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LA VENDEUSE DE LÉGUMES ET LE POLICIER

C’est un matin peu ordinaire, avec cette pluie obstinée qui ne tombe pas seulement du ciel, mais semble sortir de la terre elle-même. Les caniveaux débordent, les taxis klaxonnent dans un désordre devenu si familier qu’il paraît appartenir à l’ordre des choses. Au marché de Gambela, les bâches en plastique retiennent mal les averses. Les tomates brillent sous les gouttes, les feuilles de manioc semblent plus vertes que d’habitude, et la boue s’accroche aux sandales comme une mémoire dont personne ne peut se débarrasser.
Sous une bâche déchirée, Mama Alela Bino arrange silencieusement ses bottes d’amarante. Elle les dispose avec soin, une par une, comme si chacune d’elles possédait une dignité qu’il fallait préserver malgré la pluie. Chaque feuille qu’elle essuie retrouve une beauté fragile, aussitôt menacée par une nouvelle averse.
Elle vend des légumes depuis trente ans. Trente ans de pluie, de poussière, de soleil, de marchandages, de promesses et de visages multiples. Elle a vu des enfants venir acheter une poignée de légumes avec les quelques pièces que leur mère leur avait confiées. Elle les a vus revenir des années plus tard, devenus hommes, parfois vêtus de costumes élégants, parfois poussant à leur tour un enfant par la main.
Elle a vu aussi des hommes et des femmes promettre beaucoup et disparaître sans même se retourner. Elle connaît donc la patience. Elle sait que certaines choses poussent lentement et que d’autres meurent avant même d’avoir eu le temps de donner leur premier fruit. Beta-Bango, un policier sans grade, s’arrête devant son étal. Son uniforme est trempé. Son képi laisse couler une eau lente sur son visage. Il ne vient ni acheter ni contrôler. Il semble simplement chercher un endroit où attendre que le ciel renonce à son agression continue.
— Tu crois qu’elle va finir ? demande-t-il.
La femme lève les yeux.
— La pluie finit toujours. Ce qui ne finit pas, c’est ce que les hommes et les femmes font pendant qu’ils attendent la fin de la pluie.
Le policier esquisse un sourire.
— Tu parles comme un professeur.
— Non, répond-elle. Je parle comme quelqu’un qui vend des légumes depuis trente ans.
Il sourit encore, mais son sourire s’efface presque aussitôt. Ils demeurent quelques instants silencieux. Autour d’eux, Kinshasa poursuit sa lutte quotidienne contre les flaques, les retards et les promesses politiques. Un taxi tente de se frayer un passage dans l’eau. Une vendeuse protège son pain sous un morceau de plastique. Deux enfants sautent dans une flaque avant que leur mère ne les rappelle d’un cri.
La pluie, elle, ne se presse pas. La marchande reprend :
— Mon grand-père répétait souvent un proverbe : « Si tu peux balayer la pluie, alors balaie aussi la rosée. »
Le policier laisse échapper un léger rire.
— Qui serait assez fou pour vouloir balayer la pluie ?
Elle le regarde avec une gravité qui fait disparaître son sourire.
— Beaucoup plus de monde que tu ne l’imagines.
Il ne répond pas.
Elle poursuit :
— Les hommes et les femmes aiment combattre ce qui leur permet d’être vus. La pluie est spectaculaire. Elle attire les regards. La rosée, elle, travaille sans témoin. Pourtant, c’est elle qui nourrit les feuilles avant le lever du soleil.
Beta-Bango regarde les légumes. Il ne sait pas pourquoi cette phrase le gêne. Peut-être parce qu’elle lui rappelle quelque chose. Quelques mois plus tôt, un vieil homme s’était présenté devant un poste de police pour signaler le vol de sa petite moto. Il était resté debout pendant des heures. Beta-Bango l’avait vu attendre, son dossier serré contre la poitrine. À la fin de la journée, personne n’avait véritablement pris le temps de l’écouter. Beta-Bango avait alors haussé les épaules. Il avait dit que ce n’était pas son problème. Aujourd’hui, sous cette pluie, il se souvient du visage du vieil homme. Il se souvient surtout de ses yeux. Il baisse les yeux vers ses bottes couvertes de boue.
— Tu veux dire que nous faisons semblant d’agir ?
— Je dis seulement que les hommes et les femmes préfèrent souvent le bruit des gestes à leur vérité.
La phrase demeure suspendue entre eux comme une question que personne n’ose terminer. La marchande reprend son travail.
— Tu vois ces légumes ? Si je néglige de les arroser chaque matin, aucun discours ne les fera repousser. La nature ne croit pas aux promesses. Elle ne connaît que les soins répétés.
Beta-Bango regarde les mains de la vieille femme. Elles sont ridées. Les doigts portent de petites coupures. Les ongles sont noircis par la terre. Il comprend soudain que cette femme parle d’un pays avec les mains de quelqu’un qui connaît la terre.
Elle n’a jamais prononcé de grand discours. Elle n’a jamais occupé de tribunes. Elle n’a jamais inauguré quoi que ce soit. Et pourtant, depuis trente ans, elle fait chaque matin quelque chose de très simple : elle entretient ce qui dépend d’elle. Il lève les yeux vers les immeubles gris que la pluie efface derrière un voile d’eau. Il se souvient des récits de son père sur les années où le pays semblait vivre sous le règne des cérémonies. Les tribunes étaient pleines de paroles, les avenues de défilés, les radios d’annonces éclatantes. Pourtant, derrière les façades, l’administration publique perdait lentement son souffle, les institutions vieillissaient en silence, comme des maisons dont les fondations se fissurent pendant que l’on repeint les murs. Mais il comprend aussitôt que le passé est un refuge trop commode. Les hommes et les femmes changent d’époque sans toujours changer de tentation.
Aujourd’hui encore, les projets naissent avant les moyens, les réformes avant les préparatifs, les ambitions avant les outils capables de leur donner une réalité. La pluie tombe toujours.
— Nous annonçons parfois des routes avant d’avoir les pierres, murmure-t-il.
La marchande acquiesce.
— Et les écoles avant les maîtres. Les hôpitaux avant les soins. Les marchés modernes avant les égouts.
Elle ne parle pas avec colère. Elle énonce simplement ce que ses journées lui apprennent. Puis elle se tait. Beta-Bango ressent alors quelque chose qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps : non pas de la honte, mais une inquiétude plus profonde, plus difficile à repousser. Il comprend qu’il a passé une partie de sa vie à confondre l’autorité avec la puissance. On lui a appris à commander. On lui a appris à faire respecter la loi. On lui a appris à intervenir. Mais personne ne lui avait appris à regarder ce qui, chaque jour, empêchait réellement les choses de s’effondrer.
Il pense à son père. Son père disait souvent que le réel ne négocie jamais avec les illusions. À l’époque, Beta-Bango trouvait cette phrase obscure. Maintenant, elle lui revient avec une précision presque douloureuse. Gouverner, maintenir l’ordre, vendre des légumes, soigner un malade, enseigner à un enfant, réparer un égout : toutes ces tâches ont peut-être quelque chose en commun. Elles exigent de revenir chaque matin. Elles exigent de recommencer. Elles exigent de faire ce qui doit être fait même lorsque personne n’applaudit. La marchande essuie une feuille de manioc.
— La rosée, voilà ce que personne ne célèbre.
Le policier la regarde.
— Qu’est-ce que tu appelles la rosée ?
Elle répond sans hésiter :
— Le fonctionnaire payé à temps. L’infirmière qui trouve les médicaments. L’enseignant qui transmet réellement le savoir. Le policier qui protège avant d’impressionner. Les égouts entretenus avant les inaugurations. Le parent qui nourrit son enfant sans jamais être photographié. Le conducteur qui respecte son passager. La femme qui ouvre chaque matin son étal même lorsqu’elle ne sait pas si elle vendra assez pour rentrer chez elle avec quelque chose dans les poches. Elle pose la feuille sur les autres.
— Voilà la rosée.
Beta-Bango ne trouve rien à répondre. Un silence plus lourd que la pluie s’installe entre eux. Il pense à sa propre mère, morte quelques années auparavant. Il se rappelle qu’elle se levait avant l’aube. Elle préparait le repas, réveillait les enfants, nettoyait la cour et attendait que chacun parte avant de commencer sa propre journée. Personne ne l’applaudissait. Personne ne lui remettait de médailles.
Pourtant, lorsque Beta-Bango était enfant, il croyait que le monde tenait debout grâce à elle. Il comprend maintenant que sa mère aussi était une rosée. Cette pensée lui serre la gorge. Il détourne le visage pour que la marchande ne le voie pas. La pluie commence enfin à ralentir.
Une lumière pâle traverse les nuages et vient frapper les feuilles de manioc. Quelques gouttes demeurent accrochées à leurs nervures.
La marchande les regarde.
— Tu vois ?
— Quoi ?
— Après la pluie, il reste toujours quelque chose.
Beta-Bango suit son regard. Les gouttes tremblent sur les feuilles. Elles ressemblent à de minuscules morceaux de lumière. Il comprend soudain que l’existence humaine ressemble peut-être à cette pluie qui tombe sans demander l’autorisation de personne. Nous passons notre temps à vouloir transformer les nuages, à commander aux saisons, à annoncer des lendemains éclatants, alors que notre véritable tâche commence souvent au ras du sol. Là où une main entretient un jardin. Là où une infirmière soigne. Là où un enseignant explique une leçon pour la troisième fois à un enfant qui n’a pas compris. Là où un policier choisit de protéger plutôt que d’humilier. Là où une marchande essuie une feuille de manioc sous une bâche trouée.
Autour d’eux, Kinshasa continue de bruire. Les vendeurs interpellent les passants. Les enfants courent entre les flaques. Les motos éclaboussent les trottoirs et les piétons. Une radio grésille quelque part derrière une boutique. La pluie finit par s’arrêter. Le policier salue la marchande.
— Tu m’apprends davantage ce matin que bien des réunions.
Elle sourit.
— Ce n’est pas moi qui t’apprends quelque chose. C’est la pluie.
Il fait quelques pas, puis s’arrête. Il se retourne. Mama Alela Bino a déjà repris son travail. Elle essuie une dernière feuille. Puis une autre. Et une autre encore. Beta-Bango la regarde quelques secondes. Il pense au vieil homme qu’il avait laissé attendre. Pour la première fois depuis longtemps, il se demande s’il peut encore retrouver son visage.
Alors il repart. Derrière lui, la marchande continue d’essuyer ses légumes avec une patience presque évangélique.
Personne ne la regarde. Personne ne l’applaudit. Personne ne sait que, sous cette bâche trouée du marché de Gambela, une vieille femme vient peut-être de changer la manière dont un homme regarde son propre métier. Au-dessus d’elle, les nuages s’éloignent. Sur les feuilles, quelques gouttes brillent encore. Ce sont peut-être les dernières traces de la pluie. Ou peut-être la rosée qui commence déjà. Car les nations ne tombent pas toujours faute de grands rêves. Elles chancellent lorsque plus personne ne veut prendre soin des petites choses dont dépend leur survie. Et peut-être qu’un pays commence réellement à renaître le jour où quelqu’un, sans témoin et sans applaudissement, se penche simplement pour ramasser la rosée.

José Tshisungu wa Tshisungu

JOURNÉE KASAÏENNE DU SOUVENIR

JKS 34 — 15 AOÛT 2026

ALLOCUTION POUR L’ALLUMAGE DU FEU SACRÉ

Par ZADAIN KASONGO T.

Bonjour à toutes et à tous,

Chers frères, chères sœurs, chers parents, chers amis,

Souffrez que, pour cette circonstance particulière, je m’adresse à vous dans la langue de Molière. Ce choix n’est nullement une mise à l’écart de nos langues maternelles ; il répond simplement au souci de permettre aux plus jeunes parmi nous, dont certains sont nés ou ont grandi loin du Kasaï, de saisir pleinement la portée du geste que nous allons accomplir ensemble.

Car nous ne sommes pas réunis aujourd’hui pour allumer un simple feu.

Nous sommes réunis pour rallumer une mémoire.

Nous sommes réunis pour faire dialoguer le présent avec le passé, les vivants avec ceux qui nous ont précédés, les anciens avec les générations nouvelles.

Avant d’allumer ce feu — kapya ou kadilu en ciluba — permettez-moi donc d’en rappeler brièvement la signification profonde.

Dans les sociétés traditionnelles de chez nous, l’allumage et surtout la garde du feu relevaient de la responsabilité des aînés, des patriarches et de ceux auxquels la communauté avait confié cette mission particulière. Le Comité organisateur de cette édition de la Journée Kasaïenne du Souvenir m’a fait l’honneur de me charger de présider à cette cérémonie en qualité d’aîné.

Mais je tiens à le préciser avec respect : je ne suis pas le plus âgé de cette assemblée.

Il y a parmi vous des hommes et des femmes qui me précèdent dans l’âge, dans l’expérience et peut-être aussi dans la connaissance de nos traditions. Je leur demande donc symboliquement la permission de prendre leur place, pour quelques instants, et d’allumer en leur nom ce feu sacré.

Que cette flamme soit la leur autant qu’elle est la nôtre.

Qu’elle soit celle de nos ancêtres.

Qu’elle soit celle de notre mémoire.

Et qu’elle demeure une lumière pour tous ceux qui, aujourd’hui et demain, voudront réfléchir au Kasaï, à son histoire, à ses habitants et à la destinée commune de notre peuple.

Pour des raisons évidentes de brièveté, mon propos empruntera parfois quelques raccourcis. Je vous prie de bien vouloir m’en excuser. Il ne s’agit pas ici de donner un cours d’anthropologie ou d’histoire des traditions africaines, mais simplement de tracer quelques lignes permettant de mieux comprendre la portée de ce geste ancien que nous accomplissons aujourd’hui.


LE FEU : UNE MÉMOIRE QUI BRÛLE SANS DÉTRUIRE

Ce feu est d’abord un symbole.

Il nous ramène vers nos ancêtres, vers les traditions qu’ils nous ont léguées et vers cette longue chaîne de transmission qui relie les générations.

Reportons-nous un instant aux origines de nos pères, à cette époque où les membres d’une même communauté vivaient dans une solidarité étroite, sous l’autorité et la conduite du patriarche.

Dans ces sociétés anciennes, le feu n’était pas un objet banal.

Il était un bien précieux.

Il était parfois une question de survie.

Il permettait de s’éclairer lorsque la nuit tombait, de se réchauffer lorsque le froid s’installait, de cuire les aliments, de protéger les familles contre les animaux sauvages, de fabriquer et de forger les outils, de se réunir et surtout de faire communauté.

Le feu était donc à la fois utilitaire, social et symbolique.

Son extinction pouvait prendre une signification dramatique : un village privé de feu était un village privé d’une partie de sa vie.

Chez les Basongye, comme nous le rappelait ici même feu papa NTAMBWE MAKADI NGUBA, le gardien du feu portait le nom de baamba kyoto, celui qui prend soin du foyer.

Sa responsabilité était considérable : veiller à ce que la flamme ne disparaisse pas et, lorsqu’un foyer venait à manquer de feu, lui en transmettre.

Ainsi, le feu ne devait jamais mourir.

Il devait circuler.

Il devait passer d’un foyer à l’autre.

Il devait survivre à ceux qui l’avaient allumé.

N’est-ce pas, au fond, ce que nous cherchons à faire aujourd’hui avec notre mémoire ?

Transmettre une flamme qui ne doit pas s’éteindre.


LE FEU QUI RASSEMBLE

Nos anciens avaient compris une vérité profonde : autour du feu, l’homme cesse d’être seul.

On s’y rassemble.

On y parle.

On y raconte les histoires des ancêtres.

On y transmet les valeurs.

On y règle parfois les différends.

On y demande conseil.

On y célèbre les récoltes, les naissances, les retrouvailles et les événements importants de la communauté.

Le feu devient alors le centre invisible autour duquel la famille se reconstitue.

Chez nous, il accompagne également les moments où les vivants se tournent vers ceux qui les ont précédés dans l’au-delà. On sollicite la bénédiction des ancêtres pour une récolte abondante, une chasse ou une pêche fructueuse, pour éloigner une épidémie, obtenir la sagesse nécessaire au règlement d’un conflit ou simplement demander que la communauté demeure dans la paix et la concorde.

Le feu devient ainsi un pont symbolique entre les vivants et les morts.

Lorsque nous l’allumons aujourd’hui, nous ne prétendons évidemment pas reproduire à l’identique les pratiques de nos ancêtres. Nous posons un geste de mémoire, un geste culturel et profondément symbolique.

Nous disons simplement :

Nous n’avons pas oublié.


UNE SYMBOLIQUE UNIVERSELLE

La symbolique du feu ne se limite d’ailleurs pas au Kasaï.

De nombreuses civilisations anciennes lui ont accordé une place particulière. Certaines l’ont associé au divin, à la purification, à la connaissance ou à la création.

Dans la tradition biblique, Dieu se manifeste à Moïse dans le mystère du buisson ardent.

Dans la tradition chrétienne, l’Esprit Saint descend sur les Apôtres sous la forme de langues de feu, image de la lumière, de la force et de la transformation intérieure.

Dans bien d’autres civilisations, la flamme représente également l’intelligence, la connaissance et cette étincelle qui permet à l’être humain d’inventer, de créer et de transformer son monde.

Il n’est donc pas surprenant que le feu ait traversé les siècles comme symbole universel.

Une petite flamme peut éclairer une immense obscurité.

Et parfois, une petite flamme suffit à rappeler à l’homme qu’il n’est jamais totalement condamné à l’obscurité.


LE FEU DU SOUVENIR

C’est précisément cette signification que nous voulons donner à notre feu aujourd’hui.

Nous commémorons les victimes innocentes de l’épuration ethnique dont les Kasaïens furent victimes au Katanga en 1992.

Nous nous souvenons de ceux qui ont été chassés de leurs maisons.

De ceux qui ont perdu leurs biens.

De ceux qui ont été contraints à l’exil.

De ceux qui ont attendu dans les gares de Lubumbashi et de Likasi, dans l’angoisse d’un départ incertain.

Nous nous souvenons de ceux qui sont montés dans les trains sans savoir s’ils atteindraient leur destination.

Nous nous souvenons des familles séparées, des vies brisées, des rêves interrompus et de toutes ces souffrances que le temps ne doit pas transformer en silence.

Mais notre feu ne sera pas un feu de vengeance.

Il sera un feu de mémoire.

Nous ne l’allumons pas pour raviver les haines.

Nous ne l’allumons pas pour désigner de nouveaux coupables.

Nous ne l’allumons pas pour transmettre aux enfants d’aujourd’hui les rancœurs des adultes d’hier.

Nous l’allumons pour dire aux générations futures :

Souvenez-vous, afin que cela ne recommence jamais.

Car il existe une différence fondamentale entre se souvenir pour haïr et se souvenir pour comprendre.

La mémoire véritable ne cherche pas la vengeance.

Elle cherche la vérité.

Elle cherche la justice.

Elle cherche surtout à empêcher que l’Histoire ne reproduise ses propres tragédies.


UNE FLAMME POUR NOS ANCÊTRES, UNE LUMIÈRE POUR NOS ENFANTS

Voilà pourquoi, en votre nom et avec votre permission, je vais maintenant allumer ce feu.

Je demanderai symboliquement à nos ancêtres de nous accompagner dans cette circonstance solennelle.

Que la mémoire de ceux qui nous ont précédés nous donne la sagesse nécessaire pour regarder notre histoire avec lucidité.

Que Maweja Nangila bénisse cette rencontre.

Que cette journée se déroule dans la paix, la dignité et la concorde.

Que nos cœurs soient éclairés par le feu sacré du souvenir, mais qu’ils ne soient jamais consumés par la haine.

Que nous sachions transmettre à nos enfants non seulement la douleur de ce que nous avons vécu, mais aussi la capacité de dépasser cette douleur pour construire un avenir meilleur.

Et lorsque, à la fin de cette journée, nous éteindrons cette flamme, qu’elle ne soit pas réellement éteinte.

Que chacun de nous en emporte une petite braise dans son cœur.

Une braise d’amour.

Une braise de fraternité.

Une braise de dignité.

Une braise de paix.

Car une flamme peut s’éteindre aux yeux des hommes tout en continuant à vivre dans leur mémoire.


LA PRIÈRE DU PROFESSEUR MUFUTA KABEMBA

Permettez-moi, pour terminer cette courte évocation, de reprendre la supplique du professeur Mufuta Kabemba, qui a longtemps présidé à l’allumage du feu lors de cette Journée Kasaïenne du Souvenir.

Pour cette édition 2026, ses paroles résonnent encore avec une force particulière :

Cìvwà citwenzèkèle ku Katanga
Kacìtùpingànyìnyì kàbìdì, nêmpenyì nêmpenyì
Twìkalè mu kabòte, Tùbotekanè
Tùlelè, tùtantè, tùlubulukè
Mu bwikadi bwà disànka
Munkacì mwà bisàmbà byônsò byà mwena Kongò

Que ces paroles anciennes, portées jusqu’à nous par la voix des anciens, deviennent aujourd’hui un engagement nouveau.

Un engagement pour le Kasaï.

Un engagement pour le Katanga.

Un engagement pour la République démocratique du Congo.

Mais surtout, un engagement pour l’homme.

Car au-delà de nos appartenances, de nos langues, de nos provinces et de nos communautés, il existe une vérité qui devrait nous rassembler : aucun être humain ne mérite d’être persécuté pour ce qu’il est.


UNE MINUTE POUR LES DISPARUS

Je vais maintenant vous demander d’observer une minute de silence, en mémoire de toutes les victimes innocentes de la folie tribale au Katanga.

Que cette minute soit un moment de recueillement.

Un moment sans discours.

Un moment où chacun pourra penser à un visage, à un nom, à une famille, à une histoire.

Un moment où les morts pourront, symboliquement, retrouver leur place parmi nous.

Silence…

Kaì kayèèè !
Kàtùbèngèlèèè !
Twêtu penyèèè !
Nubafwambukaayi !

Que la mémoire demeure.

Que la flamme demeure.

Que la paix demeure.

Merci à toutes et à tous.

ZADAIN KASONGO T.

DEVOIR DE MÉMOIRE

Pour les Kasaïens, le souvenir des années 1992-1994 au Shaba appartient à la catégorie de blessures mal cicatrisées. Mais l’Histoire, lorsqu’on refuse de la regarder en face, se transforme en spectre.

Aujourd’hui, les Kasaïens du monde entier se souviennent donc de l’épuration ethnique dont leurs compatriotes furent victimes dans cette partie méridionale du pays. Il ne s’agit pas ici de ressusciter les haines, encore moins de dresser les peuples les uns contre les autres. Il s’agit de rappeler une vérité élémentaire : une République qui oublie ses morts prépare souvent les malheurs de ses vivants.

Que s’est-il passé au juste ? Des hommes furent chassés, humiliés, dépouillés et tués parce qu’ils étaient identifiés comme Kasaïens. Des familles furent séparées. Des vies furent brisées. Et derrière les statistiques, derrière les récits administratifs et les prudences lexicales des historiens, il y avait des hommes, des femmes et des enfants. Il y avait des maisons abandonnées, des tombeaux sans fleurs, des exils sans retour.

Voilà pourquoi le devoir de mémoire n’est pas une affaire de vengeance. Il est une exigence de vérité.

Mais voici que le vieux démon de l’ethnicisme, que nous croyions condamné à hanter les archives, relève parfois la tête. Les tensions politiques contemporaines devraient nous inciter à la vigilance. Elles ne permettent cependant pas de condamner indistinctement toutes les communautés du Grand-Katanga. Ce serait reproduire précisément la logique collective que nous prétendons combattre.

Il faut donc regarder les choses avec davantage de courage et de précision. Une région n’est pas une personne ; une communauté n’est pas une milice ; un électeur n’est pas un persécuteur. Confondre les trois serait transformer la mémoire en instrument de haine.

Les dernières élections ont néanmoins fourni matière à réflexion sur la persistance des clivages territoriaux et identitaires. Le faible soutien accordé au président d’origine kasaïenne dans certaines parties du Grand-Katanga, comparé à celui enregistré dans d’autres régions du pays, peut nourrir des interrogations légitimes. Mais une élection ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une volonté collective de persécution. Elle révèle des rapports de force politiques ; elle ne suffit pas à établir l’existence d’un complot ethnique.

C’est précisément ici que le devoir de mémoire doit devenir une intelligence politique.

Car que vaut une mémoire qui ne sert qu’à désigner des ennemis ? Que vaut le souvenir des victimes s’il devient le prétexte à fabriquer de nouvelles victimes ? Le mort que nous honorons ne nous demande pas de tuer son voisin. Il nous demande de comprendre pourquoi il est mort.

À l’approche de nouvelles échéances politiques, la responsabilité des autorités congolaises est immense. Elles doivent surveiller les foyers de tension, prévenir les violences, protéger les populations vulnérables et sanctionner les discours ou les actes qui transformeraient l’appartenance ethnique en condamnation à mort. Les Kasaïens du Grand-Katanga doivent pouvoir y vivre comme des citoyens à part entière, sans avoir à produire chaque matin un certificat de légitimité nationale.

Mais les Kasaïens eux-mêmes doivent refuser la politique de la peur. Il serait dangereux de transformer une mémoire douloureuse en prophétie de massacre. Une rumeur répétée finit parfois par devenir une mobilisation ; une mobilisation ethnique peut devenir une tragédie.

Nous avons assez enterré nos morts.

Le Congo n’a pas besoin d’une nouvelle géographie de la haine. Il a besoin d’une mémoire commune, c’est-à-dire d’une mémoire qui ne sélectionne pas ses victimes selon leur origine et qui ne distribue pas l’innocence en fonction de la province de naissance.

Que le souvenir du Shaba demeure donc vivant. Mais qu’il demeure vivant comme une accusation contre la barbarie, non comme une déclaration de guerre entre Congolais.

La véritable radicalité, aujourd’hui, n’est pas de prédire le prochain massacre. Elle consiste à rendre impossible le prochain massacre.

Et cela commence par cette phrase toute simple, que notre pays semble encore avoir besoin d’entendre : aucun Congolais ne doit être étranger au Congo.

José Tshisungu wa Tshisungu

ÉPURATION ETHNIQUE

Je me souviens du 20 avril 1993.
Ce jour-là, Mwamba Kabemba est mort. Voilà. Trois mots. Et derrière ces trois mots, tout un pays qui détourne les yeux. Mwamba était kasaïen. C’est donc cela, son crime. Pas un crime compliqué. Pas une affaire de tribunal, de complot international, de grands discours savants. Non. Il était né quelque part. Il appartenait à un peuple que des hommes avaient décidé de détester. Voilà tout. Ça suffisait. On l’avait désigné. Kasaïen. Comme on désigne une bête. Comme on colle une étiquette sur un colis avant de l’expédier. Comme si un homme portait son origine sur le front, comme une condamnation. Et derrière cette condamnation, il y avait la milice de Kyungu wa Kumwanza. Il y avait la peur. Il y avait les armes. Il y avait surtout cette chose plus terrible encore que les armes précisément la certitude d’avoir raison.

C’est toujours comme ça que commencent les grandes saletés humaines. On ne tue jamais seulement parce qu’on veut tuer. On commence par expliquer. On explique que l’autre n’est pas vraiment des nôtres. Qu’il vient d’ailleurs. Qu’il prend trop de place. Qu’il parle autrement. Qu’il n’a pas le bon nom. Pas le bon accent. Pas les bonnes racines. Et puis, un beau jour, l’explication devient permission. On peut alors tuer. Mwamba était là. Fungurume était là. Le 20 avril était là. Et la haine aussi.

Je voudrais pouvoir raconter cette journée avec des mots propres. Des mots bien lavés. Des mots de cérémonie. Des mots de monument commémoratif. Mais non. Ils ne conviennent pas. Parce que la colère ne parle pas avec des gants. Elle parle avec les dents serrées. Elle regarde le crime et elle demande : « pourquoi ? » Pourquoi un homme doit-il mourir parce qu’il est kasaïen ? Pourquoi faut-il qu’un nom, une langue, une origine deviennent des preuves à charge ? Pourquoi faut-il que la terre où l’on naît puisse devenir une condamnation à mort ? Et surtout, pourquoi y a-t-il toujours des hommes pour croire qu’ils ont reçu le droit de décider qui appartient au pays et qui doit en être chassé ? Voilà la vraie question. Le reste, c’est du bavardage. Mwamba Kabemba n’a pas choisi son origine. Personne ne choisit son berceau. Personne ne demande à sa mère : « Mets-moi au monde dans telle province plutôt que dans telle autre, car un jour des imbéciles pourraient m’en vouloir. » Personne. On naît. On grandit. On aime. On travaille. On souffre. On espère.

Et puis quelqu’un arrive avec une théorie sur votre origine. Une théorie ! Et cette théorie devient votre condamnation. C’est monstrueux. Et le plus monstrueux, peut-être, c’est que les hommes finissent par s’habituer à tout. À la peur. Aux cadavres. Aux cris. Aux maisons abandonnées. Aux familles qui attendent quelqu’un qui ne reviendra plus. Ils s’habituent. Ils parlent moins fort. Ils baissent les yeux. Ils disent : « C’était la guerre. » Ah ! La guerre ! Le grand mot. Le grand manteau qu’on jette sur toutes les atrocités pour ne plus avoir à regarder ce qu’il y a dessous. Mais Mwamba n’était pas une abstraction. Il avait un visage. Une voix. Une histoire. Des proches. Des habitudes. Des souvenirs. Il avait quelqu’un qui l’attendait. Quelqu’un qui croyait encore qu’il allait rentrer. Et cette personne-là, ce jour-là, a probablement compris que le monde venait de changer de forme. Un homme est parti. Il ne reviendra pas. Et pourquoi ? Parce qu’il était kasaïen. Voilà la phrase qu’il faut avoir le courage de prononcer. Sans l’adoucir. Sans la maquiller. Sans la cacher derrière des considérations politiques. Parce qu’il était kasaïen. Il faut la laisser tomber dans le silence. Qu’elle fasse son travail. Qu’elle dérange. Qu’elle empêche de dormir. Parce que si elle ne dérange plus personne, alors nous sommes perdus. Je pense à Fungurume ce jour-là. La poussière. Les routes. La chaleur. Les maisons. Les gens. La vie qui continuait malgré tout. C’est cela qui me met en colère. Le monde continue toujours. Un homme meurt et le soleil continue de se lever. Les voitures continuent de passer. Les marchés continuent de bruire. Les enfants continuent de courir. Quel scandale ! La terre ne s’arrête même pas pour nous demander pardon. Elle tourne. Toujours. Comme si rien ne s’était passé. Mais quelque part, une famille sait. Une famille porte le trou. Et ce trou ne se ferme pas avec des discours. Il ne se ferme pas avec des cérémonies. Il ne se ferme pas avec des drapeaux. Il faut la vérité. Il faut la mémoire. Il faut nommer les responsabilités. Et il faut surtout refuser le mensonge qui consiste à transformer la victime en coupable.

Mwamba n’était pas coupable d’être kasaïen. Il n’avait pas à se justifier d’être né. Il n’avait pas à demander pardon pour son sang. Il n’avait pas à prouver qu’il méritait de vivre. C’est cela que nous devons retenir. Et c’est cela que les morts nous réclament. Pas la vengeance. La vérité. Pas une autre haine. La justice. Pas une nouvelle liste de noms à abattre. La fin des listes. Parce qu’une fois qu’on commence à classer les hommes selon leur origine, on ne sait jamais où cela s’arrête. Aujourd’hui le Kasaïen. Demain quelqu’un d’autre. Puis encore quelqu’un d’autre. Toujours quelqu’un d’autre. La haine est une machine qui réclame sans cesse de nouvelles victimes. Elle ne mange jamais assez. Elle veut toujours davantage. Alors il faut l’arrêter. Et pour arrêter la haine, il faut commencer par dire les choses. Mwamba Kabemba. 20 avril 1993. Fungurume. Kasaïen. Assassiné. Que ces mots restent ensemble. Qu’on ne les sépare plus. Qu’ils deviennent une blessure dans la mémoire collective. Une blessure qui refuse de se transformer en oubli. Parce que l’oubli, dans ces affaires-là, c’est parfois une seconde mort. Et moi, je ne veux pas de cette seconde mort. Je veux que Mwamba demeure. Pas comme une statue froide. Pas comme un nom gravé dans une pierre que personne ne regarde. Je veux qu’il demeure comme une question. Une question terrible. Une question que chaque génération devra entendre : «

Comment avez-vous pu laisser l’origine d’un homme devenir la raison de sa mort ?» Et tant que personne ne pourra répondre honnêtement à cette question, Fungurume n’aura pas fini de parler. La terre n’aura pas fini de parler. Les morts n’auront pas fini de parler. Et nous, les vivants, nous n’aurons pas le droit de faire semblant de ne pas entendre.

José Tshisungu wa Tshisungu

QUAND LE SOUVENIR REFUSE DE MOURIR

15 AOÛT 2026 — DEVOIR DE MÉMOIRE

Comme chaque année, le 15 août, depuis trente-quatre ans, la communauté kasaïenne de Belgique se rassemble pour commémorer une tragédie qui a profondément marqué son histoire : les événements d’épuration ethnique dont les Kasaïens furent victimes au Katanga, dans le sud de l’ancien Zaïre, en 1992.

À cette époque, le pays vivait sous le régime du maréchal Mobutu Sese Seko. Dans un climat politique délétère, la folie du pouvoir, attisée par les discours de haine et les rivalités identitaires, allait transformer une partie du Katanga en terre d’exclusion et de désolation. Des familles entières furent poussées sur les chemins de l’exil, contraintes d’abandonner maisons, biens, emplois, souvenirs et parfois même les tombes de leurs proches, pour rejoindre une terre que certains n’avaient jamais connue autrement que par le récit de leurs parents.

Paradoxe cruel de l’Histoire : beaucoup de ceux que l’on désignait alors comme « étrangers » au Katanga y étaient pourtant nés, parfois depuis plusieurs générations. Leurs parents et leurs grands-parents y avaient vécu, travaillé, étudié, construit des maisons, créé des entreprises, élevé leurs enfants et participé à l’essor de cette région. Certains y avaient même des racines plus anciennes que celles de leurs accusateurs.

Quand la folie du pouvoir s’empare de l’identité, elle finit par réécrire l’Histoire à coups de slogans.

Et lorsque l’Histoire est manipulée, l’homme devient rapidement suspect aux yeux de son voisin, simplement parce qu’il porte un nom, parle une langue ou appartient à une communauté différente.

LES GARES DE L’EXIL

Les images de cette époque restent gravées dans la mémoire collective : des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards entassés dans les gares de Lubumbashi et de Likasi, attendant pendant des jours, parfois des semaines, l’arrivée hypothétique d’un train qui devait les conduire vers une destination devenue, malgré eux, celle de l’exil.

La gare, qui devait être un lieu de passage, devint pour beaucoup une antichambre de l’incertitude. Certains n’en partirent jamais. D’autres, plus chanceux en apparence, parvinrent à monter dans les trains. Mais monter à bord ne signifiait pas nécessairement arriver à destination. La faim, la maladie, l’épuisement, les violences et les conditions inhumaines du voyage firent encore des victimes. Le chemin de fer devint alors, dans la mémoire des survivants, une sorte de long cimetière sans pierres tombales, où chaque kilomètre semblait porter le souvenir d’une vie interrompue.

Il est des tragédies que les générations peuvent chercher à oublier. Mais il en est d’autres que l’Histoire, précisément parce qu’elles touchent à la dignité humaine, a le devoir de conserver. Le 15 août n’est donc pas une simple date du calendrier kasaïen.C’est une date de mémoire.

C’est un moment où les survivants parlent aux vivants, où les parents parlent aux enfants et où les anciens transmettent aux jeunes ce que les livres d’Histoire ne racontent pas toujours avec suffisamment de chair, de larmes et de visages.

LE 15 AOÛT 2026 : TRANSMETTRE POUR NE PAS OUBLIER

Ce samedi 15 août 2026 dès 13h,au Parvis de la Basilique de Koekelberg à Bruxelles les Kasaïens de Belgique ont une nouvelle fois répondu à l’appel du comité organisateur.

La cérémonie n’avait rien d’une simple réunion communautaire. Elle portait une responsabilité plus profonde : maintenir vivant le fil de la mémoire. Y étaient présents d’autres congolais non kasaiens.

Car se souvenir n’est pas cultiver la haine.

Se souvenir, c’est refuser que la souffrance des victimes soit effacée.

Se souvenir, c’est également apprendre aux générations nouvelles que les divisions ethniques peuvent commencer par des mots, se poursuivre par l’exclusion et finir dans la violence.

L’histoire du Kasaï au Katanga constitue, à cet égard, une terrible leçon. Elle rappelle que lorsqu’un peuple accepte que son voisin soit déshumanisé parce qu’il appartient à une autre communauté, la frontière entre la parole haineuse et la barbarie peut devenir dangereusement mince.

LA PAROLE VENUE DE MONTRÉAL

Cette édition 2026 a également été marquée par la participation, même à distance, de Kasaïens et de Congolais établis ailleurs dans le monde.

Deux textes poignants de l’écrivain congolais ,José TSHISUNGU wa TSHISUNGUrésidant à Montréal ont notamment été lus par votre serviteur : « DEVOIR DE MÉMOIRE » et « ÉPURATION ETHNIQUE ».

Deux titres qui, à eux seuls, portent déjà le poids d’une époque.

Le premier, « DEVOIR DE MÉMOIRE », n’est pas seulement un rappel du passé. Il est un appel adressé aux générations présentes et futures : ne pas laisser le temps recouvrir les victimes de silence, ne pas laisser l’oubli devenir une seconde injustice et continuer à rechercher la vérité et la justice.

Le second, « ÉPURATION ETHNIQUE », raconte une tragédie plus intime à travers le destin brisé d’un jeune universitaire,nommé MWAMBA KABEMBAfrappé dans la fleur de l’âge pour un seul « crime » : être Kasaïen.

Il ne pouvait ni plaider son innocence ni se défendre contre une accusation aussi absurde que meurtrière.

Quel crime que celui de naître sous une identité que la folie des hommes décide soudain de condamner !

À la lecture de ce récit, un profond frisson parcourut la salle. Parce que derrière les statistiques, les dates et les expressions historiques se trouvait un homme. Un jeune homme. Une vie. Des rêves. Un avenir qui ne demandait qu’à s’accomplir.

Mais la barbarie ne négocie pas avec les rêves.

La barbarie n’a ni cœur ni conscience.

« LE SAVANT EST PARTI »

La cérémonie fut également l’occasion de rendre un hommage mérité au professeur d’université Patrice MUFUTA KABEMBA, homme de lettres et intellectuel dont la disparition, le 14 décembre 2025, avait laissé un vide dans le monde de la pensée.

Âgé de 90 ans, le professeur s’en est allé après avoir traversé presque un siècle d’Histoire congolaise.

« LE SAVANT EST PARTI » : tel était le titre de l’hommage qui lui fut consacré.

Et lorsqu’un savant disparaît, ce n’est pas seulement une famille qui perd un père, ni une génération qui perd un aîné. C’est une bibliothèque qui se ferme.

Ses textes, comme ceux consacrés à la mémoire des événements de 1992, sont disponibles sur le site LAUTREINFO, afin que la parole demeure accessible à ceux qui voudront comprendre, questionner et transmettre.

PIE TSHIBANDA : LA JEUNESSE DOIT PRENDRE LA PAROLE

La présence de Pie TSHIBANDA a donné à cette journée une dimension particulière. L’écrivain, conteur et homme de parole a encouragé les jeunes présents dans la salle à ne pas demeurer de simples spectateurs de la mémoire des anciens. Il les a invités à prendre la parole. Et ils l’ont fait.

Ce fut probablement l’un des moments les plus importants de la journée.

Car une mémoire qui ne passe pas d’une génération à l’autre finit par disparaître avec ceux qui l’ont vécue. La transmission n’est donc pas un luxe. Elle est une nécessité. Les jeunes doivent pouvoir poser leurs questions, exprimer leurs inquiétudes, confronter les récits, écouter les témoignages et surtout comprendre que l’Histoire n’est pas une matière morte rangée dans les archives.

L’Histoire est une responsabilité vivante.

Le débat qui suivit fut, à cet égard, particulièrement fructueux. Les échanges ont permis de confronter les souvenirs, les expériences et les interprétations, dans un esprit qui privilégiait la compréhension plutôt que la rancœur.

DE LA MÉMOIRE À LA FRATERNITÉ

Après la réflexion vint le temps du partage.

Un repas de cuisine africaine, préparé et servi par le traiteur SEKAY, réunit les participants autour d’une table devenue, le temps de quelques heures, un autre espace de fraternité.

Car les communautés africaines connaissent cette vieille sagesse : après avoir parlé des morts, il faut aussi célébrer la vie.

La musique vint naturellement prolonger cette atmosphère.

Les artistes Nana LUKEZO et Daniel Dzidzanu se succédèrent pour offrir aux participants quelques instants de détente et de convivialité.

La musique, une fois encore, démontrait son extraordinaire capacité à réunir ce que l’Histoire a parfois séparé.

UNE MÉMOIRE POUR L’AVENIR

La Journée Kasaïenne du Souvenir — JKS n’est donc pas seulement tournée vers le passé. Elle regarde également vers l’avenir.

Commémorer 1992 ne signifie pas enfermer les Kasaïens dans une identité de victimes. Cela signifie tirer de cette épreuve une leçon universelle : aucune communauté ne devrait être persécutée en raison de son origine, de son nom, de sa langue ou de son appartenance culturelle.

Le Congo de demain ne pourra être construit qu’en rompant avec les mécanismes de l’exclusion.

À ceux qui étaient enfants en 1992, il appartient de transmettre ce qu’ils ont vu.

À ceux qui étaient adultes, il appartient de raconter ce qu’ils ont vécu.

À ceux qui sont nés après, il appartient d’écouter, de questionner et de comprendre. Et à tous, il appartient de faire en sorte que jamais le souvenir ne se transforme en haine.

La mémoire n’est pas une arme dirigée contre l’autre. Elle est une lampe destinée à éclairer le chemin de tous.

En attendant la prochaine édition de la Journée Kasaïenne du Souvenir, les organisateurs sont désormais invités à se retrouver pour une rencontre d’évaluation. Il conviendra d’y tirer les enseignements de cette édition, de recueillir les suggestions et surtout de réfléchir aux moyens de renforcer encore la transmission de cette mémoire auprès de la jeunesse.

Car une cérémonie peut durer quelques heures.

Un discours peut durer quelques minutes.

Un témoignage peut tenir sur quelques pages.

Mais la mémoire, elle, doit traverser les générations.

Et tant qu’un seul homme ou une seule femme se lèvera pour raconter ce qu’il s’est passé, les victimes de 1992 ne seront pas tout à fait silencieuses.

Le 15 août n’est donc pas seulement le jour où l’on se souvient de ceux qui sont partis. C’est aussi le jour où les vivants prennent l’engagement de ne pas laisser mourir leur mémoire.

ZADAIN  KASONGO T. 

LA BELGIQUE AU BORD D’UN INCENDIE SOCIAL ?

Quand les exclus du chômage frappent aux portes des CPAS (Centres Publics d’Action sociale)

Il existe des crises qui commencent par des explosions et d’autres qui commencent par des files d’attente.

La Belgique appartient peut-être à cette seconde catégorie.

Pendant que les débats politiques se poursuivent dans les parlements, que les partis négocient, que les experts calculent et que les responsables publics rivalisent de formules savantes, une autre Belgique avance silencieusement dans les couloirs des CPAS(Centre Public d’action Sociale) Elle est moins visible, moins spectaculaire, mais elle porte sur ses épaules une question que personne ne pourra éternellement repousser : que devient celui qui n’a plus droit au chômage, mais qui n’a pas encore retrouvé le chemin de l’emploi ?

La question n’est pas théorique.

Elle possède des visages.

Celui du travailleur licencié après des années de fidélité à son entreprise. Celui de la femme qui a connu les contrats temporaires, les interruptions et les emplois précaires. Celui du quinquagénaire dont l’expérience professionnelle ne suffit plus à convaincre un employeur à la recherche d’un profil plus jeune. Celui encore du demandeur d’emploi qui envoie des dizaines de candidatures et reçoit, invariablement, le même silence.

Puis vient la lettre.

Quelques lignes administratives peuvent parfois bouleverser une existence entière.

Vous êtes exclu du bénéfice des allocations de chômage.

Le vocabulaire administratif est précis. La réalité humaine, elle, est beaucoup plus brutale.

Car perdre une allocation n’est pas simplement perdre une ligne dans un budget mensuel. C’est parfois perdre la possibilité de payer son loyer sans inquiétude, de remplir correctement son réfrigérateur, d’aider un enfant, de régler une facture imprévue ou simplement de dormir tranquillement.

Alors commence le chemin vers le CPAS.

Le CPAS, dans cette situation, devient le dernier quai d’une gare sociale où arrivent ceux que le train du marché de l’emploi n’a pas voulu reprendre.

Mais combien de voyageurs ce quai peut-il encore accueillir ?

Voilà la question que la Belgique devrait avoir le courage de poser.

LA RÉFORME ET SES CONSÉQUENCES

On peut comprendre la volonté politique de réformer le système du chômage, d’encourager le retour à l’emploi et d’éviter qu’une situation temporaire ne devienne permanente.

Mais une politique publique ne peut être jugée uniquement à l’intention qui la porte.

Elle doit aussi être jugée à ses conséquences.

Si l’on réduit la durée d’une protection sans créer parallèlement suffisamment de possibilités réelles de retour vers l’emploi, on ne supprime pas nécessairement la pauvreté : on peut simplement déplacer la pauvreté d’une institution vers une autre.

Du chômage vers le CPAS.

D’une administration vers une autre.

D’une ligne budgétaire vers une autre.

Et surtout, d’une forme de précarité vers une autre.

La question devient alors presque philosophique : avons-nous réellement résolu un problème lorsque nous avons simplement changé l’endroit où il apparaît ?

LE CPAS N’EST PAS UNE POUBELLE SOCIALE

Il faut le dire avec force.

Le CPAS n’est pas une poubelle où la société déposerait ceux que le marché du travail n’a pas réussi à intégrer.

Ses travailleurs sociaux ne sont pas des comptables de la misère. Ils rencontrent des êtres humains, évaluent des situations complexes, accompagnent des familles, recherchent des solutions et tentent de préserver ce qui peut encore l’être.

Mais les CPAS ne sont pas des institutions miraculeuses.

Ils ne peuvent pas, à eux seuls, réparer les défaillances du marché du travail, absorber toutes les conséquences des réformes sociales et devenir simultanément les gardiens de la dignité des personnes fragilisées.

Le risque est donc évident : transformer les CPAS en amortisseurs permanents d’une politique de l’emploi qui n’aurait pas suffisamment anticipé ses propres conséquences.

Ce serait demander à ceux qui réparent les fissures de supporter le poids de tout l’édifice.

LA BELGIQUE N’EST PAS UNE ÎLE

La Belgique regarde l’Europe et pourrait être tentée de croire que les troubles sociaux qui apparaissent ailleurs ne la concernent pas.

Ce serait une illusion.

L’Europe entière traverse une période de profonde transformation. Les classes populaires s’interrogent. Les classes moyennes s’inquiètent. Les jeunes doutent. Les travailleurs redoutent la précarité. Les retraités surveillent leurs dépenses. Les familles découvrent que le logement, l’énergie, l’alimentation et les services essentiels pèsent de plus en plus lourd dans leur quotidien.

Les incendies européens ne prennent pas toujours la forme de barricades.

Ils commencent parfois dans l’esprit des citoyens.

Par une frustration. Puis une lassitude. Puis une colère.

Et enfin une perte de confiance.

Une démocratie peut supporter beaucoup de choses. Elle supporte moins facilement le sentiment croissant d’injustice.

Car lorsque celui qui travaille a le sentiment de ne plus pouvoir vivre correctement de son travail, lorsque celui qui cherche un emploi a le sentiment que personne ne veut de lui et lorsque celui qui tombe dans la précarité a le sentiment que la société le considère comme un poids, quelque chose de plus profond que les statistiques commence à se fissurer.

Le contrat moral entre le citoyen et la société.

MESSIEURS LES RESPONSABLES POLITIQUES…

Il ne suffit donc pas de proclamer que chacun doit retrouver un emploi.

Encore faut-il que les emplois existent.

Il ne suffit pas de demander davantage d’efforts aux demandeurs d’emploi.

Encore faut-il examiner les obstacles qui se dressent devant eux.

Il ne suffit pas de réformer les allocations.

Encore faut-il mesurer les conséquences de ces réformes sur les CPAS, les communes, les familles et les finances publiques.

Et surtout, il ne suffit pas de déplacer les chiffres.

Il faut résoudre les problèmes humains qui se cachent derrière les chiffres.

La politique n’est pas l’art de rendre les statistiques présentables.

Elle devrait être l’art de rendre la vie des citoyens plus supportable.

LE SIGNAL D’ALARME

La Belgique n’est pas en ruine.

Ses institutions demeurent solides. Son économie possède des ressources considérables. Son système de protection sociale reste l’un des piliers historiques de son modèle de société.

Mais précisément parce que le pays dispose encore de moyens importants, il serait dommage d’attendre que les difficultés deviennent explosives pour agir.

Une société intelligente n’attend pas que l’incendie atteigne le toit pour chercher un extincteur.

Elle surveille l’étincelle. Elle écoute les signaux faibles. Elle regarde les files d’attente. Elle écoute les travailleurs sociaux. Elle entend les demandeurs d’emploi. Elle regarde les familles qui commencent à renoncer à certaines dépenses essentielles. Et surtout, elle comprend qu’une personne qui tombe dans la précarité aujourd’hui peut devenir demain une charge beaucoup plus lourde pour la collectivité si aucune politique de réinsertion sérieuse n’est mise en place.

Voilà pourquoi la Belgique doit se garder de toute facilité.

Réformer, oui. Abandonner, non.

Encourager le retour à l’emploi, certainement.

Mais punir indistinctement ceux qui ne parviennent pas à retrouver un emploi serait une autre affaire. Car il existe une différence fondamentale entre refuser de travailler et ne pas parvenir à retrouver du travail.

La politique devrait avoir suffisamment de discernement pour ne pas confondre les deux.

L’AVENIR SE TROUVE AUSSI DANS LES FILES DES CPAS

Un pays se juge parfois moins dans ses palais que dans ses salles d’attente.

La Belgique devrait donc regarder attentivement ce qui se passe dans ses CPAS. Non par peur. Mais par responsabilité.

Car derrière chaque personne qui franchit aujourd’hui la porte d’un CPAS se trouve peut-être le visage d’une Belgique de demain.

Une Belgique plus solidaire ? Ou une Belgique plus divisée ?

Une Belgique où le travail demeure une voie vers l’autonomie ?

Ou une Belgique où l’exclusion devient progressivement une nouvelle catégorie sociale ? La réponse ne se trouve pas seulement dans les discours des gouvernements. Elle se trouve dans les décisions prises aujourd’hui.

L’histoire sociale nous enseigne une vérité simple : les grandes fractures commencent souvent par de petites injustices que l’on a trop longtemps considérées comme supportables.

Alors, Messieurs et Mesdames les responsables politiques, regardez les files des CPAS. Écoutez ce qu’elles racontent.

Car il arrive qu’une file d’attente soit aussi un bulletin de vote silencieux.

Et parfois, avant que la société ne parle dans les urnes, elle commence par parler dans les salles d’attente.

La Belgique a encore le choix.

Elle peut considérer ces files comme un simple problème administratif.

Ou comprendre qu’elles constituent peut-être l’un des avertissements sociaux les plus sérieux de notre époque.

À bon entendeur, salut.

ZADAIN KASONGO T.

LA RÉPUTATION DE LA RDC

Il y a des passeports qui ouvrent des portes et d’autres qui commencent par les fermer. Le passeport congolais appartient trop souvent à cette seconde catégorie. Celui qui le tend à un agent d’aéroport occidental découvre alors une vérité que les discours officiels de Kinshasa s’acharnent à dissimuler : une réputation nationale voyage avec son titulaire.

Je ne parle pas ici de la dignité du Congolais. Celle-là, heureusement, ne dépend d’aucun tampon administratif. Je parle de cette chose plus légère et plus cruelle qu’est la réputation d’un État. Elle précède parfois le voyageur, s’installe dans le regard de celui qui le contrôle et transforme un simple document de voyage en objet de soupçon.

Pourquoi ce regard ? Il serait trop commode d’accuser seulement l’étranger de racisme, de mépris ou de condescendance. Il faudrait d’abord avoir le courage de nous demander ce que nous avons fait de notre propre nom.

Depuis des décennies, la République démocratique du Congo promène derrière elle un interminable cortège de scandales, de fraudes, de guerres, de corruptions, de frontières poreuses, de crises politiques et de promesses jamais tenues. L’époque de Mobutu a laissé dans la mémoire internationale le souvenir d’un État dont les institutions avaient été transformées en instruments de prédation. Les guerres qui ont suivi, ainsi que les controverses et les soupçons entourant les différents pouvoirs issus de cette longue crise, ont ajouté à cette image celle d’un pays vulnérable, disputé, humilié, incapable de faire respecter partout son propre récit.

Et nous voudrions que le douanier n’en sache rien ?

Il faudrait alors que nous soyons nous-mêmes capables d’oublier ce que nous savons.

Le plus triste est que le Congolais ordinaire paie souvent pour des fautes qu’il n’a pas commises. Il n’a ni pillé le Trésor public, ni organisé une guerre, ni détourné les ressources nationales. Il n’a parfois même jamais mis les pieds dans les bureaux où se fabriquent les catastrophes nationales. Pourtant, lorsqu’il arrive dans un aéroport, il peut avoir le sentiment de devoir répondre silencieusement de tout ce que son pays a laissé devenir.

Voilà le paradoxe cruel : l’individu porte une réputation qu’il n’a pas fabriquée.

À cette réputation politique s’ajoute une autre : celle d’un pays régulièrement associé aux épidémies, aux catastrophes sanitaires et aux situations d’urgence. Ici encore, le citoyen ordinaire devient l’ambassadeur involontaire d’une image qu’il n’a pas choisie. Il suffit parfois d’un foyer épidémique, d’une mauvaise communication ou d’un reportage alarmiste pour que toute une population soit enveloppée dans une suspicion sanitaire qui dépasse infiniment la réalité individuelle.

Mais il existe une autre maladie, moins visible et peut-être plus dangereuse : celle que nous fabriquons nous-mêmes.

Nous avons développé au Congo une étrange passion pour la destruction de notre propre réputation. Sur les réseaux sociaux, dans certains médias et jusque dans les conversations ordinaires, des informations invérifiées circulent avec une vitesse qui ferait pâlir les anciens propagandistes. La rumeur devient expertise ; l’insinuation devient preuve ; l’accusation devient vérité par la seule répétition.

Et l’État regarde.

Il regarde souvent comme un homme qui aurait renoncé à fermer sa porte parce qu’il ne sait plus qui, de ses voisins ou de ses ennemis, vient lui demander asile.

Un État sérieux ne peut pourtant pas abandonner son espace informationnel à la rumeur. La liberté d’expression n’est pas la liberté de mentir impunément, pas plus que la critique du pouvoir n’est un permis de fabriquer des faits. La lutte contre la désinformation doit cependant s’exercer dans le respect du droit, sans devenir un prétexte à étouffer les journalistes, les chercheurs ou les citoyens critiques. C’est précisément parce que la réputation d’un pays est une chose fragile qu’elle exige davantage de vérité, non davantage de propagande.

Car une nation ne reconquiert pas son honneur en criant qu’elle est honorable.

Elle le reconquiert en devenant honorable.

Voilà ce que nos gouvernements successifs semblent avoir parfois oublié. Ils veulent améliorer l’image du Congo sans toujours vouloir améliorer ce qui produit cette image. Ils cherchent des slogans lorsque le pays aurait besoin d’institutions ; des campagnes de communication lorsqu’il faudrait des résultats ; des discours patriotiques lorsqu’il faudrait une administration capable de faire respecter la loi.

La réputation internationale d’un État n’est pas une affiche publicitaire. Elle est le miroir, souvent cruel, de sa conduite.

Et le Congolais qui présente son passeport à un guichet étranger n’est pas seulement contrôlé par un fonctionnaire. Il rencontre, en quelques secondes, toute l’histoire récente de son pays.

C’est peut-être cela, la tragédie la plus intime de notre mauvaise réputation : elle transforme chacun de nos citoyens en témoin silencieux des fautes de la République.

Il faudrait donc cesser de demander au monde de changer de regard avant de nous demander ce qui, dans notre propre conduite, nourrit ce regard.

Le Congo ne manque ni de grandeur, ni d’intelligence, ni de richesses, ni de citoyens capables de le servir dignement. Ce qui lui manque trop souvent, c’est cette discipline morale par laquelle une nation décide enfin de ne plus être l’auteur de sa propre humiliation.

Un jour, peut-être, le passeport congolais cessera d’être accueilli comme une question.

Ce jour-là, il ne faudra pas remercier la propagande.

Il faudra remercier l’État de droit, la vérité, la compétence et le temps.

Car les réputations, comme les consciences, ne se blanchissent pas avec des discours. José Tshisungu wa Tshisungu

QU’EST CE QUI OBLIGERAIT L’HOMME CONGOLAIS À ÊTRE PLUS RESPONSABLE DU SORT DE LA RDC ET DES CONGOLAIS ?

L’histoire de l’Afrique, la RDC comprise, a depuis plus de cinq cents ans émaillé d’épreuves douloureuses ayant pour beaucoup influé sur le cours de son développement. La traite des esclaves noirs a fortement déstabilisé l’Afrique tout en la vidant de la force de ses bras mis à profit ailleurs par les négriers, notamment en Amérique. La colonisation qui s’ensuivit vint procéder au partage de l’Afrique à la Conférence de Berlin (1884-1885) pour l’exploitation de ses ressources naturelles au profit de puissances coloniales de l’époque. Et malgré la proclamation des indépendances au profit des États africains, les anciennes puissances hégémoniques et d’autres n’ont jamais manifesté la volonté de lâcher prise sur l’Afrique et ses ressources vitales, revenant en force dans un élan néocolonialiste impitoyable qui ne laisse aucun temps de répit aux Etats africains pour développer leurs pays comme il se doit en fonction de ressources naturelles qu’ils détiennent.

L’intérêt de notre démarche est de chercher à comprendre comment les africains, et en l’occurrence les congolais ont pu d’hier à aujourd’hui réagir à l’exploitation chaque fois leur imposée de l’extérieur.

Dans le but d’étayer nos propos, nous allons en grandes lignes aborder les points suivants : le déterminisme comme solution unique pour ne pas disparaître ; le rôle des uns et des autres dans la défense de la RDC ; des sonnettes d’alarme négligées ; pour un recours à de valeurs traditionnelles africaines afin de juguler des déficits de conscience nés d’un échec de métissage culturel ; et une brève conclusion.

I.LE DÉTERMINISME : UNIQUE MOYEN POUR NE PAS DISPARAITRE.

1.LA RÉSISTANCE DES CONGOLAIS D’HIER FACE À L’OPPRESSION VENUE DE L’EXTÉRIEUR.

La traite des esclaves noirs ne fut pas tolérée, notamment dans le royaume Kongo où le mani kongo dut protester vigoureusement, mais sans succès,à travers ses ambassades accréditées auprès de la cour du Portugal et auprès du Vatican.

Dans un volte-face contre la domination des portugais imposée par la supériorité des armes à feu, tous les dirigeants politiques du royaume Kongo se levèrent à l’unanimité et allèrent combattre les portugais à la bataille d’Ambuila en 1665, où mourut toute la classe dirigeante du royaume.

Plus révélateur encore du refus d’être subjugués par les étrangers, malgré leur faiblesse,fut à l’époque de la traite négrière dans le royaume Kongo, le sacrifice suprême enduré par Dona Béatrice, de son véritable nom Kimpa Vita, qui disait à ses congénères que l’heure allait venir où les autochtones allaient reprendre en main la direction du destin de leur peuple. Ce qui ne dut pas plaire aux portugais qui, sans jouir de la légitimité populaire, détenaient tout de même l’imperium, le pouvoir de commandement leur conféré par la supériorité des armes à feu, qui ordonnèrent que Kimpa Vita fusse brûlée vive sur un bûcher à la manière de Jeanne-d’arc à Rouen. Des sources émanant du milieu de l’Eglise catholique romaine ne s’éloignent pas de cette volonté indépendantiste affichée par Kimpa Vita, en rapportant sur base des données d’archives que Kimpa Vita avait délibérément voulu troubler l’ordre public établi par la congrégation des Spiritains dans le royaume Kongo à l’époque, en annonçant qu’en songe elle avait vu Saint Antoine lui révéler que désormais la foi et les prières chrétiennes devaient être rendues selon un rituel purement africain. De ce fait elle fut condamnée par les Spiritains à subir la très brutale sanction de l’autodafé pour avoir selon eux voulu initier et entretenir une hérésie.
La colonisation belge fut un choc tout aussi brutal que la traite des esclaves noirs, qui ne purent jouir d’aucune considération humaine de la part de l’homme blanc.Et l’histoire politique de la colonisation belge du Congo constitue sans doute un parcours jonché de révoltes ça et là initiées à l’un ou l’autre moments ( notamment celles dites des tetela, des Basanga dans le Katanga, des Topoke de la Province orientale, des Mbuza à l’Equateur, celle des Pende dans l’actuelle province du Kwilu,etc.) qui témoignent de la volonté de résistance des congolais de l’époque à la façon de voir et d’organiser les affaires intérieures émanant du pouvoir colonial belge.Et nous ne pouvons clore ce volet sans évoquer les martyrs de l’indépendance du 4 janvier 1959 à Léopoldville,dont le sacrifice suprême a dû constituer le détonateur ayant conduit la Belgique à mettre fin à la colonisation belge en accordant l’indépendance du Congo le 30 juin 1960.

Une mention toute particulière mérite d’être soulignée à l’endroit du patriarche Simon Kimbangu, référence de la résistance et du don de soi à la cause de la libération de l’homme noir de tous les liens d’asservissement. Il fut condamné, emprisonné, déporté jusqu’à sa mort à Elisabethville ( Lubumbashi), non pas pour une infraction personnelle quelconque, mais tout simplement parce qu’il avait osé déclarer  » qu’un jour les noirs seront des blancs, et des blancs seront des noirs  ». Ce qui en réalité signifiait dans l’entendement du pouvoir colonial belge une fin éventuelle, alors insupportable, de tous les avantages que la colonisation belge du Congo procurait à la Belgique.

La préoccupation majeure à cette étape de notre démarche conduit à nous demander – même si comparaison n’ est pas raison – pourquoi les congolais d’hier qui nous ont légué la RDC comme héritage, avec peu ou pas d’instruction du tout, ont résisté du mieux qu’ils pouvaient, afin de s’affirmer comme des hommes dignes de considération, disposant en commun de valeurs à défendre, tandis que les générations présentes de congolais, suffisamment ouvertes à la culture universelle,qui en leur sein disposent des élites intellectuelles de très haut niveau, peuvent être en train de se fourvoyer en sens divers, sans unanimité autour de grandes questions existentielles qui au vu et au su de tous menacent l’intérêt supérieur de la RDC ? C’est ce que nous allons voir dans ce qui suit.

2.LES DÉFIS D’AUJOURD’HUI ET DE DEMAIN ET L’EXIGENCE D’UN SENS PATRIOTIQUE TRÈS ÉLEVÉ DE LA PART DES CONGOLAIS.

Du point de vue existentiel, les défis d’aujourd’hui et de demain auxquels la RDC se trouve confrontée se résument à mon humble avis en deux groupes :
1°) lutte contre l’invasion économique qui en douce pénètre en RDC sans bruit de bottes, à travers des contrats léonins ou pas de contrat du tout, de la part de multinationales et même des particuliers cherchant à étendre leur influence sur toutes les sphères de l’économie de la RDC, sur le dos du plus grand nombre de congolais qui n’y voient que du feu ! Dans les faits, c’est celui qui contrôle l’économie qui a la mainmise sur l’orientation économique du pays, qui influe sur les décisions politiques à prendre. Pourtant c’est aux congolais que revient la lourde responsabilité souveraine, reprise par un serment dans l’hymne national de la RDC, de posséder et bâtir la RDC.
2°) lutte contre l’infiltration et la balkanisation de la RDC, soutenue par les ennemis de la RDC, qui ne veulent pas d’un pays uni et calme, susceptible de devenir prospère et puissant et d’entraîner à sa suite le processus de développement de l’Afrique, qui en spirale aurait pour conséquence éventuelle la rupture de ravitaillements en matières premières destinées aux industries des grandes puissances.

Il.LE RÔLE ATTENDU DES UNS ET DES AUTRES DANS LA DÉFENSE DE LA RDC.

En fonction du degré de maîtrise des questions qui se posent à la RDC et du degré de la responsabilité qu’ils ont à assumer dans la société congolaise, il y a lieu de distinguer en deux groupes les congolais qui en réalité ne sont pas logés à la même enseigne : d’un côté les gens du peuple, qui ne comprennent rien à la marche du pays par rapport à la marche du monde, ou d’autres qui comprennent partiellement les choses mais sans lien de causalité entre elles, et qui tous finissent les uns et les autres par croire au fatalisme dans tout ce qui arrive à leur pays, oubliant qu’ils ont certainement un rôle à jouer pour faire avancer le pays ; et de l’autre côté des élites intellectuelles et politiques, instruites, ayant la compréhension des tenants et aboutissants de toutes choses par la connaissance pertinente de la marche du pays par rapport à la marche du monde.

1.L’ATTITUDE AMBIVALENTE DES GENS DU PEUPLE.

Les gens du peuple qui en RDC n’ont cessé de gémir de la colonisation belge à l’indépendance, qui crient constamment d’être abandonnés à leur triste sort, de ne pas être associés à la jouissance de retombées qu’offre la mise en valeur des ressources considérables de leur pays – dans un pays riche aux habitants paradoxalement pauvres – sont par contre ceux qui n’exercent, pas encore comme il se doit, leur pouvoir en tant que souverain primaire, qui en principe accorde le pouvoir à ceux qui par délégation dirigent la RDC.! La plupart de leurs votes sont bradés à vil prix, moyennant des histoires de pacotille ou de promesses fallacieuses liées à des sentiments ethniques, tribaux ou à des fréquentations partisanes. En conséquence, ils se rendent incapables de veiller d’un œil soutenu et à l’unanimité, sur la conduite des affaires de l’État. Ils ferment les yeux même sur des fraudes inquiétantes, allant jusqu’à apporter du soutien massif à de mandataires fautifs surpris en flagrant délit ! Drôle aussi est le fait d’entendre dire que des congolais, qui veulent que l’État congolais réponde le plus possible aux attentes du peuple,se soient délibérément permis ça et là d’arracher et voler des tuyaux de conduite d’eau, des câbles de courant électrique, des graviers, moellons et autres matériaux de construction des routes, des ponts… Une chose et son contraire !

Mais il est par contre à saluer avec fierté, l’éveil patriotique des gens du peuple, qui semble monter en puissance beaucoup plus que celui des élites intellectuelles et politiques, qui elles semblent le plus souvent avoir la tête dans les nuages du confort et des intérêts personnels à atteindre que dans la recherche de réponses aux attentes du peuple congolais qu’ils prétendent tous vouloir servir.

Trompés à deux reprises par l’Afdl, cheval de Troie ayant permis aux rwandais et ougandais d’occuper la RDC, et aussi par leur retour en force avec le Rcd et le Mlc – toujours pour des fausses promesses de démocratie et de bien-être général – les jeunes de l’Est de la RDC ont commencé à ouvrir l’œil, le bon, quand à l’avènement du CNDP et du M23 ils ont intuitivement compris après des tueries de congolais et des pillages perpétrés par les hommes de paille de Kagame, qu’ils étaient en danger d’extermination, d’épuration ethnique pour une création graduelle d’un tutsiland ! Les patriotes wazalendo ont largement contrecarré les projets ambitieux déplacés de Kagame. Sans plus aller volontairement renflouer les rangs des troupes rwandaises d’invasion, ils se sont farouchement placés en face des proxies de Kagame pour les combattre.

Il reste permis de croire que si le même esprit de fierté, d’amour propre, de résistance patriotique, pouvait s’emparer de tous les congolais de l’Est de la RDC, l’affairisme odieux qui par ruse les oblige encore d’apporter un soutien malicieux aux rwandais, ADF et autres, s’essoufflerait peu à peu pour céder place à une paix durable. Car des troupes ennemies ne peuvent tenir dans la durée rien qu’avec des ravitaillements fournis à distance, et sans aucune collaboration, même minime, des autochtones.

2.L’ECHEC DÉPLORABLE DES ÉLITES POLITIQUES CONGOLAISES À CONDUIRE LA RDC.

La faillite depuis longtemps décriée de la société congolaise repose pour une très large part sur les épaules des élites politiques congolaises, auxquelles le peuple congolais a abandonné tout le pouvoir entre les mains, et qui de ce fait en ont largement fait à leur tête et sans aucun souci de redevabilité.

Ce sont les élites politiques congolaises qui pour la plupart en RDC – à défaut de former le peuple dans leurs partis politiques,du pouvoir comme de l’opposition, à maîtriser le fonctionnement de l’appareil de l’État, la compréhension des évènements marquants dans le monde, afin qu’il se situe dans le temps et dans l’espace, de manière à saisir quels sont les droits et devoirs exigés de chacun des congolais et de quel côté se situerait son intérêt – prennent le vilain plaisir de le maintenir dans l’obscurantisme, en otage, pour l’asservir à leurs besoins personnels, qu’il fût-ce au moyen de l’exaltation inutile de divisions tribales, ethniques !

Ce sont des élites politiques congolaises et leurs subalternes qui au pouvoir mettent impunément main basse sur les ressources matérielles et financières de l’État afin d’en faire un usage personnel ; qui en vue de siphonner des sous à l’État congolais postulent un seul individu à différents postes de responsabilité politique ( présidence de la république, sénat, députations nationale et provinciale)… avec toutes les magouilles qui en découlent en cas de réussite aux élections !

Ce sont ces élites politiques qui dans l’opposition, même sans disposer d’aucun mandat électif conféré par le peuple congolais ou même brandir un projet alternatif crédible, s’agitent comme de beaux diables, cherchent à contourner la volonté du peuple congolais et accéder au pouvoir au moyen de conciliabules improvisées, et même en faisant corps avec l’invasion extérieure ! Pourquoi des leaders politiques congolais, qui prétendent aimer et vouloir servir la RDC et leurs compatriotes, étaient-ils offrir servilement leurs services à Paul Kagame afin de faire de l’invasion de la RDC une banale affaire congolo-congolaise? Pourquoi l’opposition politique congolaise interne se fait-elle tourner en bourrique en devenant une caisse de résonance des proxies de Kagame,campe-t-elle sur les mêmes revendications ( dialogue, constitution), alors même qu’ils savent que la paix durable à l’Est de la RDC ne devrait pas provenir de la, parce que Paul Kagame – qu’ils ne peuvent oser contrarier – ne cesse de clamer tout haut que Goma, Bukavu… font partie de ses problèmes, que chercher à anéantir le M23 c’est chercher à éteindre le Rwanda ?

Plus grave encore est cette trahison de sang froid, entretenue par des officiers supérieurs de nos forces armées qui comme jamais vu ou entendu – contre le serment, la discipline militaire et l’esprit d’équipe – ont tour à tour délibérément sacrifié la vie de leurs compagnons d’armes dans des embûches programmées ; ont volontairement abandonné du terrain à l’ennemi, des armes et munitions… juste en vue d’acquérir des richesses personnelles tout aussi éphémères que la vie d’un homme sur la terre !

Que dire encore de toutes les cabales montées contre la RDC, qui remontent les filières de l’infiltration jusqu’à atteindre les arcanes du pouvoir de Kinshasa ! Non, congolais de la RDC, nous sommes tombés au plus profond de la déchéance morale, qui à son tour entraîne à sa suite la déchéance de la vie politique et économique de la RDC.
Tous les regards objectifs au pays et à l’étranger convergent, à mon humble avis, à reconnaître que le régime de Félix Tshisekedi, contrairement à ceux qui l’ont précédé au cours des trente dernières années, amorce un nouveau départ, celui de la renaissance de la RDC.

Le régime de Félix Tshisekedi constitue une étape charnière,marquante de l’histoire politique de la RDC, qui sur tous les plans contribue – malgré des difficultés inhérentes à un système de gouvernance longtemps resté désorienté – à la refondation de l’État congolais sur le plan diplomatique où la RDC reprend petit à petit sa place dans le concert des nations ; sur le plan politique où la mainmise du Rwanda est en train d’être déboulonnee, sur les plans économique et social où des infrastructures diverses poussent comme jamais auparavant, le budget augmente, des salaires aussi,… malgré une conjoncture économique très éprouvante du fait de la pandémie de COVID-19, de l’atroce et injuste guerre de l’Est imposée à la RDC par le Rwanda, les ADF,…

De la même manière que l’invasion de la RDC par l’Afdl de triste mémoire avait mis fin toutes affaires cessantes à l’ordre politique ancien hérité de la deuxième république, le régime de Félix Tshisekedi doit être porté par tous les congolais à mettre un terme à la domination politique et l’humiliation de la RDC par le Rwanda et ses soutiens extérieurs !

Le pays était déjà parti aux mains des envahisseurs , et il n’est pas question dans un esprit patriotique, de lésiner sur les moyens pour éliminer la constitution des belligérants qui fait l’affaire des ennemis de la RDC. Pas besoin non plus de respecter des échéances électorales d’une démocratie purement formelle, qui jamais n’a eu à servir les attentes du peuple congolais longtemps meurtri !

Mais le plus dur, même quand des institutions publiques pourraient être changées en faveur du peuple congolais, reste de savoir qu’est-ce qui changerait la mentalité des dirigeants politiques congolais et leurs subalternes, pour que des manquements graves, débordements,abus de fonctions, ne viennent plus nuire au bon fonctionnement de l’appareil de l’État, ne viennent plus éroder et anéantir les critères vitaux du peuple congolais.

III.DES SONNETTES D’ALARME NÉGLIGÉES.

Certains membres faisant partie de l’élite intellectuelle congolaise n’ont de tout temps pas gardé le silence devant la descente aux enfers du pays. Déjà dans les années consécutives à l’indépendance de la RDC, Mabika Kalanda a écrit un livre qui reste une référence indispensable à l’éveil patriotique des congolais, gouvernants et gouvernés : La remise en question – Base de la décolonisation mentale.

Dans les années 1990, Alex Tshimanga Membu Dikenia a eu à s’attaquer à un phénomène particulier qu’il a qualifié de  » la république des professeurs  », quand des profs d’université étaient en nombre parvenus à se faire nommer ministres, conseillers de cabinets politiques ou chefs d’entreprises, mettant pour la plupart leur intelligence à développer des astuces aidant à permettre ou couvrir des fautes ou crimes d’État. Il fut particulièrement très virulent à l’endroit du professeur Kabuya Lumuna,dont l’influence en tant que directeur de cabinet du maréchal Mobutu avait conduit ce dernier à adopter et mettre en pratique le développement séparé consacré par la territoriale des originaires ayant favorisé la montée du tribalisme, des divisions internes qui en soi préparaient le lit à l’affaiblissement du sentiment national et à la balkanisation.

Péremptoire et sans détours, est la théorie des équations fatales, émise en 1979 par le professeur Rudolph Ilunga Kabongo, qui par anticipation dans ses études prospectives avait prédit que si rien n’était fait pour vite arrêter et redresser la situation, dans les années à venir :

  • le pays allait avoir des routes délabrées, des ponts cassés, alors qu’il aurait formé beaucoup d’ingénieurs ;
  • le pays allait connaître des problèmes de ravitaillements et de famine, alors qu’il aurait à sa disposition des agronomes, vétérinaires et même des ingénieurs agronomes en grand nombre ;
  • allait avoir des problèmes de santé et même assister à la résurgence de certaines épidémies depuis longtemps enrayées, alors qu’il aurait formé un très grand nombre de médecins et pharmaciens ;
  • que des niveaux scolaires et académiques auraient à baisser, alors que le pays aurait à compter un très grand nombre d’enseignants de bonne formation à tous les niveaux,etc.
    Ce n’est pas que des finalistes formés dans le moule des universités et instituts d’études supérieures de la RDC manquent de la hauteur pour pouvoir assumer la tâche à laquelle ils ont été préparés, mais c’est l’État congolais qui n’aurait pas suffisamment développé des créneaux pour les utiliser de manière efficiente – car dans les institutions privées et dans d’autres pays où ils sont allés prester leur rendement a toujours été très apprécié.

La conséquence est que des travaux de génie vont être exécutés par des ingénieurs étrangers, fournissant parfois des ouvrages douteux et sans longue vie ; et que des déficiences dans le domaine de la santé allaient être de plus en plus couvertes par des organismes des Nations-Unies ( OMS, UNICEF, FAO…) et par des organisations caritatives internationales ( Médecins Sans Frontières, MSF, Médecins du Monde, Save the children,…); tandis que la baisse des niveaux scolaires et académiques résultera de la modicité et l’irrégularité des salaires payés aux parents, aux enseignants, et des absentéismes et décrochages scolaires au cours de l’année,etc.

D’actualité reste jusqu’à présent, la théorie de la dysfonctionalité, émise par le professeur Kayemba Ntambala, Jiji pour les intimes, qui indique en gros que de très bons projets sont tour à tour conçus et mis en chantier par des dirigeants politiques, mais finissent par ne pas donner des résultats escomptés annoncés avec pompe ! Tout simplement par manque de suivi, ou encore que certains projets seraient lancés dans le but unique d’accaparer par ruse l’argent de l’État et disparaître en toute impunité !

IV. À LA CROISÉE DES CHEMINS : VAINCRE OU MOURIR, OU VIVRE DANS LA HONTE.

C’est ici que revient se situer l’inévitable question de savoir pourquoi des générations antérieures de congolais ont jusqu’au sacrifice suprême livré leur vie pour cause de la libération, tandis que les générations présentes de congolais, plus instruites et ouvertes au monde que celles du passé, semblent attirées à vivre dans le moindre effort, dans les détournements et la rapine, seraient tentées, sans amour patriotique et sans respect avéré du bien public et du bien privé, de brader même à vil prix même la RDC, la poule aux oeufs d’or, héritage de nos aïeux !

Aux grands maux, de grands remèdes ! La faillite tant décriée de la gouvernance en RDC provient logiquement de la chute des valeurs, de l’échec de moralisation de la vie publique, le sous-développement étant surtout mental, dans un pays paradoxalement pourvu d’atouts convoités de partout.

Et le monde extérieur qui nous observe se demande, dépité, comment on peut échouer d’avancer avec ça… jusqu’à se retrouver, avec des statistiques injurieuses, classés du point de vue du développement humain, dans le peloton de queue, celui des pays les plus pauvres du monde !

La réponse me semble provenir tout droit du métissage culturel en panne. La métamorphose découlant de la rencontre des cultures n’a pas abouti : on n’a pas totalement perdu la culture africaine, de même qu’on n’a pas totalement acquis celle de l’homme blanc. Le mimétisme tragique qui en découle du fait de chercher à vivre comme l’homme blanc et même être constamment tenté d’aller vivre chez lui, laisse des dégâts derrière, en très grand nombre ! On ne voit chez la plupart part des élites politiques congolaises, naître un sentiment d’abnégation, de sacrifice au profit de la nation, à la manière des Horaces et des curiaces dont parle Tite Live dans Histoire romaine, qui disputèrent jusqu’au sacrifice suprême, le monopole de domination recherché entre Rome et la ville d’Elbe !

Quand un ancien ministre des Finances ose déclarer sans froid aux yeux que  » nous sommes des jouisseurs, quand l’argent vient, on se le partage d’abord, et on réfléchit après  », ceci démontre que la gestion prédatrice de l’État congolais, érigée en système, constitue un mal profond, et qu’aucun changement de paradigmes ne peut conduire au redressement de la RDC, s’il n’est pas précédé d’un changement radical des mentalités !

C’est le cas de dire que quel que soit le degré d’instruction acquis par le congolais de la RDC, la culture occidentale d’emprunt n’a pas réussi à forger la conscience personnelle et collective des élites politiques congolaises pour la conduite à bon port de la RDC ! Dans le même ordre d’idées nous pouvons dire – sans renier nos convictions chrétiennes – que les religions importées n’ont pas au fond réussi à tailler l’homme politique congolais de manière à devoir assumer avec responsabilité et abnégation la conduite des affaires de l’État. Car ceux des congolais qui volent, violent, pillent,tuent, trahissent la RDC au détriment de leurs compatriotes, de l’intérêt supérieur de la nation… appartiennent à des églises… auxquelles ils partagent une part de leur butin en soutien à l’œuvre de Dieu… recevant indulgence, absolution en lieu et place du rejet, ou à tout le moins de réprimandes !

Ces élites politiques congolaises, gestionnaires de la RDC, qui ne peuvent pas se plier uniquement aux prescriptions de la Bonne gouvernance, qui chercheraient à tricher dans l’ombre malgré des contrôles, audits et sanctions administratives et judiciaires à brandir par le pouvoir, devraient au mieux être recalés par des gardes-fous émanant des interdits et coutumes de nos milieux traditionnels congolais, qui dans les royaumes et empires anciens, et même dans nos villages, ont longtemps contribué à faire régner la paix, le respect du bien commun et du bien privé. Car la malédiction resterait brandie sur la conscience personnelle de quiconque oserait enfreindre l’interdit même à l’insu de toute la communauté. Tout bien de l’État appartient à tous et chacun des congolais !

En pratique, la proposition consiste à soumettre à l’occasion de chaque prestation de serment,les élus du peuple congolais et les gestionnaires de l’État congolais à prêter serment devant d’un côté, des serviteurs de Dieu représentant toutes les confessions religieuses de la RDC, qui devraient prononcer sur eux des bénédictions et en même temps leur rappeler avec autorité le mal auquel ils ne doivent pas se livrer dans l’accomplissement de leur tâche ; et de l’autre côté devant les autorités coutumières et chefs de terres représentant toutes les communautés qui constituent le peuple congolais, qui leur brandiront des malédictions inévitables qui les frapperaient chacun en ce qui le concerne s’ils dérobaient à la règle – malédictions que personne ne peut effacer sur le coupable, même l’un de ceux les ayant prononcées, qui ne disparaîtraient que moyennant remise, en catimini ou en public, du bien volé au peuple congolais.

Les dirigeants politiques congolais seraient de la sorte exposés à une double sanction en cas de dérapage : sanction des hommes par le respect de la déontologie professionnelle et de la justice nationale, et sanction des congolais vivants et morts, reliés entre eux en esprit.

Des détracteurs ne manqueront pas de critiquer de vouloir associer de la superstition à la gestion des affaires publiques. Nous disons que non ! Chaque prestation de serment, sur la bible, le coran, la main en l’air… constitue un engagement, un acte de foi résultant de croyances religieuses ou politiques indicibles. En Israël antique les bénédictions étaient prononcées par six tribus sur le Mont Garizim, et les malédictions par six autres tribus sur le Mont Ebal.

En guise de conclusion et sans avoir la prétention d’avoir touché tous les contours qu’offre ce débat d’idées, nous disons qu’un autre Congo est possible, où il ferait bon vivre pour tous ses enfants en tant que pays où coulent le lait et le miel. Mais si et seulement s’il est mis un terme sérieux à des malversations financières et des exactions de toutes sortes qui se commettent encore au détriment de la RDC et des congolais.

Les États forts dans le monde sont ceux dont les gouvernants et gouvernés participent dans l’abnégation, dans un même esprit, au développement de leur pays. La RDC, lancée sur cette voie nouvelle peut vite, au vu de ses immenses ressources aujourd’hui encore dérobées par effraction avec la complicité très déplorable de ses fils et filles égarés, atteindre un développement économique et social exponentiel, qui devrait faire d’elle le moteur de l’Afrique qu’elle mérite d’être.

Pour ce faire, le type d’homme capable de produire un tel comportement nous est suggéré par Ralph M.Escandon dans son livre dont le titre est Vers la victoire, où il affirme en substance que les hommes dont le monde a besoin du Nord au Sud, sont ceux qui ne se vendent pas, qui ne s’achètent pas… qui ne vivent que de ce qu’ils produisent eux-mêmes.

Hilaire Mfute, historien.

UNE RENCONTRE EN 2018

On disait de l’abbé Mulaka Bintu qu’il avait quitté le sacerdoce à la suite d’une vie errante où ses engagements s’étaient dissous dans ses passions. Était ce vrai ? Était ce seulement une légende inventée par une ville qui préfère les biographies aux idées ? Je n’en savais rien. Je savais seulement qu’il vivait désormais dans une petite maison aux murs défraîchis, près d’un cimetière, avec quelques livres rongés par l’humidité et un jardin où les fleurs semblaient hésiter entre la vie et la poussière.
Il m’invita à m’asseoir sous un manguier.
— Vous écrivez encore contre les politiciens ? demanda-t-il en souriant.
— Je n’écris contre personne. J’écris contre les illusions.
Il éclata d’un rire discret.
— C’est beaucoup plus dangereux.
Nous restâmes quelques instants silencieux. Une femme passa avec une bassine de légumes sur la tête. Deux enfants couraient derrière un vieux pneu. Plus loin, un groupe d’hommes discutait de la prochaine nomination ministérielle comme si le destin du monde dépendait d’un décret présidentiel.
L’abbé suivit mon regard.
— Vous voyez. Ici, tout le monde parle du pouvoir. Personne ne parle de l’être humain.
— Peut-être parce que le pouvoir promet davantage.
— Non, répondit-il. Parce qu’il dispense de se connaître soi-même.
Il se leva, cueillit une mangue.
— Savez-vous pourquoi la théologie de la différence des sexes dérange autant ?
Je haussai les épaules.
— Parce qu’elle parle d’une différence à une époque qui ne supporte plus les limites.
Il secoua doucement la tête.
— Non. Elle dérange parce qu’elle interdit deux mensonges : celui de la domination et celui de l’indifférenciation. Elle dit à l’homme : tu n’es pas tout. Elle dit à la femme : tu n’es pas tout. Et elle dit aux deux : vous ne devenez pleinement vous-mêmes qu’en reconnaissant que l’autre n’est ni votre rival ni votre propriété.
Je regardai les nuages s’étirer au-dessus de Kananga.
— Si cela est vrai, pourquoi notre pays ressemble-t-il à une immense compétition où chacun veut posséder l’autre ?
L’abbé sourit avec une lassitude qui semblait plus ancienne que lui.
— Parce que nous avons fini par croire que gouverner, c’est remplacer les autres au lieu de leur permettre d’exister.

Il prononça cette phrase comme on récite une prière oubliée. Je pensai aussitôt aux interminables cérémonies officielles. Les discours promettaient toujours un avenir plus vaste que la réalité. Les photographies montraient des dirigeants entourés de femmes en pagnes aux couleurs du parti. On célébrait la femme congolaise avec un enthousiasme proportionnel au peu de pouvoir qu'on lui confiait ensuite.
Je fis part de cette réflexion à mon interlocuteur. Il éclata d'un rire presque tendre.
— Notre République possède un talent extraordinaire : elle transforme les hommages en substituts de la justice. Plus les éloges deviennent éloquents, moins les responsabilités sont partagées.

— Vous êtes sévère.
— Non. Je vieillis.
Le vent fit bruisser les feuilles du manguier.
— Lorsque j’étais prêtre, poursuivit-il, je croyais que le péché consistait seulement à désobéir à Dieu. Aujourd’hui, je crois qu’il consiste souvent à vouloir occuper toute la place. Un mari qui traite son épouse comme une servante. Une épouse qui méprise son mari. Un chef qui confond le pays avec son bureau. Un parti qui imagine que la nation commence à son siège et s’arrête à ses intérêts. C’est toujours la même tentation : supprimer l’autre pour n’avoir plus à dialoguer avec lui.
Je demeurai silencieux. Depuis quelques jours, je relisais les philosophes. Ils parlaient de liberté, de responsabilité, d’existence. Aucun ne m’avait expliqué pourquoi un pays si riche pouvait devenir si pauvre en confiance. L’abbé sembla lire cette pensée sur mon visage.
— Les économistes comptent les minerais. Les politiciens comptent les sièges. Les démographes comptent les habitants. Mais qui compte encore la confiance ?
Au loin, les haut-parleurs d’un meeting politique promettaient une nouvelle ère. Les applaudissements montaient comme une marée.
L’abbé leva les yeux vers ce vacarme.
— Écoutez-les. Ils parlent comme si l’histoire commençait chaque fois qu’ils prennent la parole.
— Et pourtant ?
— Pourtant l’histoire commence toujours plus discrètement : lorsqu’un père respecte la mère de ses enfants, lorsqu’une femme refuse de laisser la haine gouverner sa maison, lorsqu’un responsable accepte enfin que l’autorité soit un service.
Nous quittâmes le jardin.

Dans la rue, les affiches électorales se décollaient déjà sous l'effet de la chaleur. Elles avaient le destin de toutes les promesses qui oublient l'homme et la femme pour ne célébrer que le pouvoir.

Je demandai à l’abbé :
— Pensez-vous que le Congo puisse changer ?
Il s’arrêta au milieu du chemin.
— Oui. Mais il faudra d’abord que chacun renonce à cette vieille illusion selon laquelle il suffit de conquérir une place pour donner un sens à sa vie. Les nations ne sont pas sauvées par ceux qui veulent être les premiers. Elles le sont par ceux qui acceptent que nul ne se suffit à lui-même.
Nous nous séparâmes près de l’hôpital général.
Je poursuivis ma marche vers la Procure catholique. La nuit tombait. Les étoiles apparaissaient une à une, avec cette lenteur qui semble rappeler aux hommes et aux femmes que les vérités essentielles ne s’imposent jamais dans le fracas. Elles descendent sur les consciences comme la rosée sur les herbes sèches : sans bruit, mais avec une persévérance qui finit parfois par transformer le paysage.

José Tshisungu wa Tshisungu

LOGIQUE ET RÉALITÉ

Les peuples du Congo se trompent parce qu’ils confondent la logique avec la réalité. La logique est une admirable géométrie ; la réalité, elle, est une forêt. Les lignes droites y deviennent des sentiers interrompus, les certitudes s’y brisent contre des pierres invisibles. La République démocratique du Congo nous rappelle chaque jour cette vieille leçon que les philosophes enseignent sans toujours parvenir à convaincre les gouvernants.
La logique dit qu’un pays immense, doté d’un sous-sol prodigieux, traversé par le deuxième fleuve du monde, riche de forêts, d’eaux, de terres arables et d’une jeunesse innombrable, devrait être une puissance africaine incontestée. Le raisonnement est impeccable. Il satisfait les économistes, les statisticiens et les géologues. Les chiffres s’emboîtent avec une précision presque mathématique. Les rapports internationaux ressemblent parfois à ces démonstrations dont aucune étape n’est contestable.
Pourtant la réalité répond avec une ironie dont l’histoire est coutumière. Les richesses ne produisent pas mécaniquement la prospérité. Les ressources naturelles ne fabriquent pas des institutions. Les constitutions n’engendrent pas automatiquement la justice. Les élections ne suffisent pas à créer la confiance. Entre la logique et le réel s’étend cet espace mystérieux où interviennent les passions humaines, les intérêts particuliers, les habitudes héritées, les peurs anciennes et les ambitions nouvelles. On croit souvent gouverner un pays comme on résout une équation. Il suffirait d’ajouter quelques réformes, de retrancher quelques abus, de multiplier les investissements et de diviser les dépenses inutiles. La nation retrouverait alors son équilibre, comme une balance enfin rétablie. Cette illusion accompagne toutes les époques. Elle est rassurante parce qu’elle dispense de regarder les hommes.
Or la réalité congolaise rappelle avec obstination que les institutions vivent de la qualité morale de ceux qui les habitent. Un ministère n’est pas une vertu. Une loi n’est pas une conscience. Un tribunal n’est pas la justice lorsque ceux qui y siègent redoutent davantage le puissant que leur propre jugement. Les textes demeurent alors irréprochables tandis que la vie publique s’éloigne silencieusement de leur esprit.
La logique administrative exige que chaque fonction corresponde à une responsabilité précise. Mais la réalité sociale introduit les fidélités familiales, les appartenances régionales, les solidarités ethniques, les clientèles politiques. Il ne s’agit pas ici de condamner des traditions qui ont parfois permis aux communautés de survivre lorsque l’État s’effondrait. Il s’agit de reconnaître qu’une logique ancienne rencontre une logique moderne, et que leur affrontement produit souvent une troisième réalité que les constitutions n’avaient pas prévue.
Le même décalage apparaît dans l’économie. Les experts calculent des taux de croissance. Les habitants des quartiers populaires calculent le prix du pain, du transport ou du cahier d’école. Les premiers raisonnent en pourcentages ; les seconds en journées de survie. Aucun des deux calculs n’est faux. Ils appartiennent simplement à des univers différents. Là encore, la logique ne suffit pas à épuiser le réel.
Il existe également une logique internationale. Les grandes puissances parlent de stabilité régionale, de minerais stratégiques, de chaînes d’approvisionnement, de sécurité collective. Le Congo devient alors un dossier, une carte, une réserve de cobalt, de cuivre ou de coltan. Mais la réalité, elle, demeure faite d’enfants qui marchent jusqu’à l’école, de cultivateurs qui attendent une route, d’infirmières qui espèrent des médicaments, de magistrats qui voudraient exercer leur métier sans recevoir d’instructions. La géopolitique oublie parfois que les nations sont d’abord composées de visages. Ce qui inquiète davantage n’est pas l’écart entre la logique et la réalité. Cet écart accompagne toutes les sociétés humaines. Ce qui devrait nous inquiéter est l’habitude que nous prenons de vivre dans cette contradiction comme si elle constituait un ordre naturel. Lorsqu’une population cesse d’être surprise par ce qui devrait l’indigner, la réalité finit par absorber la logique elle-même. Les anomalies deviennent des coutumes. Les exceptions deviennent des règles. La résignation prend le masque de la sagesse.
Pourtant l’espérance commence peut-être là où l’on renonce aux raisonnements trop simples. Un pays ne renaît pas parce qu’il possède des richesses, mais parce qu’il produit de la confiance. Il ne devient pas une puissance parce qu’il exporte davantage, mais parce que ses citoyens croient que la loi vaut également pour tous. La véritable logique politique ne consiste donc pas à imposer au réel des schémas abstraits ; elle consiste à comprendre le réel afin de l’élever progressivement vers davantage de justice. Le Congo ne manque ni de ressources ni d’intelligence. Il manque encore de cette fidélité obstinée à la vérité qui oblige les sociétés à regarder sans complaisance leurs propres contradictions. La logique, lorsqu’elle s’éloigne de la réalité, devient une rhétorique. La réalité, lorsqu’elle renonce à la logique, sombre dans le désordre. Entre les deux se trouve le difficile métier de gouverner : non celui qui consiste à proclamer des évidences, mais celui qui transforme peu à peu les vérités abstraites en habitudes vécues. C’est peut-être là que réside la plus sévère leçon de l’histoire congolaise. Les peuples ne sont pas condamnés par le manque de richesses. Ils le sont davantage lorsqu’ils finissent par croire que la réalité n’a plus aucun devoir envers la logique, et que la logique n’a plus aucun compte à rendre à la réalité.

José Tshisungu wa Tshisungu