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LOGIQUE ET RÉALITÉ

Les peuples du Congo se trompent parce qu’ils confondent la logique avec la réalité. La logique est une admirable géométrie ; la réalité, elle, est une forêt. Les lignes droites y deviennent des sentiers interrompus, les certitudes s’y brisent contre des pierres invisibles. La République démocratique du Congo nous rappelle chaque jour cette vieille leçon que les philosophes enseignent sans toujours parvenir à convaincre les gouvernants.
La logique dit qu’un pays immense, doté d’un sous-sol prodigieux, traversé par le deuxième fleuve du monde, riche de forêts, d’eaux, de terres arables et d’une jeunesse innombrable, devrait être une puissance africaine incontestée. Le raisonnement est impeccable. Il satisfait les économistes, les statisticiens et les géologues. Les chiffres s’emboîtent avec une précision presque mathématique. Les rapports internationaux ressemblent parfois à ces démonstrations dont aucune étape n’est contestable.
Pourtant la réalité répond avec une ironie dont l’histoire est coutumière. Les richesses ne produisent pas mécaniquement la prospérité. Les ressources naturelles ne fabriquent pas des institutions. Les constitutions n’engendrent pas automatiquement la justice. Les élections ne suffisent pas à créer la confiance. Entre la logique et le réel s’étend cet espace mystérieux où interviennent les passions humaines, les intérêts particuliers, les habitudes héritées, les peurs anciennes et les ambitions nouvelles. On croit souvent gouverner un pays comme on résout une équation. Il suffirait d’ajouter quelques réformes, de retrancher quelques abus, de multiplier les investissements et de diviser les dépenses inutiles. La nation retrouverait alors son équilibre, comme une balance enfin rétablie. Cette illusion accompagne toutes les époques. Elle est rassurante parce qu’elle dispense de regarder les hommes.
Or la réalité congolaise rappelle avec obstination que les institutions vivent de la qualité morale de ceux qui les habitent. Un ministère n’est pas une vertu. Une loi n’est pas une conscience. Un tribunal n’est pas la justice lorsque ceux qui y siègent redoutent davantage le puissant que leur propre jugement. Les textes demeurent alors irréprochables tandis que la vie publique s’éloigne silencieusement de leur esprit.
La logique administrative exige que chaque fonction corresponde à une responsabilité précise. Mais la réalité sociale introduit les fidélités familiales, les appartenances régionales, les solidarités ethniques, les clientèles politiques. Il ne s’agit pas ici de condamner des traditions qui ont parfois permis aux communautés de survivre lorsque l’État s’effondrait. Il s’agit de reconnaître qu’une logique ancienne rencontre une logique moderne, et que leur affrontement produit souvent une troisième réalité que les constitutions n’avaient pas prévue.
Le même décalage apparaît dans l’économie. Les experts calculent des taux de croissance. Les habitants des quartiers populaires calculent le prix du pain, du transport ou du cahier d’école. Les premiers raisonnent en pourcentages ; les seconds en journées de survie. Aucun des deux calculs n’est faux. Ils appartiennent simplement à des univers différents. Là encore, la logique ne suffit pas à épuiser le réel.
Il existe également une logique internationale. Les grandes puissances parlent de stabilité régionale, de minerais stratégiques, de chaînes d’approvisionnement, de sécurité collective. Le Congo devient alors un dossier, une carte, une réserve de cobalt, de cuivre ou de coltan. Mais la réalité, elle, demeure faite d’enfants qui marchent jusqu’à l’école, de cultivateurs qui attendent une route, d’infirmières qui espèrent des médicaments, de magistrats qui voudraient exercer leur métier sans recevoir d’instructions. La géopolitique oublie parfois que les nations sont d’abord composées de visages. Ce qui inquiète davantage n’est pas l’écart entre la logique et la réalité. Cet écart accompagne toutes les sociétés humaines. Ce qui devrait nous inquiéter est l’habitude que nous prenons de vivre dans cette contradiction comme si elle constituait un ordre naturel. Lorsqu’une population cesse d’être surprise par ce qui devrait l’indigner, la réalité finit par absorber la logique elle-même. Les anomalies deviennent des coutumes. Les exceptions deviennent des règles. La résignation prend le masque de la sagesse.
Pourtant l’espérance commence peut-être là où l’on renonce aux raisonnements trop simples. Un pays ne renaît pas parce qu’il possède des richesses, mais parce qu’il produit de la confiance. Il ne devient pas une puissance parce qu’il exporte davantage, mais parce que ses citoyens croient que la loi vaut également pour tous. La véritable logique politique ne consiste donc pas à imposer au réel des schémas abstraits ; elle consiste à comprendre le réel afin de l’élever progressivement vers davantage de justice. Le Congo ne manque ni de ressources ni d’intelligence. Il manque encore de cette fidélité obstinée à la vérité qui oblige les sociétés à regarder sans complaisance leurs propres contradictions. La logique, lorsqu’elle s’éloigne de la réalité, devient une rhétorique. La réalité, lorsqu’elle renonce à la logique, sombre dans le désordre. Entre les deux se trouve le difficile métier de gouverner : non celui qui consiste à proclamer des évidences, mais celui qui transforme peu à peu les vérités abstraites en habitudes vécues. C’est peut-être là que réside la plus sévère leçon de l’histoire congolaise. Les peuples ne sont pas condamnés par le manque de richesses. Ils le sont davantage lorsqu’ils finissent par croire que la réalité n’a plus aucun devoir envers la logique, et que la logique n’a plus aucun compte à rendre à la réalité.

José Tshisungu wa Tshisungu

MONSIEUR LE MINISTRE

Dans la culture politique congolaise, le mot de ministre évoque les cortèges officiels, les fauteuils capitonnés, les salons où l’on parle bas parce que le pouvoir exige toujours un peu de théâtre. Et pourtant, si l’on consent à écouter ce mot avec la patience que l’on réserve aux vieux vocables, il murmure tout autre chose : SERVIR. Il est étrange que le pouvoir ait choisi pour se nommer un mot qui rappelle le service. L’histoire de la RDC est pleine de ces ironies.

Je me demande parfois si les fonctions publiques ne finissent pas par dévorer ceux qui les exercent. Au commencement, un homme croit entrer au gouvernement pour accomplir une œuvre ; quelques mois plus tard, il découvre que l’œuvre consiste souvent à préserver sa place. Ce glissement est presque imperceptible. Il ne résulte pas d’une faute spectaculaire, mais d’une lente acclimatation. On s’habitue aux honneurs comme on s’habitue au bruit du fleuve Congo : on ne l’entend plus.

La RDC n’échappe pas à cette vieille loi des sociétés humaines. Pourquoi y échapperait-elle? Les ministères s’y négocient parfois avec une ardeur qui ferait croire qu’ils renferment un trésor. On discute des portefeuilles comme si le destin d’un peuple se résumait à leur répartition. Pendant ce temps, les écoles attendent, les hôpitaux attendent, les routes attendent. Les citoyens, eux aussi, attendent. L’État ressemble alors à une maison où l’on se dispute les clés avant d’avoir réparé le toit.

Il serait pourtant injuste de réduire chaque ministre à cette caricature. Gouverner est une solitude que les observateurs sous-estiment volontiers. Celui qui signe une décision sait rarement jusqu’où iront ses conséquences. Les administrations résistent, les habitudes survivent aux gouvernements, les intérêts particuliers parlent plus fort que l’intérêt général. L’homme que l’on croit puissant découvre qu’il dépend d’engrenages qu’il ne maîtrise qu’à moitié. Le pouvoir lui-même connaît ses servitudes.

Mais cette difficulté ne dispense personne de répondre à la question essentielle. Qu’a laissé derrière lui celui qui a exercé le pouvoir ? Les discours ? Ils jaunissent plus vite que les journaux qui les rapportent. Les photographies officielles ? Elles deviennent les archives d’une époque oubliée. Il ne demeure finalement qu’une seule mesure : la vie quotidienne des hommes et des femmes s’est-elle trouvée un peu moins lourde après son passage ?

Je songe souvent que les peuples ne demandent pas des héros. Ils réclament quelque chose de plus rare : des serviteurs qui ne se prennent pas pour des propriétaires. Il y a dans cette confusion entre servir et posséder une des maladies les plus anciennes de la politique. On entre dans un ministère comme on entrerait dans une demeure provisoire ; on finit parfois par croire que les murs vous appartiennent.
La RDC s’avance vers un avenir qui ne pardonnera plus les illusions. Une jeunesse innombrable, des villes débordantes, des ressources immenses, mais exigeantes, un monde où la science transforme les rapports de force plus rapidement que les lois : voilà les véritables ministres de demain. Ils imposeront leur agenda à ceux qui prétendent gouverner. Le responsable public ne pourra plus se contenter d’occuper une fonction ; il lui faudra prévoir, décider, expliquer et rendre compte au peuple.
Il n’est pas interdit d’espérer. Les civilisations survivent souvent grâce à quelques hommes qui prennent les mots au sérieux. Si un ministre redevenait simplement un homme chargé de servir, ce ne serait pas une révolution institutionnelle. Ce serait mieux encore : une révolution intérieure. Toutes les autres commencent par celle-là.

José Tshisungu wa Tshisungu

L’impatience du pouvoir

La politique a parfois ceci de singulier qu’elle ne laisse pas aux hommes le temps d’achever ce qu’ils ont commencé. À peine un dirigeant a-t-il engagé une œuvre qu’une partie de l’opinion s’interroge déjà sur son successeur. Notamment d’éventuels candidats à la fonction suprême sans programme fiable, réel ni palpable pour la Nation. Comme si la démocratie ne consistait plus à évaluer une action, mais à organiser son interruption permanente.

Le président Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est un homme. À ce titre, il est mortel. Cette évidence biologique ne mérite ni démonstration ni commentaire. Mais il est vivant. Il exerce les fonctions que lui confie la Constitution et poursuit un mandat que seul le peuple est appelé à juger dans les formes prévues par les institutions. Entre la certitude de la mort et l’exercice du pouvoir, il existe un espace que l’on appelle le temps politique. C’est ce temps-là que certains semblent refuser pour leurs intérêts. Lesquels intérêts n’ont pas reçu l’aval du peuple.

Il est étonnant d’observer combien la question du remplacement précède désormais celle du bilan. Dans toute société organisée, on commence par apprécier l’œuvre avant d’ouvrir le débat sur la succession. Chez nous, il arrive que la succession devienne un objectif en soi, indépendamment des résultats obtenus. Le débat quitte alors le terrain de la raison pour entrer dans celui de l’impatience. Y sont célèbres,incompétents, démagogues et autres frustrés. Ils ne lésinent point sur les méthodes propices à créer le chaos.

La démocratie ne saurait pourtant être confondue avec une agitation permanente. Elle n’est pas une mécanique destinée à produire de nouveaux visages au simple rythme des frustrations. Elle repose d’abord sur un principe plus exigeant : la souveraineté populaire éclairée par les faits. Un peuple ne choisit pas seulement entre des personnes ; il compare des visions, des réalisations, des projets et des capacités.

Personne ne prétend que la République démocratique du Congo manquerait d’hommes ou de femmes capables de gouverner demain. L’histoire d’une nation ne s’arrête jamais avec un seul dirigeant. Les générations se succèdent, les responsabilités changent de mains, les institutions demeurent. Mais cette évidence ne dispense pas d’une autre exigence, infiniment plus difficile : démontrer que l’alternative proposée constitue un progrès réel et non une simple alternance des visages.

La critique est indispensable à la démocratie. Elle empêche le pouvoir de se refermer sur lui-même. Mais la critique perd sa noblesse lorsqu’elle cesse d’être comparative. Elle ne peut se contenter d’affirmer qu’il faut remplacer ; elle doit établir pourquoi, par qui et pour quoi faire. Une démocratie adulte ne remplace pas un responsable par lassitude. Elle le remplace lorsqu’une offre politique supérieure convainc la majorité des citoyens.

L’histoire politique est remplie d’exemples où l’impatience collective a interrompu des dynamiques dont les effets n’étaient pas encore pleinement visibles. Les grandes transformations nationales exigent souvent davantage de persévérance que d’enthousiasme. Le temps des institutions n’est presque jamais celui des réseaux sociaux, où l’immédiateté tient lieu de réflexion et où l’émotion prétend parfois remplacer l’analyse.

Il est donc légitime d’interroger toute action gouvernementale. Il est légitime d’en relever les insuffisances, les erreurs ou les lenteurs. C’est même un devoir citoyen. Mais il est tout aussi légitime de reconnaître les avancées lorsqu’elles existent et de ne pas condamner un processus avant que son terme politique n’ait été atteint.

Une nation ne se construit pas dans la précipitation. Elle se construit dans la continuité des politiques publiques, dans la stabilité des institutions et dans la capacité des citoyens à distinguer le désir de changement de la nécessité du changement.

Le véritable débat n’est donc pas de savoir si Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo est remplaçable. Tous les dirigeants le sont. La véritable question est ailleurs : l’alternative actuellement proposée offre-t-elle à la République démocratique du Congo une perspective objectivement supérieure à celle qui est aujourd’hui en cours ? Tant que cette démonstration n’est pas faite avec rigueur, le débat demeure davantage passionnel que politique.

Une démocratie solide ne change pas de cap parce que le vent souffle plus fort. Elle change de cap lorsqu’elle a acquis la conviction que l’horizon proposé est meilleur que celui qu’elle poursuit déjà. C’est à cette hauteur d’exigence que devrait désormais se situer notre débat public.

ZADAIN KASONGO T.

Le temps politique ne se conjugue pas au conditionnel

Le Président Félix Tshisekedi mourra un jour, comme tout être humain. Cette vérité est celle de notre commune condition. Mais il n’est pas encore mort aujourd’hui. Pourtant à lire sur certaines plateformes, certains semblent déjà vouloir écrire l’épilogue d’une histoire qui continue de s’écrire. Sans toujours l’avouer publiquement, ils nourrissent l’impatience de le voir quitter la scène, comme si l’urgence n’était plus de juger une œuvre, mais d’en interrompre l’auteur.

Or, la politique ne se construit pas sur les impatiences, encore moins sur les procès d’intention. Elle se mesure aux faits, aux réalisations et à la capacité d’un dirigeant à transformer les promesses en actes. Ceux qui réclament son remplacement immédiat devraient d’abord répondre à une question simple : pourquoi interrompre un chantier dont ils reconnaissent eux-mêmes, parfois à demi-mot, qu’il produit des résultats ?

Nul ne prétend que le destin de la République démocratique du Congo repose sur un seul homme. L’histoire de notre pays ne s’arrêtera ni avec Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo ni avec aucun autre président. D’autres Congolais viendront, c’est une évidence. D’autres générations prendront le relais. C’est le principe même de la continuité de l’État.

Mais gouverner ne consiste pas à changer de capitaine au simple motif que le navire navigue encore. Encore faut-il démontrer que celui qui aspire à tenir la barre fera mieux que celui qui l’occupe. Jusqu’à présent, les prétendants se sont succédé dans le débat public, mais peu ont présenté une vision plus convaincante, un projet plus solide ou un bilan comparable. Les discours abondent ; les preuves demeurent rares.

La démocratie ne consiste pas seulement à vouloir l’alternance. Elle consiste aussi à reconnaître, avec honnêteté intellectuelle, les acquis lorsqu’ils existent et à laisser le suffrage populaire décider, le moment venu, de la poursuite ou non d’une action politique.

Remplacer un dirigeant simplement parce que le temps passe est une logique biologique, non une logique politique. Ce qui devrait guider le choix d’une nation, ce n’est ni l’usure des visages ni la fatigue des slogans, mais la qualité des résultats obtenus et la pertinence des perspectives proposées.

Dans une compétition sportive, on ne remplace pas un joueur au seul prétexte que le match avance. On le remplace lorsqu’il ne répond plus aux exigences de la rencontre ou lorsqu’un autre est objectivement en mesure d’apporter davantage. Vouloir changer un capitaine alors que son équipe estime être en train de maîtriser la partie est un pari dont les conséquences méritent d’être soigneusement pesées.

En définitive, ce n’est ni l’émotion ni l’impatience qui devraient dicter l’avenir politique de la République, mais le jugement souverain du peuple, éclairé par les faits, le bilan et les projets. Car, en démocratie, ce sont les urnes qui prononcent le dernier mot, et non les souhaits, les rumeurs ou les impatiences.

ZADAIN KASONGO T.

LES QUATRE LANGUES OFFICIELLES

LES QUATRE LANGUES OFICIELLES

Il est des questions qui paraissent modestes parce qu’elles ne font pas trembler le Palais du peuple, qu’elles ne remplissent pas les colonnes des journaux et qu’elles ne provoquent pas les passions immédiates des foules. La langue appartient à cette catégorie de réalités silencieuses. Elle ne porte ni uniforme ni drapeau, elle ne défile pas dans les avenues, et pourtant elle habite chaque conscience, elle accompagne chaque naissance, elle recueille chaque mémoire. Une nation peut perdre bien des choses avant de perdre sa langue ; mais lorsqu’elle perd ses langues, elle risque de perdre la voix même par laquelle elle se reconnaît.

En regardant la République démocratique du Congo d’aujourd’hui, il faut avoir l’esprit tourné vers demain. Car le Congo de 2060 ne sera pas seulement un territoire plus peuplé, plus urbanisé, plus connecté au monde ; il sera aussi un immense espace de paroles où plus de deux cent cinquante millions d’hommes et de femmes chercheront les mots pour dire leur avenir. Cette multitude future ne sera pas seulement un défi démographique ; elle sera une épreuve linguistique.

Le Congo est une terre où les langues ressemblent aux grands fleuves qui traversent son sol. Certaines coulent dans des régions précises, d’autres irriguent plusieurs provinces, toutes portent des histoires, des visions du monde, des manières particulières de nommer les choses. Dans cet immense paysage sonore, quatre langues ont reçu une reconnaissance nationale : le ciluba, le lingala, le kikongo et le kiswahili. Elles sont comme quatre grandes artères de la conscience congolaise.

Le lingala, langue des villes, de l’armée et de la police, des chansons populaires et des échanges transprovinciaux, a conquis une place singulière dans l’imaginaire national. Le kiswahili, tourné vers l’Est et vers les grands espaces de l’Afrique orientale, rappelle que le Congo a des liens anciens avec les riverains de l’Océan indien. Le kikongo conserve la mémoire ancienne des peuples de l’Ouest et des civilisations qui ont façonné cette partie du continent. Le ciluba, langue du cœur du Kasaï, porte dans ses mots la profondeur d’une culture, d’une sagesse proverbiale et d’une littérature qui cherche encore toute sa place dans l’espace national.

Mais l’histoire des langues est rarement une histoire tranquille. Derrière les langues officielles et les langues nationales se joue une lutte discrète entre la mémoire et la modernité, entre l’enracinement et l’ouverture. Le français, héritage historique de la colonisation et aujourd’hui langue de l’État, demeure dominant dans l’administration, l’université, la justice et les sciences. Il est à la fois un instrument d’unité et le signe d’une dépendance culturelle qui interroge.

Le problème n’est donc pas de choisir entre le français et les langues congolaises. Les nations modernes ne grandissent pas en fermant leurs fenêtres au monde. La véritable question est celle d’un équilibre : comment faire du français une ouverture vers l’universel sans que les langues nationales deviennent des témoins silencieux d’un passé folklorisé ?

Car une langue qui n’entre pas dans l’école, dans la science, dans le numérique et dans les institutions risque progressivement de devenir une langue de la maison, de la conversation intime, parfois de la nostalgie. Or une nation ne construit pas son avenir avec des langues confinées dans la mémoire affective ; elle le construit avec des langues capables de produire du savoir, de transmettre la connaissance et de penser le monde contemporain.

À l’horizon 2060, le Congo devra donc répondre à une question fondamentale : quelle place donnera-t-il à ses propres voix dans la construction de son avenir ? Une population de plus de deux cent cinquante millions d’habitants ne pourra être durablement gouvernée, éduquée et unie par une seule langue héritée de l’histoire coloniale. La diversité linguistique ne sera pas un obstacle à surmonter, mais une richesse stratégique à organiser.

Il faut imaginer un Congo où le ciluba puisse enseigner la philosophie, où le lingala puisse porter la recherche scientifique, où le kiswahili puisse renforcer l’intégration régionale, où le kikongo puisse transmettre les savoirs historiques et culturels. Il faut rêver d’une République où les langues nationales ne soient plus seulement les voix du passé, mais aussi les instruments de l’avenir.
Les langues sont les archives vivantes d’un peuple. Les négliger, c’est laisser disparaître des bibliothèques entières dont les livres seraient écrits dans la mémoire des hommes. Les promouvoir, c’est préparer une nation capable de parler au monde sans cesser de se parler à elle-même.
Le Congo de 2060 sera peut-être jugé sur ses routes, ses industries, ses universités et ses technologies. Mais il sera aussi jugé sur une question plus profonde : aura-t-il su préserver et transformer les mots avec lesquels ses peuples racontent leur existence ?
Car une nation qui perd ses mots finit toujours par emprunter ceux des autres pour dire ce qu’elle est.

José Tshisungu wa Tshisungu

KIFRE, entre deux avions, un anniversaire au rythme de « Ni Batoto ! »

Heureux anniversaire, papa Frédéric KITENGIE KINKUMBA ! Plus connu sous le tendre diminutif de KIFRE auprès de ses proches.

La nuit qui a précédé cette journée a certainement paru bien longue à ceux qui avaient à cœur d’être les premiers à lui adresser leurs vœux. Car certains anniversaires ne se contentent pas de marquer le calendrier : ils célèbrent une vie, un parcours, une passion et un homme dont le nom est désormais intimement lié à l’une des plus grandes institutions sportives du continent africain.

Le « bébé du jour » est aujourd’hui un père de famille accompli. Il partage cette date mémorable avec d’autres personnalités nées un 18 juillet, parmi lesquelles l’immense Nelson Mandela, symbole universel de courage, de résilience et de réconciliation. Il la partage également avec notre Rossi KASONGO. Deux jumeaux astrologiques, certes, mais que nos traditions africaines autorisent volontiers à considérer comme un père et son fils. Une belle manière de rappeler que les liens du cœur dépassent parfois ceux du sang.

Mais présentement, tous les projecteurs sont tournés vers KIFRE.

Car derrière cet homme discret se cache un grand professionnel qui, au fil des années, a su imposer son savoir-faire dans un univers où rien n’est jamais acquis. Journaliste de formation et de carrière, il est la parfaite illustration de ce vieil adage selon lequel « le journalisme mène à tout ». Son parcours en est une démonstration éclatante.

Le destin l’a conduit au sommet de la plus prestigieuse institution footballistique de la République démocratique du Congo :

le Tout-Puissant MAZEMBE, véritable monument du football africain. En qualité de Manager, il contribue chaque jour à faire rayonner ce club mythique bien au-delà de nos frontières.

Le TP Mazembe, ce n’est pas seulement un club de football. C’est une histoire, une légende, une fierté nationale. C’est cette équipe qui, depuis notre enfance, nous a fait vibrer, rêver et parfois même retenir notre souffle. C’est une institution qui a porté très haut les couleurs de notre pays sur les pelouses d’Afrique et du monde.

Et comment évoquer Mazembe sans entendre résonner dans nos mémoires cette mélodie devenue légendaire ? Ce chant qui électrise les tribunes, rassemble les générations et fait battre les cœurs des supporters :

« Ni Batoto !… Ni Batoto !… »

À lui seul, ce refrain suffit à réveiller des souvenirs impérissables. Il accompagne les victoires, console après les défaites et rappelle que Mazembe est bien plus qu’une équipe : c’est une passion populaire. Les concurrents chantent aussi la même chanson. Pour l’heure, c’est KIFRE et MAZEMBE.

Le hasard du calendrier ajoute d’ailleurs une touche particulière à cette journée de fête. Pendant que KIFRE souffle une nouvelle bougie, les amateurs de football ont également les yeux rivés sur la petite finale de la Coupe du monde opposant la France de Kylian Mbappé à l’Angleterre de Harry Kane. Deux grandes nations du football qui croiseront le fer, pendant que l’un des artisans du plus grand club congolais célèbre discrètement une nouvelle année de vie.

Et connaissant l’homme, il y a fort à parier que cet anniversaire se déroule… entre deux avions, un téléphone à la main, un dossier sous le bras et l’esprit déjà tourné vers le prochain déplacement de son équipe. Car la vie d’un manager de haut niveau ne connaît ni repos ni calendrier.

Voilà pourquoi, ce soir, nous levons nos verres en son honneur.

Nous chantons avec lui, pour lui et autour de lui :

« Ni Batoto !… Ni Batoto !… »

Non seulement pour célébrer les exploits du TP MAZEMBE, mais aussi pour saluer un homme de valeur, un professionnel respecté, un père de famille exemplaire, un frère et ami d’enfance dont la simplicité n’a jamais quitté la grandeur. Il vient de marquer aujourd’hui son 70ème but pour son 70ème match de vie.

Heureux anniversaire, KIFRE wa KIFRE !

C’est ainsi que je prends un malin plaisir à t’interpeller chaque fois que l’envie de te taquiner me gagne. Puisse cette nouvelle année t’apporter une santé de fer, une sérénité durable, de nouvelles victoires personnelles et professionnelles, ainsi que d’innombrables succès avec notre cher Tout-Puissant MAZEMBE.

Que le Très Haut continue d’éclairer chacun de tes pas, de bénir tes projets et de t’accorder encore de longues années au service de ce club qui fait battre le cœur de millions de Congolais. Levons donc nos verres de Champagne David Florimond à cette occasion!

Heureux anniversaire, cher KIFRE ! Et que la fête continue… au rythme éternel de :

« Ni Batoto !… Ni Batoto !… »

ZADAIN KASONGO T .

URGENCE ÉDUCATIVE NATIONALE

Les démographes nous disent qu’à l’horizon 2050 la République démocratique du Congo réunifiée comptera plus de deux cents millions d’habitants. Nous croyons entendre une donnée abstraite. Nous devrions plutôt entendre le brouhaha immense de millions d’enfants entrant dans une cour d’école qui n’existe pas encore.

Le temps possède cette étrange manière de rendre l’avenir invisible. Vingt-quatre années paraissent longues à ceux qui gouvernent selon le rythme des mandats. Elles sont pourtant si courtes lorsqu’il s’agit de bâtir une nation. Une école ne surgit pas du sol par décret. Elle exige des briques, des enseignants, des livres, des routes, de l’électricité, de l’eau, mais surtout une volonté qui accepte de travailler pour ceux qui ne votent pas encore.
Les projections sont saisissantes. Près de quatre-vingt-cinq millions de Congolais seront alors en âge d’être scolarisés. Ce ne sera plus un défi administratif. Ce sera une épreuve morale. Car un enfant privé d’école ne perd pas seulement une année de sa vie ; la nation perd une part de son avenir. Une salle de classe qui manque aujourd’hui devient demain un atelier désert, un laboratoire vide, un hôpital sans médecin, une administration sans compétence.
L’État, chacun le sait, ne pourra probablement pas construire seul toutes les infrastructures nécessaires. Faut-il alors conclure à l’impuissance ? Ce serait la plus dangereuse des résignations. Les peuples ne grandissent jamais lorsqu’ils confondent les limites de leur gouvernement avec les limites de leur destin.

Il faudra imaginer une autre manière de penser l’éducation. L’État devra demeurer le garant du droit à l’instruction, mais il ne pourra plus en être l’unique bâtisseur. Les communautés locales, les Églises, les universités, les entreprises, les collectivités rurales, les fondations, la diaspora congolaise devront être appelées à participer à un immense pacte national pour l’école. Non pour remplacer la puissance publique, mais pour l’aider à accomplir une mission qui dépasse désormais les moyens ordinaires.

Encore faudra-t-il construire autrement. Les écoles devront être conçues pour accueillir davantage d’élèves sans sacrifier la qualité de l’enseignement. Les technologies numériques devront compléter, sans jamais remplacer, la présence du maître. Les instituteurs devront être formés par dizaines de milliers, car un bâtiment sans enseignant n’est qu’un monument vide. Les langues nationales devront trouver leur juste place dans les apprentissages afin que l’enfant entre dans le savoir sans renoncer à son univers culturel.

Mais la première infrastructure scolaire n’est ni le ciment ni le béton. C’est la prévoyance. Les nations prospères ne sont pas celles qui répondent aux crises ; elles sont celles qui les voient venir. Depuis longtemps déjà, les chiffres de la démographie congolaise parlent avec une éloquence que nous feignons parfois de ne pas entendre. Chaque naissance est une question adressée au présent : où cet enfant apprendra-t-il à lire, à compter, à comprendre le monde ?

On répète souvent que la jeunesse constitue la richesse de la RDC. La formule est généreuse ; elle devient trompeuse lorsqu’elle dispense de l’effort. Une jeunesse n’est pas une richesse par nature. Elle ne le devient qu’à la condition d’être instruite. Sans école, le dividende démographique peut se transformer en fracture sociale ; avec une école ouverte à tous, il devient une puissance de création, d’innovation et de développement.
Ainsi, la véritable question n’est peut-être pas : « Comment construire assez d’écoles ? » La véritable question est plus exigeante : « Sommes-nous prêts à considérer l’éducation comme la première politique nationale, celle à laquelle toutes les autres devront désormais se subordonner ? »

Les enfants de 2050 ne nous demanderont pas quelles difficultés nous avions rencontrées. Ils habiteront simplement le pays que nous aurons eu le courage — ou la faiblesse — de leur préparer.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE CONGO DEVANT SON SIÈCLE

Il arrive qu’un peuple regarde son avenir comme on contemple, au loin, une lumière encore incertaine. La République démocratique du Congo porte en elle cette étrange contradiction : l’immensité d’une promesse et la fragilité d’un présent qui semble toujours retarder l’accomplissement de cette promesse.

Dans trente-quatre ans, si la nation demeure unie, le Congo atteindra son premier centenaire. Ceux qui naissent aujourd’hui auront l’âge des souvenirs et des récits transmis à leurs propres enfants. Ceux qui sortent actuellement des universités seront alors des sexagénaires, peut-être appelés à raconter ce que fut l’époque où leur pays cherchait encore sa voie. Ils diront peut-être qu’ils avaient reçu en héritage un pays riche de terres, de forêts, de minerais et d’intelligences, mais pauvre en prévoyance politique.

Car le Congo rêvé n’est pas encore préparé aux épreuves qui viennent. Le siècle nouveau ne sera pas seulement celui des conquêtes technologiques ; il sera aussi celui des grandes vulnérabilités. Le changement climatique frappe déjà les régions qui semblaient éloignées des bouleversements du monde. Dans le centre du pays, les températures extrêmes deviennent une réalité quotidienne. Dans le Sankuru, l’insécurité alimentaire bouleverse l’équilibre ancien des communautés, tandis que la présence inhabituelle des animaux sauvages rappelle que la nature, lorsqu’elle est maltraitée, finit toujours par réclamer des comptes.

Mais il existe un autre mal, plus silencieux encore, qui accompagne depuis trop longtemps l’histoire congolaise : celui des épidémies. Ebola, la fièvre typhoïde, le choléra, le mpox ne sont pas seulement des crises sanitaires ; ils deviennent des marques jetées sur un peuple. Dans l’imaginaire du monde extérieur, le Congolais risque de devenir non plus un citoyen d’une grande nation, mais un corps suspect, un voyageur à surveiller, un voisin dont il faudrait se protéger. Une maladie peut tuer des vies ; elle peut aussi blesser une réputation collective.

À ces menaces s’ajoute la dépendance, cette vieille blessure des États qui ont conquis leur souveraineté politique sans toujours parvenir à conquérir leur autonomie économique. Un pays dont le fonctionnement dépend constamment des secours extérieurs porte en lui une souveraineté inachevée. L’État congolais ne devrait pas être une réalité maintenue par la bienveillance des puissances étrangères, mais une construction solide fondée sur la volonté de son peuple, sur la compétence de ses institutions et sur la responsabilité de ses dirigeants.

La fierté nationale ne peut demeurer une simple formule prononcée dans les discours officiels. Elle doit devenir une expérience vécue : celle d’un citoyen qui se sait protégé par son État, d’un enfant qui croit en son avenir, d’un étudiant qui transforme son savoir en œuvre utile, d’un paysan qui voit son travail reconnu.

Le drame du Congo n’est pas de manquer de richesses ; il est de manquer parfois de vision. Les nations qui survivent aux tempêtes ne sont pas celles qui ignorent les dangers, mais celles qui les prévoient. Il faudra donc un État capable d’anticiper plutôt que de réparer et une classe politique qui cesse de gérer l’urgence pour enfin façonner le futur.

Car un peuple ne reçoit jamais son destin tout fait. Il le construit, jour après jour, avec la lucidité de ceux qui savent que l’histoire ne pardonne pas aux nations qui refusent de se préparer.

José Tshisungu wa Tshisungu

LE PASSÉ DÉCOMPOSÉ

La pensée critique ne juge pas les individus seulement ; elle interroge le destin de la nation congolaise en construction. Elle ne condamne pas les passions individuelles comme le faisaient les vieux moralistes de nos 145 territoires ; elle dévoile cette autre faiblesse, plus redoutable encore, qui saisit les pouvoirs lorsqu’ils oublient qu’ils furent institués pour servir et non pour dominer. Elle nous rappelle qu’il est des gouvernements qui blessent les cœurs avant même de ruiner les esprits.

« On est étranger ici-bas. »

 Cette phrase semble d'abord ouvrir le regard vers l'éternité. Elle pourrait être le soupir d'un croyant qui sait que sa véritable demeure n'est pas de ce monde. Mais l'histoire est parfois assez cruelle pour détourner les paroles de leur premier sens. Au Congo, durant les longues années du pouvoir mobutiste, cette étrangeté prit un visage terrestre. Le citoyen découvrit qu'il pouvait devenir étranger dans la maison de ses pères. Il suffisait qu'un vent politique changeât de direction pour que les fidélités d'hier fussent oubliées, pour qu'une existence entière devînt suspecte. Aussi le citoyen cessait-il d'habiter un pays ; il habitait une faveur toujours menacée.
 Que de promesses pourtant avaient accompagné l'Authenticité ! Les mots étaient beaux. Les mots sont presque toujours beaux lorsqu'ils précèdent les désillusions. Ils avaient cette splendeur trompeuse dont les pouvoirs aiment entourer leurs entreprises, comme si l'éclat des discours pouvait empêcher les consciences de voir les blessures qu'ils dissimulent. On invoquait la dignité retrouvée d'un peuple ; mais la dignité ne peut vivre là où la liberté demeure précaire. Aucune rhétorique ne console un homme auquel on retire le droit de vivre sans crainte.

« L’enfance ressemble à la nuit. »
Je ne puis lire cette image sans songer à ces peuples qui avancent dans l’histoire comme un enfant traverse une forêt inconnue. Ils espèrent l’aube ; ils rencontrent souvent une obscurité plus profonde encore. Lorsque Mobutu disparut, beaucoup crurent que le jour allait enfin se lever. Les peuples, comme les hommes, aiment croire qu’une chute annonce toujours une renaissance. Ils découvrent parfois que les ténèbres changent seulement de visage.
Le temps de Laurent-Désiré Kabila fut celui d’une attente inquiète. Les espérances voyageaient avec les armes ; les promesses de salut accompagnaient le rétrécissement silencieux des libertés. Il semblait que l’État lui-même cherchât sa route à tâtons, incapable de distinguer le chemin qui conduit à la paix de celui qui mène vers une nouvelle servitude. Les institutions étaient trop faibles pour protéger les citoyens ; les citoyens étaient trop puissants pour accepter la limite que les institutions voulaient leur imposer.
« On critique la nuque, mais on craint la face. »
Il est peu de sentences qui disent avec autant de justesse la condition des peuples gouvernés par la peur. La vérité ne meurt jamais ; elle se réfugie. Chassée des places publiques, elle trouve asile dans les maisons, sous les arbres, au détour d’une confidence, dans le murmure des marchés ou la discrétion des veillées. Les lèvres apprennent à contourner le danger sans jamais renoncer tout à fait à dire ce qu’elles savent. Les gouvernants se trompent lorsqu’ils prennent le silence pour une approbation. Le silence est souvent la dernière demeure de la liberté. Le citoyen qui se tait n’a pas toujours renoncé à juger ; il attend seulement que le temps lui rende le droit de parler.
J’aime cette autre image : « Le colibri qui chante en hochant la tête annonce le malheur. » Les esprits pressés y verront une superstition. Ils oublient qu’il est des pays où les institutions rassurent si peu que le moindre geste finit par devenir un signe. Quand les pouvoirs cessent d’inspirer confiance, le peuple apprend à lire les visages, les silences, les hésitations, les regards. Les oiseaux eux-mêmes semblent participer à cette immense attente où chacun cherche à deviner ce que nul n’ose annoncer.
Puis vient cette parole si humble : « Celui qui sait attendre attrape la sauterelle. » La patience n’est pas toujours une vertu ; elle est parfois la seule richesse des pauvres et des faibles. Ceux qui vivent dans l’incertitude apprennent à attendre comme d’autres apprennent à combattre. Ils savent que les décisions viennent d’en haut, que les faveurs passent d’une main à l’autre, que les destins dépendent souvent d’une volonté invisible. Leur patience n’est pas une résignation ; elle est une manière silencieuse de continuer à vivre.

José Tshisungu wa Tshisungu

L’opposition congolaise à l’épreuve du réel : se réinventer ou disparaître

Dans toute démocratie digne de ce nom, l’opposition n’est pas un simple décor institutionnel. Elle constitue un pilier essentiel de l’équilibre des pouvoirs. Elle surveille, critique, propose, corrige et, lorsque le peuple lui en donne mandat, remplace ceux qui gouvernent. Mais encore faut-il qu’elle soit à la hauteur de cette noble mission.

Aujourd’hui, force est de constater que l’opposition congolaise traverse une crise profonde. Plus inquiétant encore, cette crise semble moins provenir de la puissance de la majorité que de ses propres faiblesses. À défaut de se réinventer rapidement, elle court le risque de devenir progressivement inaudible, voire politiquement marginale.

Depuis plusieurs années déjà, elle peine à imposer un discours cohérent. Les grandes figures intellectuelles capables d’éclairer le débat public semblent de plus en plus rares. Lorsqu’elle tente de relever la tête, c’est souvent à contretemps, avec des analyses qui manquent de contextualisation, des concepts confondus, des raisonnements approximatifs et, parfois, la diffusion d’informations manifestement erronées.

Le phénomène est particulièrement visible sur les réseaux sociaux, devenus de véritables laboratoires de désinformation où circulent rumeurs, manipulations et « fake news ». Au lieu de construire une alternative crédible, certains opposants semblent avoir choisi la facilité de l’invective, de l’insulte ou de l’accusation sans vérification préalable.

Or, dans une époque où chaque image peut être authentifiée en quelques minutes, cette stratégie se retourne souvent contre ses auteurs.

L’on comprend difficilement qu’une opposition qui aspire à gouverner puisse présenter comme des échecs du régime actuel des images ou des événements dont chacun sait qu’ils sont antérieurs à son arrivée au pouvoir. Une telle démarche ne fragilise pas uniquement celui qu’elle attaque ; elle atteint d’abord sa propre crédibilité.

Un épisode récemment observé sur la plateforme d’excellence LAUTREINFO en constitue une illustration révélatrice. Un membre pourtant réputé sérieux y avait publié une vidéo destinée à discréditer les autorités actuelles. Mais plusieurs participants démontrèrent rapidement que les images dataient d’une période bien antérieure au régime mis en cause. En quelques interventions documentées, les faits reprirent leurs droits et la tentative de désinformation s’effondra d’elle-même.

Cette scène illustre une vérité simple : à l’ère du numérique, la précipitation est souvent la pire ennemie de la crédibilité.

Pendant que certains multiplient les polémiques, d’autres poursuivent leur action sur le terrain. C’est là que se joue désormais la véritable bataille politique.

En rédigeant ces lignes, mon téléphone sonne. À l’autre bout du fil, une collègue journaliste basée à Lubumbashi m’annonce qu’elle se trouve dans les bâtiments entièrement reconstruits de ce qui deviendra le nouveau Palais de justice. Quelques secondes plus tard, grâce à un appel vidéo, le chantier apparaît sous mes yeux : trois nouvelles salles d’audience parfaitement équipées, des bureaux modernes, des installations entièrement rénovées. Tout respire la nouveauté. Au même moment, le Président de la République est présent dans la région pour inaugurer cet ouvrage destiné à servir plusieurs générations.

Parallèlement, d’autres projets d’infrastructures continuent d’avancer : réhabilitation de routes, construction de nouvelles voies de communication, modernisation d’édifices publics et lancement de projets autoroutiers. Ces réalisations sont visibles par tous, y compris dans des provinces ou des territoires considérés comme des bastions de l’opposition.

C’est précisément là que réside le paradoxe. Les populations jugent moins les discours que les résultats. Une route asphaltée parle davantage qu’un long communiqué politique. Un hôpital rénové convainc souvent plus qu’une conférence de presse. Une école reconstruite laisse une empreinte plus durable qu’une polémique sur les réseaux sociaux.

L’histoire politique, au Congo comme ailleurs, enseigne d’ailleurs plusieurs leçons.

Premier exemple. En Afrique du Sud, l’Alliance démocratique (DA), longtemps cantonnée à un rôle secondaire, a progressivement renforcé sa crédibilité en mettant en avant la gestion de plusieurs grandes villes plutôt qu’en se limitant à la contestation permanente.

Deuxième exemple. Au Royaume-Uni, les alternances entre conservateurs et travaillistes n’ont jamais reposé uniquement sur la critique du gouvernement en place, mais sur la présentation de projets alternatifs suffisamment crédibles pour convaincre les électeurs.

Troisième exemple. Au Ghana, l’opposition est parvenue à accéder démocratiquement au pouvoir après plusieurs années d’organisation, de restructuration interne et d’élaboration d’un programme politique cohérent.

Ces exemples montrent qu’une opposition devient forte lorsqu’elle cesse d’être exclusivement contre quelqu’un pour devenir porteuse d’une vision.

Le véritable défi de l’opposition congolaise n’est donc pas seulement de dénoncer. Il consiste à convaincre. Convaincre qu’elle possède des compétences, une équipe, une stratégie économique, un projet social, une vision diplomatique et des réponses concrètes aux préoccupations quotidiennes des citoyens.

Dans l’état actuel des choses, le contraste paraît saisissant. Si l’on devait emprunter une image au noble art, le duel ressemblerait moins à un combat équilibré qu’à l’affrontement d’un poids lourd contre un poids mouche. Non parce que la démocratie serait condamnée à l’absence d’alternance, mais parce que les deux adversaires ne semblent pas évoluer aujourd’hui avec des moyens politiques comparables.

Une opposition sérieuse ne peut durablement vivre de l’émotion, de la colère ou de l’indignation. Elle doit produire des idées, former ses cadres, préparer l’avenir et parler vrai, même lorsque la vérité dérange ses propres militants.

On évoque volontiers les insuffisances des gouvernants. C’est le rôle naturel de l’opposition. Mais une démocratie mature exige également que l’on puisse interroger les insuffisances de ceux qui aspirent à gouverner demain. Car l’incompétence n’est jamais l’apanage exclusif du pouvoir ; elle peut aussi habiter les bancs de l’opposition.

Le destin d’une opposition ne se construit ni dans l’invective ni dans la désinformation. Il se forge dans la crédibilité, dans la rigueur intellectuelle, dans la force des propositions et dans la confiance qu’elle inspire au peuple. À cette condition seulement, elle cessera d’être une force de contestation pour devenir une véritable alternative.

ZADAIN KASONGO T.