « praxéologie » nécessaire pour en saisir la portée.

Mais au terme de ce discours enfiévré, demeure une impression étrange, presque douloureuse : comme si le sens, à force d’être élevé vers une « gravitation cosmologique parfaite », avait quitté la terre des hommes, laissant derrière lui le silence inquiet de ceux qui tentent encore de déchiffrer l’imbroglio camerounais.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

QUAND LAUTREINFO ABOLIT LES DISTANCES !

Les deux femmes savantes de LAUTREINFO. De gauche à droite maman EUDO et maman LILIANE.

Régulièrement, les membres de notre plateforme saisissent leur téléphone pour des demandes ordinaires, des renseignements utiles, des échanges du quotidien. Des appels qui passent, utiles mais souvent sans éclat particulier. Mais celui d’aujourd’hui portait une autre musique.
Au bout du fil, une voix familière : maman Liliane . Point de plainte, point de souci à partager. Au contraire, une joie calme, presque solennelle, habitait ses mots. Elle appelait non pour demander, mais pour transmettre — offrir à la communauté une nouvelle à la fois personnelle et profondément culturelle.
« Je ne suis pas à Bruxelles » , dit-elle avec une douceur teintée de fierté.
« Je suis à l’autre bout du monde… et j’ai besoin de le dire à la famille LAUTREINFO*_ . »
Ainsi commence le voyage.

Depuis deux jours, maman Liliane séjourne à Mbujimayi, au cœur battant du Kasaï, cette ville que l’on surnomme à juste titre la capitale mondiale du diamant. Elle y prend part à une conférence inter facultaire organisée à l’Université de Mbujimayi. Le thème, d’une actualité brûlante, résonne comme une promesse d’avenir :
« Le numérique au service de l’enseignement supérieur : innovations et perspectives pour les étudiants » .

Cette conférence inter facultaire, a été initiée par l’ONG FEMM’IN TECH et la présidence des étudiants de la RDC, la RNEC, (parrainée par le ministère national de l’ESU). Maman Liliane fait partie du Conseil d’Administration de , FEMM’IN TECH en charge de l’administration et des finances. À peine l’information reçue, elle trouve naturellement sa place sur notre plateforme. Car à LAUTREINFO , chaque pas d’un membre devient une avancée collective, chaque présence un témoignage partagé. Et comme souvent dans les belles histoires, le hasard — ou peut-être la providence — se met de la partie.

Informée de la présence de maman Liliane dans la ville diamantifère, maman Eudoxie n’hésite pas un seul instant. Il lui faut simplement un numéro, une voix à joindre, un fil à tendre. Le contact est établi. Mais ce que révèle l’échange dépasse toute attente. Lorsque maman Eudoxie demande l’adresse de l’hôtel, une surprise presque irréelle se dessine : les deux femmes logent… côte à côte.
La façade arrière de l’une donne sur la cour de l’autre. Même de par la fenêtre elles peuvent se voir et se parler. C’est d’ailleurs ce qui s’est fait quand elle a relevé le visage, elle a vu son interlocutrice sous la véranda. Deux vies, deux trajectoires, deux continents parfois… réunis à quelques pas.

Alors, sans attendre, d’un pas décidé, maman Eudoxie franchit la distance — infime désormais — qui la sépare de celle qu’elle n’avait encore jamais rencontrée. Elle ne craint pas de rencontrer l’inconnue. Elle en a l’habitude dans sa profession d’enseignante à l’Institut d’enseignement Médical de BONZOLA . Elle y dispense les cours de : Anatomie physiologie, biologie générale, chimie minérale, chimie organique et français.

Et là, dans cette cour d’hôtel devenue scène de retrouvailles inattendues, les embrassades éclatent. Chaleureuses. Sincères. Presque anciennes. Comme si le temps, depuis Mathusalem , les avait déjà liées. Les mots suivent naturellement. De sujet en sujet, les deux femmes savantes, quasi indissociables de celles immortalisées par Molière dans sa comédie, tissent une conversation libre, vivante, généreuse. Elles rient, se découvrent, s’étonnent de leurs affinités. Des fragments de vie se croisent, des souvenirs naissent à l’instant même où ils se racontent. Puis viennent les images.
Des selfies capturent l’instant — non pas pour le figer, mais pour le partager.
Et ces clichés, aussitôt envoyés, voyagent à leur tour, traversant les frontières pour dire au monde :
regardez, LAUTREINFO n’est pas qu’une plateforme.
C’est une famille. Une famille capable de relier Bruxelles à Mbujimayi, de transformer une information en rencontre, et une rencontre en célébration.
Comme quoi, au-delà des écrans et des distances, il existe encore des espaces où les liens humains triomphent.
LAUTREINFO est de ceux-là.

ZADAIN, votre dévoué serviteur

Le Dernier Écho des Majina

Chers tous,
Aujourd’hui, les mots vacillent. Ils tremblent comme une flamme fragile exposée au vent du deuil.
Notre plateforme, LAUTREINFO , est en silence. Un silence lourd, dense, presque irréel. Car l’un des nôtres vient de nous quitter.
Ce matin encore, la vie semblait suivre son cours ordinaire. Puis, soudain, une douleur à la poitrine. Un appel à l’épouse, aux enfants — ce réflexe humain, ultime, de s’accrocher à ceux qui incarnent l’amour et la présence. On part pour l’hôpital avec l’espoir encore vivant… mais à l’arrivée, le verdict tombe, implacable, définitif.
Maurice KASONGO TSHIMBALANGA n’est plus .
Et avec lui, c’est toute une part de mémoire, d’histoire et d’affection qui s’éteint.
Membre de LAUTREINFO depuis sa création en 2019, Maurice était bien plus qu’un simple compagnon de plateforme. Il était de ceux que la vie vous donne sans explication, mais que le cœur reconnaît immédiatement. Nous portions le même patronyme, sans appartenir à la même lignée. Et pourtant… combien étions-nous proches, liés par une fraternité mystérieuse que seuls les initiés du destin peuvent comprendre.
Car notre histoire ne commence pas avec lui. Elle remonte loin, très loin — à une époque où la voix portait encore les rêves d’un pays à travers les ondes. « LA VOIX DU ZAÏRE » . C’était en 1979.
Cette année-là, je faisais mes premiers pas dans la presse congolaise, sur les antennes de La VOIX DU ZAÏRE . Parmi les auditeurs fidèles qui suivaient avec ferveur mes interventions, mes émissions un nom revenait souvent, avec insistance et chaleur : KASONGO TSHIMBALANGA .
Le même nom. Le même post-nom. Comme un écho.
Nous ne nous connaissions pas, mais quelque chose nous liait déjà. Une complicité née de la parole et entretenue par des lettres pleines d’admiration et d’humanité. Lui, vivait à Kolwezi, où il travaillait à la SONAS . Et moi à Lubumbashi ma terre natale. La distance nous séparait, mais elle n’effaçait pas cette proximité étrange. Puis un jour, le destin décida de nous rapprocher.
En tournée théâtrale dans le Katanga, je reçus une visite inattendue à mon hôtel. C’était lui. Papa KASONGO TSHIMBALANGA , en personne.
Je revois encore ce moment : deux hommes qui se découvrent enfin, après s’être longtemps connus sans jamais se voir. La joie était immense, presque sacrée. Nous étions des Majinades homonymes — mais ce jour-là, nous devenions bien plus que cela.
Une réception fut organisée à son domicile, comme pour sceller cette rencontre hors du commun. Il voulait voir l’homme dont il admirait la voix. Et moi, je découvrais celui dont les mots m’avaient accompagné. Puis la vie, avec ses détours et ses silences, fit son œuvre.
Mon départ pour l’Occident nous éloigna. Le temps passa. Longtemps.
Jusqu’à ce matin inattendu de l’ère numérique, où un message surgit de l’écran :
« Bonjour, je suis Maurice KASONGO TSHIMBALANGA, fils de Pierre KASONGO TSHIMBALANGA. »
Mon cœur bondit.
Le lien renaissait.
Nous avons échangé, renoué, promis de ne plus jamais laisser le silence s’installer entre nous. Il vivait à Kinshasa. L’espoir de nous revoir devenait enfin concret.
Mais la joie fut de courte durée.
À ma question sur son père — ce pont entre nos deux existences — Maurice me répondit avec gravité. Papa Pierre KASONGO TSHIMBALANGA n’était plus. Victime de ces tragédies humaines que l’histoire inflige sans justice, lors des sombres épisodes d’épuration ethnique à Kolwezi.
Il ne restait plus que nous.
Deux héritiers d’un lien invisible. Deux voix prolongées d’une mémoire commune.
Et aujourd’hui…
Aujourd’hui, même cette continuité vient de se briser.
Maurice est parti à son tour, emportant avec lui ce fil fragile qui nous unissait au passé. La fin des temps, que nous pensions encore lointaine, a frappé sans prévenir.

Mais qui était l’homme que nous pleurons aujourd’hui ?
Maurice KASONGO TSHIMBALANGA n’était pas seulement un nom, ni un souvenir. Il était une œuvre en mouvement.
Né le 20 septembre 1965, il fut un homme de rigueur, de savoir et d’engagement. Ingénieur formé à l’Université de Lubumbashi, en génie civil, option chimie industrielle, il consacra sa vie à l’excellence professionnelle.
Dès 1995, il entra dans l’industrie brassicole, où il fit ses preuves avec constance et intelligence. Au sein de Heineken RDC, pendant près de seize années, il gravit les échelons avec mérite : ingénieur de fabrication, technologue de production, responsable qualité et technologie.
Partout où il passait, il laissait l’empreinte d’un homme soucieux du détail, de la performance et de l’amélioration continue.
Mais Maurice ne s’arrêta pas là.

À partir de 2011, il devint consultant, mettant son expertise au service des entreprises, les accompagnant dans la mise en place de systèmes de management, la conformité aux normes internationales, la formation et l’audit. Il collabora avec des institutions de référence comme SGS, PA et ETSA, et apporta son savoir à des géants tels que The Coca-Cola Company, Nestlé, Heineken et Unilever.
Derrière le professionnel accompli se trouvait aussi un homme de famille.
Époux de Claudette Kalanga, il était père de quatre enfants : Chris, Dan, Ketsia et Jérémie — son héritage le plus précieux, sa continuité vivante.

Aujourd’hui, les mots ne suffisent pas.
Comment dire l’absence ?
Comment contenir le vide laissé par un homme qui était à la fois mémoire, lien et espérance ?
Maurice, mon cher Majina
Mon frère de nom, mon frère de cœur…
Tu étais ce pont entre hier et aujourd’hui. Et te voilà désormais passé de l’autre côté, là où les voix ne s’éteignent pas, mais deviennent éternelles.
Paix à ton âme ! Et que le souvenir de ton nom — notre nom — continue de résonner, comme un écho fidèle, dans les couloirs du temps.

ZADAIN  KASONGO TSHIMBALANGA

ÉTONNANTE DIASPORA CONGOLAISE

Étonnante diaspora congolaise, archipel dispersé aux quatre vents du monde, mais relié par des fils invisibles de mémoire, de langue et d’émotion. Dans presque chaque pays d’accueil, une forme d’organisation minimale émerge, fragile mais tenace, comme une braise sous la cendre, chargée d’assurer la circulation de l’information au sein de la communauté. Ce réseau informel, souvent porté par des volontés bénévoles, devient à la fois caisse de résonance et miroir partiel d’une existence collective en exil.

Or, que reflète ce miroir ? Une image saisissante, presque monochrome : celle d’une communauté qui semble ne parler d’elle-même qu’à travers la mort et, dans une moindre mesure, à travers le divertissement. Les annonces de décès occupent l’espace comme un glas incessant, saturant les fils numériques (95 %), tandis que les manifestations culturelles, cultes religieux, soirées dansantes, célébrations festives, apparaissent comme de brèves éclaircies (5 %) dans ce paysage assombri. La vie, dans ce qu’elle a de plus ordinaire et pourtant de plus essentiel, semble curieusement absente de ce théâtre de l’information.

Faut-il en conclure que la diaspora congolaise est condamnée à une visibilité funèbre, qu’elle n’existe socialement que dans la perte et la commémoration ? L’hypothèse, bien sûr, ne résiste pas à l’épreuve du réel. Car dans les hôpitaux, les universités, les chantiers, les entreprises, les transports publics, les bibliothèques et les marchés du monde entier, des Congolais œuvrent, innovent, enseignent, soignent, construisent, conduisent, écrivent, entreprennent. Ils deviennent médecins, ingénieurs, avocats, professeurs, entrepreneurs, artisans, artistes, sportifs. Ils fondent des familles, publient des livres, obtiennent des diplômes, créent des entreprises, participent à la vie citoyenne de leurs sociétés d’accueil.

Pourquoi, dès lors, cette vitalité plurielle reste-t-elle dans l’ombre des annonces mortuaires ? Pourquoi la réussite silencieuse ne trouve-t-elle pas la même caisse de résonance que le deuil partagé ? Une première piste tient à la fonction sociale du deuil dans les cultures congolaises : la mort n’est pas un événement privé, elle est une affaire communautaire, un moment de rassemblement, de solidarité, parfois même de réaffirmation identitaire. En diaspora, où les repères sont fragilisés, ces moments deviennent des points d’ancrage essentiels, des lieux où la communauté se reconstitue symboliquement.

Mais cette explication, si elle éclaire, ne saurait suffire. Elle révèle aussi une forme de déséquilibre dans la production et la hiérarchisation de l’information. Car ce qui est partagé n’est pas seulement ce qui arrive, mais ce qui est jugé digne d’être rendu public. Ainsi, la mort, par sa gravité et sa charge émotionnelle, s’impose comme une évidence communicationnelle, tandis que les réussites individuelles, souvent perçues comme privées ou susceptibles de susciter jalousie et rivalité, restent confinées dans le silence ou la discrétion.

Il y a là une tension profonde entre deux régimes de visibilité : celui du tragique, immédiatement collectif, et celui du succès, souvent individualisé et parfois suspect. Cette tension n’est pas propre à la diaspora congolaise, mais elle y prend une intensité particulière, nourrie par des héritages culturels, des expériences migratoires et des dynamiques sociales complexes.

Dès lors, la question posée : « pourquoi n’en parle-t-on pas ? » devient une invitation à repenser les pratiques discursives de la diaspora. Il ne s’agit pas d’effacer la mémoire des disparus ni de minimiser l’importance des rituels de deuil, mais d’élargir le spectre de ce qui mérite d’être dit, partagé, célébré. Rendre visibles les parcours de réussite, les initiatives économiques, les créations intellectuelles, les engagements sociaux, c’est aussi participer à la construction d’une mémoire collective plus équilibrée, plus vivante, plus fidèle à la réalité.

Car une communauté qui ne se raconte qu’à travers ses morts risque de s’enfermer dans une représentation incomplète d’elle-même. À l’inverse, une communauté qui apprend à dire aussi ses naissances, ses réussites, ses créations et ses espérances se dote d’un langage capable de porter son avenir.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

VERS LE PRADIS EUROPÉEN

Pourquoi partent-ils ? La question revient, obstinée, comme si elle pouvait encore nous surprendre. Ils partent, les jeunes Africains, parce qu’ils n’ont pas de raisons suffisantes de rester chez eux. Cela suffit. Le reste, les statistiques et les analyses savantes ne font que broder autour de cette vérité nue. Un jeune homme qui n’espère rien chez lui espère tout ailleurs, et cet ailleurs porte un nom : l’Europe. Nom chargé de promesses que personne ne tient, mais qui, de loin, gardent leur éclat.

L’Europe aime croire que ces départs relèvent d’une sorte d’inconscience. C’est plus commode. En réalité, il y a chez ces jeunes une lucidité tragique. Ils savent les risques ; ils les acceptent. Il faut avoir été acculé pour préférer une chance infime à une certitude médiocre.

Et puis il y a ceux qui organisent ce passage. On les appelle les passeurs, comme si le mot pouvait adoucir la réalité. Ils ne passent rien : ils exploitent. Ils prospèrent sur une double misère, celle des pays quittés et celle des politiques qui ferment les portes sans ouvrir d’issues. Là où il n’y a pas de chemin, il y a toujours un commerce.

Les Européens oscillent entre deux postures également stériles : l’indignation et la défense. Les uns s’émeuvent à juste titre, mais leur émotion se dissipe vite ; les autres invoquent la nécessité des frontières, et ils n’ont pas tort non plus. Entre ces deux vérités partielles, il manque une volonté.

Car enfin, que font les Européens ? Ils déplorent les morts, mais tolèrent les conditions qui les produisent. Ils parlent de dignité humaine, mais acceptent que des hommes, des femmes et des enfants meurent aux portes de leur continent faute de voies légales pour y entrer. Cette contradiction les habite, et ils s’en accommodent trop bien.

Il serait trop simple de rejeter toute la responsabilité sur l’Europe. Les pays d’origine portent leur part de faillite : les gouvernances défaillantes, les économies sans souffle, les jeunesses abandonnées à elles-mêmes. Mais ce partage des torts, si juste soit-il, ne ressuscite personne.

Ce qui frappe, au fond, c’est le silence. Non pas l’absence de paroles, elles abondent, mais le silence intérieur, celui qui devrait empêcher les Européens de dormir. Ils ont appris à vivre avec ces morts comme avec une rumeur lointaine. Et c’est peut-être là le plus grave naufrage.

Il faudrait pourtant se souvenir que chaque embarcation contient des vies singulières, des visages, des noms. Ce rappel élémentaire leur est devenu difficile. À force de chiffres, les Européens ont perdu le sens de la personne.

Ainsi va cette mer méditerranée, qui fut jadis un lieu de passage et d’échanges, et qui devient pour beaucoup une fin. Rien n’est plus accablant que cette continuité du drame dans l’indifférence générale. La tragédie ne réside pas seulement dans les naufrages, mais dans leur prévisibilité. On sait qu’ils auront lieu. On sait que d’autres partiront.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE PRÉSIDENT DÉMISSIONNAIRE

Il est des romans congolais qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui déposent sur la conscience une brume tenace. Ainsi en va-t-il du roman intitulé : Le brouillard plane sur Makabana, publié chez Édilivre, où Mutshipayi Kalombo Cibalabala ne décrit pas seulement un pays imaginaire, il enregistre, avec une gravité presque résignée, l’épuisement d’un monde.

Le pouvoir qu’il peint et qu’il accuse ouvertement n’est plus qu’une mécanique fatiguée, un appareil vidé de sa promesse. Il ne gouverne pas : il dure. Et ce qui frappe, ce n’est pas tant la violence que l’impuissance, cette manière qu’ont les régimes de s’enliser dans leur propre inertie, jusqu’à faire de l’échec une seconde nature.

Le professeur Mambou, président démissionnaire, n’est pas un tyran. Il est plus inquiétant encore : un homme de bonne volonté, empêtré dans une toile qu’il n’a pas su rompre. Il voudrait arracher son pays à la dépendance, purifier les couloirs d’un palais infesté de croyances troubles, redonner un souffle à des institutions dévastées. Mais il hésite, il diffère, il cède, et cette faiblesse, qui pourrait être humaine, devient ici tragique. Car il est des moments où ne pas agir revient à consentir.

On reconnaît, sous les contours de cette fiction, les ombres portées de la République démocratique du Congo telles qu’elles ont traversé les années du pouvoir de Joseph Kabila : une histoire suspendue, comme retenue au bord d’elle-même, où l’espérance semble toujours différée. L’écrivain regarde ce pays, en 2009, année de la parution du roman, avec une lucidité sans indulgence, mais sans colère non plus, comme si la lassitude avait pris le pas sur l’indignation.

Et c’est peut-être là ce qui trouble le plus le lecteur. Car à force de dire l’échec, de l’entourer, de le nommer, on en vient presque à l’accepter. Le brouillard, chez lui, n’est pas seulement dans le ciel de Makabana ; il gagne les consciences. Il obscurcit jusqu’au désir même d’un autre avenir. Mon oncle paternel disait que certaines vérités finissent par nous accabler au point de nous rendre complices de ce qu’elles dénoncent. Ce roman en porte, silencieusement, le risque.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (12)

« Le chef appartient à son peuple, le peuple appartient à son chef. »

   Ce proverbe résonne comme une évidence ancienne, héritée d’un temps où la parole dite valait la loi et où la figure du chef condensait les espérances d’un groupe. Celui-ci, à première vue, semble célébrer une harmonie parfaite : une réciprocité totale, presque organique, entre celui qui dirige et ceux qui sont dirigés. Pourtant, à y regarder de plus près, cette formule ouvre un champ d’interrogations et de possibles dérives. Faut-il y voir l’idéal d’un équilibre politique, ou le germe d’une confusion dangereuse entre autorité et appartenance ?

Dans sa lecture la plus bienveillante, le proverbe exprime une vision communautaire du pouvoir. Le chef n’est pas une entité isolée, détachée de la masse : il est le produit du peuple, son émanation, son visage visible. Il porte en lui les attentes, les douleurs et les aspirations collectives. Dire qu’il « appartient à son peuple », c’est affirmer qu’il lui doit des comptes, qu’il est redevable, qu’il ne peut gouverner sans écouter.

Réciproquement, affirmer que « le peuple appartient à son chef », c’est reconnaître la nécessité d’un principe d’unité. Le chef est alors considéré comme le garant de la cohésion sociale, celui qui protège, arbitre et oriente. Dans les sociétés précoloniales, cette relation n’était pas seulement politique : elle était morale, spirituelle, presque sacrée. Le chef incarnait la continuité des ancêtres et la stabilité du groupe.

Ainsi compris, le proverbe célèbre une interdépendance : sans peuple, pas de chef ; sans chef, pas de direction. Il propose un modèle d’équilibre où chacun trouve sa place dans une relation de responsabilité mutuelle.

Mais cette même formule, si elle est déplacée de son contexte ou interprétée sans prudence, peut devenir redoutable. Car dire que « le peuple appartient à son chef » peut aussi signifier une appropriation, une confiscation de la liberté collective. Le peuple cesse alors d’être sujet pour devenir objet.

L’histoire politique, en RDC, a montré combien cette idée pouvait être instrumentalisée. Le régime du maréchal Mobutu (1965-1997) a revendiqué une forme de propriété sur leur peuple, assimilant toute opposition à une trahison. Le chef ne servait plus : il se servait. Le lien d’appartenance était un lien de soumission.

De l’autre côté, dire que « le chef appartient à son peuple » peut également être vidé de sa substance. Dans des régimes autoritaires, cette affirmation n’est qu’un slogan, un masque discursif destiné à légitimer un pouvoir qui, en réalité, échappe à tout contrôle.

Ainsi, le proverbe peut basculer dans une contradiction : ce qui devait être réciprocité devient asymétrie, ce qui devait être solidarité devient domination. L’équilibre initial se rompt au profit d’un pouvoir unilatéral.

Entre l’idéal communautaire et le risque d’aliénation, il devient nécessaire de repenser ce proverbe à la lumière des exigences contemporaines. La double appartenance qu’il évoque ne peut être acceptée que si elle est encadrée par des principes clairs : responsabilité, liberté et contrôle.

Dire que le chef appartient à son peuple doit signifier qu’il est au service de l’intérêt général, soumis à des mécanismes de reddition des comptes. Et dire que le peuple appartient à son chef ne peut être compris que dans un sens symbolique : celui d’une reconnaissance volontaire d’une autorité légitime, jamais d’une dépossession.

Autrement dit, le proverbe gagne à être interprété non comme une fusion totale, mais comme une alliance vigilante. Une relation dynamique, faite de confiance, mais aussi de distance critique. Le peuple ne doit pas s’abandonner au chef ; il doit le surveiller. Le chef, lui, ne doit pas s’approprier le peuple ; il doit le servir.

En définitive, cette sagesse ancienne nous rappelle une vérité exigeante : le pouvoir n’est juste que lorsqu’il circule, lorsqu’il se partage, lorsqu’il se corrige lui-même. Entre le chef et le peuple, il ne devrait jamais y avoir de propriété, mais une responsabilité mutuelle, fragile, toujours à reconstruire, et jamais acquise une fois pour toutes.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

FREINS AU DÉVELOPPEMENT DE LA RDC

Il y a des questions qui ne cessent de revenir, comme ces remords discrets qui s’invitent au cœur des nuits congolaises. « Qui freine le développement socio-économique de la RDC ? » On voudrait une réponse simple, un nom, un visage, presque un coupable à livrer à la vindicte. Mais la vérité, comme souvent, se dérobe à cette impatience.

On accuse d’abord ceux qui gouvernent. Et comment ne pas le faire ? Ils tiennent entre leurs mains les leviers d’un destin collectif et semblent parfois les abandonner à leurs propres intérêts. Le pouvoir, en ces terres, n’est pas seulement une charge : il devient tentation. Tentation de se servir avant de servir, de s’enrichir avant de construire. Les richesses du sol, qui devraient être promesse, se changent en piège ; elles attirent moins les bâtisseurs que les prédateurs. Le peuple, lui, regarde, avec cette lassitude qui n’est plus tout à fait de la colère, mais déjà une forme de fatigue morale.

Et pourtant, s’en tenir à ce réquisitoire serait trop commode. Il y a dans cette accusation un soulagement suspect : celui de se croire innocent parce que l’on désigne un autre. Or, la vérité est plus exigeante. Elle oblige chacun à se regarder sans indulgence. Car le mal ne se loge pas seulement dans les palais ; il circule aussi dans les gestes ordinaires, dans ces accommodements silencieux avec la règle, dans ces petites corruptions que l’on excuse parce qu’elles semblent nécessaires. La société tout entière porte en elle les traces d’une histoire violente, faite de dominations anciennes, de blessures mal refermées, d’habitudes prises dans la survie plus que dans la liberté.

Il faut aussi dire, sans naïveté, que la RDC n’est pas seule face à elle-même. D’autres forces agissent, plus discrètes et parfois plus puissantes. Elles ne parlent pas la langue des peuples, mais celle des intérêts. Elles convoitent, négocient, imposent. Et le pays, riche jusqu’à l’excès, devient paradoxalement vulnérable, comme si l’abondance elle-même appelait la convoitise et la dépendance.

Alors, qui freine ? La question persiste, mais elle change de nature. Ce n’est plus une accusation, c’est une inquiétude. Car le frein n’est pas extérieur à la marche : il est dans le mouvement même, dans cette alliance obscure entre des élites défaillantes, des habitudes sociales résignées et des pressions venues d’ailleurs.

Reste une possibilité, fragile, mais réelle : celle de rompre avec cette fatalité. Non pas en cherchant un bouc émissaire, mais en consentant à une vérité plus rude, celle d’une responsabilité partagée. Il n’y a pas de salut dans l’innocence proclamée, mais peut-être dans une lucidité qui oblige. C’est peu, dira-t-on. Mais c’est souvent par là que commencent les renaissances.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (11)

« Pour l’être humain, rien n’est simple ici-bas ; il en va de même pour la flore et le relief qui l’ont précédé. »


Ce proverbe pose d’emblée une vérité grave : l’existence est marquée du sceau de la difficulté. L’homme, loin d’être maître d’un monde docile, s’inscrit dans un univers déjà travaillé par des tensions antérieures. La flore elle-même, dans son apparente immobilité, lutte pour la lumière, l’eau, la survie ; le relief, façonné par des forces souterraines et des bouleversements anciens, témoigne d’une histoire de fractures et de résistances. Ainsi, l’humain hérite d’un monde déjà conflictuel, où rien n’est donné dans la simplicité. Cette vision rejoint une conception tragique de la condition humaine : vivre, c’est affronter une complexité qui ne commence pas avec nous et ne s’achève pas en nous.
Cependant, faut-il vraiment considérer que rien n’est simple ? Cette affirmation pourrait être nuancée. La complexité du monde est peut-être moins une propriété intrinsèque qu’une projection de la conscience humaine. Là où l’homme perçoit des obstacles, la nature suit des cycles harmonieux : la plante pousse sans hésitation, la montagne s’élève sans intention. Ce qui apparaît complexe à l’esprit humain résulte souvent de son besoin de comprendre, de nommer et de maîtriser ce qui l’entoure. Ainsi, la difficulté ne serait pas tant dans les choses que dans le rapport que l’homme entretient avec elles. Le proverbe pourrait alors être compris comme une exagération, qui révèle davantage l’inquiétude humaine que la réalité du monde.
Entre ces deux perspectives, une voie médiane s’impose. La complexité n’est ni totalement objective ni purement subjective : elle naît de la rencontre entre un monde riche en dynamiques et un esprit humain en quête de sens. La flore et le relief ne sont pas « simples » en eux-mêmes, car ils sont traversés de processus invisibles ; mais ils ne sont pas non plus « complexes » au sens humain, car ils ne problématisent pas leur existence. L’homme, en revanche, hérite de cette profondeur naturelle et y ajoute sa conscience, ses désirs, ses contradictions.
Ainsi, le proverbe exprime moins une fatalité qu’une lucidité : vivre, c’est habiter un monde déjà ancien, déjà travaillé, et apprendre à naviguer dans ses plis. La difficulté devient alors non une malédiction, mais une invitation à la compréhension, à l’humilité et à l’ajustement.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

CONGOLAIS DE BONNE QUALITÉ !

On dirait une formule publicitaire, une étiquette collée à la hâte sur une marchandise douteuse : « Congolais de bonne qualité ». Et déjà, l’on voit les étals dressés sur la place publique, les consciences mises en vitrine, les âmes soupesées comme des fruits trop mûrs. Qui parle ainsi ? Et de quel droit ? Car enfin, depuis quand mesure-t-on un peuple avec la balance des négociants ?

Il y a dans cette expression quelque chose de blessant et de dérisoire à la fois, comme si l’on cherchait à trier l’ombre et la lumière dans un même corps. Le mot « qualité » trahit une hantise : celle de ne pas être à la hauteur d’un modèle invisible, étranger peut-être, imposé sans être nommé. Alors chacun s’affaire à prouver qu’il appartient au bon côté du miroir, pendant que le miroir lui-même demeure fêlé.

On s’accuse, on s’absout, on se proclame « bon » comme on se blanchit. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une étrange liturgie de la purification, où l’on espère effacer la faute originelle d’être soi. Dans chaque quartier, dit-on, quelqu’un rêve de s’éclaircir la peau ; dans chaque clan, un autre rêve d’éclaircir sa langue, persuadé que le salut passe par une grammaire étrangère. Ainsi va le peuple, partagé entre le refus de lui-même et la quête d’une reconnaissance qui le fuit.

Mais qui oserait dire qu’il existe des Congolais « de mauvaise qualité » ? Le mot même répugne à la conscience. Pourtant, on continue de l’employer, comme on répète une prière dont on a oublié le sens. Et pendant ce temps, les paradoxes s’accumulent, lourds comme des silences : un fleuve immense coule à nos pieds, et l’on importe le poisson ; une forêt sans fin respire autour de nous, et l’on importe les cure-dents ; une terre riche de promesses s’enfonce dans la dépendance, escortée par des experts venus expliquer l’échec.

Il faudrait peut-être cesser de juger les hommes et commencer par regarder les structures qui les façonnent. Car l’homme corrompu n’est pas seulement un coupable : il est aussi un symptôme. Dans chaque ethnie, dans chaque famille, dans chaque rue, il y a moins des individus « de bonne » ou de « mauvaise qualité » que des consciences prises dans un filet d’habitudes, de renoncements, de rêves dévoyés.

Et puis, il y a cette étrange fierté des bâtisseurs nocturnes : celui qui détourne de l’argent à Kinshasa, la capitale, pour ériger au village une maison triomphante, comme un monument à la fois de réussite et de faute. On l’admire, on le célèbre presque. Ainsi la morale se retourne sur elle-même, et le vol devient une preuve d’intelligence.

Non, il n’y a pas de Congolais « de bonne qualité ». Il y a des hommes, tout simplement, avec leurs fidélités et leurs trahisons, leurs grandeurs et leurs lâchetés. Il y a surtout une nation qui se cherche dans un labyrinthe de contradictions, oscillant entre la mémoire et l’oubli, entre la dignité et le mirage.

Le vrai scandale n’est pas que les hommes soient imparfaits. Le vrai scandale, c’est qu’ils aient fini par croire qu’ils doivent se mesurer à une qualité qui leur échappe, au lieu de construire, patiemment, ce qui leur appartient en propre : une exigence intérieure, une vérité sans masque, une fidélité à eux-mêmes.

Car la qualité d’un peuple ne se proclame pas. Elle se vit ou elle se perd.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.