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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (10)

« Ne renie pas ton village, au risque de t’attirer la désapprobation des femmes et des enfants. »

Ce proverbe s’inscrit dans une vision du monde où le village représente bien plus qu’un simple espace géographique : il est le lieu matriciel de l’identité, de la mémoire et de la légitimité sociale. Ne pas renier son village revient à honorer ses origines, à reconnaître la dette symbolique contractée envers la communauté qui a nourri, éduqué et façonné l’individu. Dans cette perspective, les femmes et les enfants incarnent la conscience morale du groupe : les premières, gardiennes des traditions et de la continuité culturelle ; les seconds, héritiers en devenir. Leur désapprobation devient ainsi une sanction sociale implicite, signe d’une rupture avec les valeurs fondamentales. Renier son village serait alors synonyme d’ingratitude, de déracinement, voire de trahison. L’individu qui s’y adonne perd non seulement son ancrage, mais aussi sa crédibilité sociale, car on ne fait confiance qu’à celui qui sait d’où il vient.
Cependant, ce proverbe peut être abordé dans une perspective critique. Le village n’est pas uniquement un refuge identitaire, il peut aussi représenter un espace de contraintes, de normes rigides et d’injustices sociales. Certaines traditions peuvent enfermer l’individu dans des rôles prédéfinis, limiter son émancipation ou étouffer ses aspirations personnelles. Dans ce contexte, « renier son village » peut être interprété non comme une trahison, mais comme un acte de libération, une rupture nécessaire pour accéder à une autonomie intellectuelle, sociale ou économique. Par ailleurs, l’argument de la désapprobation des femmes et des enfants peut être perçu comme une forme de pression affective visant à maintenir l’ordre établi. Il s’agit alors moins d’une sanction morale universelle que d’un mécanisme de régulation sociale, parfois conservateur, voire oppressif.
Entre ces deux lectures, une voie médiane s’impose : celle d’une fidélité lucide. Il ne s’agit ni de renier son village ni de s’y soumettre aveuglément, mais de construire une relation dynamique avec ses origines. L’individu peut reconnaître l’importance de son héritage culturel tout en se réservant le droit de le questionner, de le transformer ou de s’en éloigner partiellement. La désapprobation évoquée dans le proverbe ne doit pas être redoutée comme une fatalité, mais comprise comme un dialogue intergénérationnel, parfois conflictuel, mais fécond. Ainsi, le véritable enjeu n’est pas de rester ou de partir, mais de savoir comment habiter symboliquement son village, même à distance : en gardant vivantes certaines valeurs, tout en s’ouvrant à d’autres horizons.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

MOURIR AU POUVOIR

Il a quatre-vingt-treize ans. Le chiffre lui-même semble déjà une fatigue. Et pourtant, il est là, rivé au sommet de l’État comme une vieille racine qui, depuis quarante-six saisons sèches, refuse d’être arrachée à la terre qu’elle a peu à peu épuisée. On le dit diminué ; mais le pouvoir, lui, ne tremble pas. Il tient encore, comme ces maisons lézardées dont la façade menace sans jamais céder.
Je songe, en le regardant à la télévision camerounaise, à ces patriarches bibliques qui vivaient au-delà de la mesure humaine, sauf qu’ici, le miracle a pris la forme d’un fauteuil. Ce fauteuil n’est plus un siège : c’est une seconde chair. Il s’y est moulé, il s’y est confondu. L’en détacher serait peut-être le blesser comme on arrache une peau trop longtemps soudée.
On parle de stabilité. Mot commode, mot rassurant, qui circule dans les couloirs de l’Assemblée nationale comme un parfum d’encens. Mais la stabilité, parfois, n’est que l’autre nom de l’immobilité. Et l’immobilité, à son tour, celui d’une peur ancienne, enracinée, presque animale : la peur du vide. Car que reste-t-il à cet homme, s’il descend ? Une vie hors du regard, hors du tumulte, hors de cette lumière crue qui l’a façonné ? Il ne quitterait pas seulement le pouvoir, il quitterait sa propre image.
Il faut l’avouer : le pouvoir use ceux qui le subissent, mais il nourrit ceux qui le possèdent. Il leur donne une densité que la vie ordinaire leur refuserait. À force de décider pour les autres, on finit par croire que l’on décide de soi-même, et même du temps. Alors on retarde l’heure, on suspend l’échéance, comme si la mort, elle aussi, pouvait être ajournée par décret.
Autour de lui, un monde s’est organisé, une cour, une toile, une mécanique silencieuse. Des hommes lui doivent tout, et surtout de ne pas tomber. Car s’il tombe, ils tombent avec lui. On comprend mieux, dès lors, ce dévouement empressé, cette fidélité presque fiévreuse : ils ne protègent pas seulement un chef, ils défendent leur propre survie. Il y a aussi, plus sombre encore, cette inquiétude muette : que deviendrait il sans le pouvoir ? Dans certains pays, quitter le sommet, c’est descendre sans filet. Les juges attendent, les ennemis sortent de l’ombre, et les comptes longtemps différés se règlent avec une précision implacable. Le palais devient alors une forteresse, et le pouvoir une muraille.

Mais je crois qu’il y a, au fond, autre chose, quelque chose de plus intime, de plus secret. Peut-être se voit-il comme le dernier témoin d’un monde qui s’efface. Peut-être se dit-il qu’en partant, c’est une époque entière qui s’éteindra. Il demeure, alors, comme on veille un feu presque éteint, non pour qu’il éclaire encore, mais pour qu’il ne s’évanouisse pas tout à fait.
Et pourtant, il y a dans cette obstination une tristesse que rien ne dissipe. Car le pouvoir n’est pas fait pour être gardé comme un héritage jalousement enfermé. Il est fait pour circuler, pour passer de main en main, comme une parole vivante. À trop retenir le temps, on finit par le figer et ce qui ne bouge plus commence déjà à mourir.

Ainsi, le vieil homme demeure. Non seulement par volonté, mais par nécessité, par peur, par habitude — et peut-être, plus simplement encore, parce qu’il ne sait plus comment partir.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (9)

« Ne fixe pas le prix du bien de ton frère ; c’est à lui que revient le droit de le fixer. »

Le proverbe affirme d’abord une évidence morale : la valeur d’un bien ne se réduit pas à sa mesure marchande, elle est aussi tissée d’histoire et d’usage. Fixer le prix à la place d’autrui, c’est empiéter sur sa souveraineté, lui ravir la parole qui atteste de son rapport intime à l’objet. Dans cette perspective, le prix n’est pas seulement un chiffre : il est une signature. Laisser le frère décider, c’est reconnaître sa dignité de sujet, son droit à dire ce que vaut ce qui lui appartient. Le proverbe propose une règle de justice minimale : ne pas confondre estimation et appropriation, conseil et domination. Il protège la frontière fragile entre l’échange et la dépossession.

Pourtant, cette souveraineté n’est pas sans limites. Dans la réalité des échanges, le prix se négocie, se discute, se confronte à des normes collectives. Si chacun fixait seul la valeur de ses biens, le marché deviendrait impraticable, livré à l’arbitraire ou à l’excès. Refuser toute intervention d’autrui, n’est-ce pas parfois refuser le dialogue, l’expertise ou même la vérité des choses. Il existe des situations où l’évaluation extérieure protège contre l’ignorance, contre la manipulation, contre les illusions de valeur. Le frère peut surestimer son bien, comme il peut le sous-estimer sous l’effet de la contrainte ou de la naïveté. Dans ces cas, la parole de l’autre n’est plus une intrusion, mais une médiation nécessaire. Le proverbe, pris à la lettre, risquerait donc d’ériger en principe une autonomie qui, en pratique, ne peut être totale.

La sagesse du proverbe ne réside ni dans l’exclusion de l’autre, ni dans la confiscation de la parole du propriétaire, mais dans l’équilibre qu’il suggère implicitement. Il ne s’agit pas d’interdire toute estimation extérieure, mais de rappeler que celle-ci doit rester seconde, subordonnée à la voix première du détenteur du bien. Le prix juste naît alors d’une co-construction : l’un propose, l’autre dispose, et le dialogue ajuste. Le proverbe trace une éthique de l’échange où le respect précède la transaction, où la valeur ne s’impose pas, mais se négocie sans violence symbolique.

Ainsi compris, il ne ferme pas le marché : il l’humanise.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (8)

« N’empêche pas le mauvais danseur de danser, il se désistera lui-même. »

Ce proverbe suggère une posture de retenue : laisser le mauvais danseur entrer dans l’arène, car l’évidence de son incapacité finira par éclater d’elle-même. Ici, la danse devient une métaphore de l’action humaine exposée au regard social. Empêcher reviendrait à masquer la vérité ; autoriser, au contraire, permet à l’erreur de se révéler dans sa nudité.

Dans cette perspective, le proverbe valorise une forme de pédagogie par l’expérience. L’échec n’est pas une chute inutile, il devient un miroir. Le mauvais danseur, confronté à ses propres limites, apprend ce qu’aucun discours ne saurait lui inculquer avec autant de force. Ainsi, la société n’a pas toujours à corriger, encore moins à prévenir : elle peut aussi laisser advenir, afin que la réalité fasse son œuvre.

Cette sagesse rejoint une économie du geste social : intervenir à tout moment, c’est risquer d’étouffer la responsabilité individuelle. En laissant faire, on reconnaît à chacun le droit de se mesurer à ses propres illusions.

 Mais cette retenue n’est-elle pas, parfois, une démission déguisée ? Car tous les espaces ne sont pas des scènes inoffensives. Il est des danses dont les faux pas coûtent cher à soi-même comme aux autres. Laisser danser le mauvais danseur peut alors signifier laisser se produire un désordre évitable, voire un dommage irréversible.

Dans cette optique, le proverbe peut être critiqué pour son apparente neutralité morale. Ne pas empêcher, c’est aussi tolérer. Or, toute société repose sur des mécanismes de régulation, d’anticipation et de prévention. Attendre que l’incompétence se manifeste pour agir revient à accepter une forme de gaspillage du temps, des ressources, voire de la dignité.

De plus, certains « mauvais danseurs » ne se désistent jamais d’eux-mêmes. L’orgueil, l’aveuglement ou la quête de reconnaissance peuvent les maintenir sur scène bien au-delà du raisonnable. Dans ces cas, l’absence d’intervention ne produit pas la lucidité espérée, mais prolonge l’erreur et ses effets.
Le proverbe, dans sa profondeur, ne prescrit pas une passivité absolue, mais appelle à un discernement subtil. Il ne s’agit pas de laisser faire en toute circonstance, ni d’intervenir systématiquement, mais de juger du moment et du contexte.
Laisser danser peut être salutaire lorsque l’enjeu est formateur, lorsque l’erreur n’engage que celui qui la commet, et lorsque l’expérience peut conduire à une prise de conscience. En revanche, intervenir devient nécessaire lorsque les conséquences dépassent l’individu, lorsque le tort causé est disproportionné, ou lorsque l’illusion persiste malgré les signes évidents.
Ainsi, le proverbe esquisse une éthique de la régulation mesurée : savoir quand se taire pour laisser apprendre, et savoir quand parler pour empêcher le pire. Entre le silence complice et l’ingérence excessive, il trace une ligne fragile, celle de la responsabilité partagée.
Car, au fond, la danse humaine n’est jamais tout à fait solitaire : même le mauvais danseur évolue sur une scène commune. Et c’est peut-être là que réside la véritable leçon, non pas dans l’abandon à soi-même, mais dans l’équilibre entre liberté d’agir et vigilance collective.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (7)

« Ne gâte pas tes relations avec les morts : c’est chez eux que tu iras. »

Dans la pensée congolaise, les morts ne sont pas absents : ils sont dans les ombres silencieuses et le vent qui souffle, ils sont dans la mémoire des vivants. Le proverbe invite à ne pas rompre avec ceux qui ont quitté le monde visible, car ils demeurent les gardiens de l’ordre du monde invisible. Respecter les morts, c’est honorer la chaîne des générations, c’est maintenir le pacte qui relie les ancêtres aux vivants. Dans cette perspective, la mort n’est pas une rupture, mais un passage ; et la relation avec les morts, une diplomatie de l’âme.

Ainsi, « ne pas gâter ses relations avec les morts » signifie préserver les rites, les noms, les tombes, les récits. C’est reconnaître que l’identité individuelle s’enracine dans une généalogie. Le vivant qui insulte ses morts s’arrache à lui-même ; il devient un être sans mémoire, sans protection symbolique. Le proverbe agit alors comme une injonction morale : vivre en tenant compte de l’au-delà, car le destin humain est de rejoindre, un jour, la communauté des ancêtres.

Mais cette fidélité peut se muer en contrainte. Car que signifie entretenir de bonnes relations avec les morts lorsque les traditions qu’ils incarnent deviennent oppressives ? Le proverbe peut être compris comme une stratégie de conservation sociale. En invoquant les morts, on impose aux vivants une conformité, une obéissance, parfois une peur.

Les morts peuvent être instrumentalisés pour figer les normes, interdire l’innovation, étouffer la dissidence. Faut-il toujours respecter les héritages, même lorsqu’ils perpétuent l’injustice ? Peut-on dialoguer avec les morts sans se soumettre à eux ?

Dans cette optique critique, « ne pas gâter ses relations avec les morts » peut apparaître comme une invitation à l’immobilisme. Or, vivre, c’est aussi rompre, transformer, contester. Les vivants ne doivent pas être prisonniers des silences du passé. La dignité humaine exige parfois de réinterpréter, voire de désobéir aux ancêtres.

Entre la fidélité aveugle et la rupture radicale, le proverbe appelle une lecture plus nuancée : il ne s’agit ni de sacraliser les morts, ni de les effacer, mais de négocier avec eux. Entretenir de bonnes relations ne signifie pas obéir sans discernement ; cela suppose une mémoire active, critique, vivante.

Les morts deviennent alors non des maîtres, mais des interlocuteurs. Leur héritage n’est pas une prison, mais une matière à penser. Le vivant responsable est celui qui sait écouter sans se soumettre, honorer sans s’aliéner, hériter sans renoncer à créer.

Ainsi compris, le proverbe rappelle une vérité essentielle : nous sommes des êtres de passage. Aller « chez les morts », ce n’est pas seulement mourir, c’est entrer dans l’histoire, devenir à notre tour mémoire pour les autres. La question n’est donc pas seulement de savoir comment nous traitons les morts, mais aussi quel type de morts nous serons pour les vivants.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (6)

« Mieux vaut se fier à ce que l’on voit qu’à ce que l’on entend. »

Ce proverbe érige l’œil en juge souverain du réel. Voir, c’est toucher du regard, c’est établir une relation directe avec l’événement, sans l’intermédiaire déformant des voix humaines. Dans les sociétés congolaises anciennes comme celles où s’enracine le ciluba, la rumeur circule vite, se gonfle d’intentions et se charge d’affects. L’ouï-dire devient alors un terrain fertile pour l’erreur, la manipulation ou l’exagération.

Ainsi, le témoin oculaire apparaît comme celui qui détient une vérité plus stable, presque irréfutable. Il a été là, présent au moment où les faits se sont produits. Sa parole s’ancre dans une expérience vécue. Le proverbe devient alors une éthique de la prudence : ne juge pas sur la base de ce que tu entends, car la parole d’autrui est traversée par ses intérêts, ses peurs ou ses désirs. En ce sens, il invite à une discipline du jugement et à une méfiance salutaire envers la circulation incontrôlée des discours.

Mais cette confiance accordée au regard mérite d’être interrogée. Voir n’est pas toujours comprendre. L’œil lui-même peut être trompé : illusions, angles morts, interprétations hâtives. Ce que l’on croit avoir vu peut n’être qu’une apparence, une scène mal comprise, un fragment isolé d’une réalité plus complexe.

Par ailleurs, certaines vérités échappent au visible. Les intentions, les sentiments, les intrigues sociales ou politiques ne se donnent pas toujours à voir. Elles circulent précisément dans la parole, dans ce que l’on entend, dans les récits et les confidences. Refuser d’écouter, c’est parfois se priver d’une dimension essentielle du réel.

L’oreille, en ce sens, n’est pas seulement le lieu de la rumeur ; elle est aussi celui de la transmission du savoir, de la mémoire collective et de l’expérience accumulée. Dans les cultures orales, écouter est un acte fondamental d’apprentissage. Le proverbe, s’il est pris à la lettre, pourrait donc conduire à un appauvrissement de la connaissance en disqualifiant trop vite la parole.

Entre l’œil et l’oreille, il ne s’agit pas de choisir un tyran cognitif, mais de construire une vigilance équilibrée. Le proverbe ne condamne pas l’écoute en soi ; il met en garde contre la crédulité. De même, il n’idéalise pas naïvement la vision, mais souligne sa relative immédiateté.

La sagesse qui se dégage de cette tension invite à croiser les sources : voir quand c’est possible, écouter avec discernement, confronter les versions, interroger les apparences. La vérité ne réside ni uniquement dans le visible ni uniquement dans l’audible, mais dans leur mise en dialogue critique.

Ainsi compris, le proverbe devient une pédagogie de la lucidité : il enseigne que toute connaissance exige une vigilance des sens et une réflexion profonde. Il ne s’agit plus seulement de voir ou d’entendre, mais de comprendre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (5)

« N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Dans le silence des villages comme dans le tumulte des villes congolaises, certains proverbes surgissent comme des éclats de pensée venus d’un autre âge. Celui-ci, paradoxal et presque vertigineux, renverse l’ordre habituel des désirs humains : « N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. » À la première lecture, il trouble. À la seconde écoute, il instruit. À la troisième, il déstabilise toute certitude sur la vie, la mort et le désir.

Dans l’imaginaire courant, les morts sont souvent perçus comme des figures de repos, de délivrance ou même de bonheur silencieux. Les vivants, écrasés par les souffrances quotidiennes, peuvent être tentés de les envier : la paix du tombeau semble parfois préférable au poids des responsabilités, des injustices et des épreuves.
Cette première lecture du monde installe une hiérarchie implicite : la mort serait un refuge, un état supérieur de tranquillité. Ainsi, l’envie circule du vivant vers le mort. Le proverbe commence donc par corriger cette illusion : « N’envie pas les morts ». Il déconstruit une tentation existentielle dangereuse, celle de croire que l’absence de vie équivaut à un gain.

Mais le proverbe ne s’arrête pas à cette mise en garde. Il opère un renversement radical : « ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Ici, la parole proverbiale quitte le domaine du visible pour entrer dans celui du symbolique. Elle prête aux morts une conscience, un regard, presque une nostalgie. Les morts ne seraient pas dans le bonheur de l’achèvement, mais dans une forme de manque : ils envieraient les vivants.

Pourquoi ? Parce que vivre, malgré les douleurs, c’est encore pouvoir agir, transformer, aimer, corriger ses erreurs, parler, réparer, espérer. La vie devient alors un espace de possibilités que la mort a définitivement fermé.

Ainsi, le proverbe inverse la direction du désir : ce n’est plus le vivant qui aspire à la mort, mais la mort qui désire la vie non pas comme une existence biologique, mais comme une puissance d’action.

De cette tension naît une leçon philosophique implicite : la vie, même difficile, reste un privilège d’agir et de devenir. Le proverbe ne nie pas la souffrance humaine, mais il la replace dans une économie plus vaste du sens.
La véritable sagesse ne consiste donc ni à glorifier la mort ni à la craindre, mais à reconnaître la valeur irremplaçable du temps vivant. En affirmant que les morts envient les vivants, le proverbe transforme la douleur en appel à la responsabilité : chaque instant vécu devient un espace de possibilité à ne pas gaspiller.

Il s’agit moins d’un optimisme naïf que d’une pédagogie de la conscience : vivre n’est pas seulement survivre, c’est encore pouvoir choisir, corriger, créer.

Ce proverbe, en apparence simple, fonctionne comme une machine dialectique. Il part d’une tentation (envier la mort), la renverse (la mort envierait la vie), puis en extrait une morale implicite : la vie, même fragile, demeure un champ d’action irremplaçable.
Ainsi, la parole proverbiale ne décrit pas seulement le monde : elle le reconfigure. Et dans ce renversement subtil, elle nous rappelle que le plus grand danger n’est peut-être pas de mourir, mais d’oublier la valeur de vivre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le verbe et le masque !

Depuis quelque temps, chaque sortie médiatique de Paul Kagame semble agir comme une pierre jetée dans l’eau trouble de la géopolitique africaine et internationale. Les cercles d’analystes s’animent, les amphithéâtres de science politique bruissent, et les experts — politologues, chercheurs, observateurs avertis — tendent l’oreille. Mais ce n’est point tant pour applaudir une vision éclairée que pour ausculter une parole devenue, au fil du temps, matière à controverse, sinon à inquiétude.

Les interventions se multiplient, se superposent, s’intensifient. Et la plus récente, celle d’il y a à peine deux jours, n’a pas échappé à ce nouveau tribunal de la conscience critique. Chaque phrase y a été disséquée, chaque silence interrogé, chaque inflexion soupçonnée.
Car il n’est nul besoin d’être un analyste chevronné pour percevoir, derrière l’impassibilité presque sculpturale du visage, une forme de rigidité calculée. La mimique est contenue, presque figée ; le propos, quant à lui, semble parfois s’envelopper d’un flou subtil, comme si la clarté était devenue un luxe inutile. Ainsi parle l’homme fort de Kigali : avec une assurance qui frôle l’inébranlable, mais dont les contours interrogent. Oui quand Kigali parle, l’Afrique s’interroge. Car on voit le masque qui perturbe le verbe.
L’opinion congolaise, un instant bercée d’espérance, avait cru à la promesse du respect des engagements issus des Accords de Washington. Ces accords, signés il y a un peu plus d’un mois, prévoyaient notamment le retrait des troupes rwandaises de l’Est de la République démocratique du Congo.
Ce fut une joie brève, presque fragile — semblable à une éclaircie dans un ciel d’orage.
Car très vite, le discours a changé de ton. D’un revers de verbe, tout semble avoir été remis au point de départ. Le refus est désormais explicite : Kigali ne quittera pas le sol congolais. Et pour justifier cette position, le Président rwandais invoque une logique sécuritaire élargie, affirmant le droit de défendre ses frontières… jusqu’à vingt kilomètres à l’intérieur du territoire congolais.
Un argument qui, à bien des égards, rappelle ces situations du quotidien où la force s’habille de nécessité. Comme ce voisin qui, sous prétexte de protéger sa clôture, s’autorise à empiéter sur le jardin d’autrui — redessinant les limites selon son seul intérêt.
Dans ses déclarations, Paul Kagame estime ces mesures injustes, déséquilibrées, trop favorables à Kinshasa. Il rejette même, sans détour, tout lien contraignant avec les accords signés. Une posture qui laisse perplexe : que vaut une signature si elle peut être effacée par la seule volonté de celui qui l’a apposée ?
Dans le même souffle, Kigali accuse le gouvernement de Félix Tshisekedi de passivité face aux exactions des FDLR, groupe armé hostile au Rwanda. Mais, paradoxe troublant, il ne voit aucune contradiction à tolérer — voire faciliter — les mouvements de Joseph Kabila, aujourd’hui figure d’opposition déclarée et, selon Kinshasa, acteur de déstabilisation.
Là encore, l’exemple éclaire le propos : c’est comme condamner l’incendie chez soi tout en alimentant les braises chez le voisin. Une logique à géométrie variable, où les principes s’adaptent aux intérêts du moment.
En filigrane, un message semble se dessiner, presque sans détour :
« Faites ce que je dis, mais ne faites ni ce que je fais, ni comme je le fais. »
Ainsi se construit une diplomatie où la revendication devient un monopole, et où la sécurité — notion pourtant universelle — se réduit à une priorité unilatérale : celle du Rwanda, de son Président et de son régime.
Mais à trop jouer avec les lignes, ne risque-t-on pas de jouer avec le feu ? À user de subterfuges pour déstabiliser ses interlocuteurs, ne finit-on pas par s’exposer soi-même à l’isolement ?
L’épisode de la protection accordée à Joseph Kabila, pourtant condamné à mort par la justice de Kinshasa, en est une illustration troublante. Il révèle une réalité brutale des relations internationales : les alliances ne sont pas toujours morales, elles sont souvent stratégiques.
Comme le dit un proverbe revisité :
les amis de nos amis sont nos amis… mais les ennemis de nos ennemis ne deviennent jamais innocents pour autant.
Kinshasa gagnerait à méditer cette équation, non pour céder à la suspicion permanente, mais pour affiner sa lecture des rapports de force. Car dans ce jeu d’échecs régional, chaque mouvement compte, chaque silence pèse, chaque alliance interroge.
Et au bout de cette réflexion surgit une question, presque provocante, mais révélatrice du trouble ambiant :
Joseph Kabila est-il encore pleinement inscrit dans le destin congolais, ou est-il devenu une pièce sur un échiquier plus vaste ?

ZADAIN KASONGO T.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (4)

« Sois fort comme une fourmi blanche, comme un marteau, comme un fer de la forge. »

On dirait une injonction simple, presque rude, lancée à la manière de ces paroles anciennes qui ne s’embarrassent ni d’explication ni de précaution. Mais à mesure que je la rumine — car certains proverbes ne se comprennent qu’à force d’être mâchés intérieurement — il me semble qu’elle dissimule une inquiétude plus qu’elle ne propose un repos. Elle ne dit pas ce qu’est la force ; elle trahit, plutôt, notre embarras à la définir.

Car enfin, quelle étrange alliance que celle de ces trois figures : la fourmi blanche, le marteau, le fer de la forge. Rien ne les rapproche, sinon le mot « force » que nous leur plaquons, comme pour conjurer une dispersion plus profonde. C’est que nous voulons croire à une unité de la puissance humaine, là où il n’y a peut-être qu’un conflit de postures, une oscillation jamais résolue.

La fourmi blanche d’abord. Qui songerait à voir en elle une image de force, sinon celui qui a surpris son œuvre secrète ? Elle ne s’annonce pas, ne revendique rien, ne laisse derrière elle que la ruine lente, presque honteuse, des choses que nous pensions durables. Elle travaille dans le silence, et ce silence est peut-être ce qui nous trouble le plus. Nous vivons dans le culte de l’éclat, du visible, de l’acte qui se montre ; elle, au contraire, nous enseigne une efficacité sans témoin. Être fort comme elle, ce serait consentir à n’être rien aux yeux des autres, à laisser croire que rien ne se passe, alors même que tout se transforme. Mais qui, parmi nous, accepte une telle modestie ? Et surtout, qui ne soupçonne pas, dans cette patience, une tentation de fuite, comme si ne pas affronter devenait une manière élégante de capituler ?

Vient ensuite le marteau. Avec lui, plus d’ambiguïté : la force se fait entendre. Elle frappe, elle tranche, elle impose. On pourrait croire qu’enfin nous touchons à une vérité simple, presque rassurante. Le marteau ne doute pas. Il ne ruse pas. Il ne s’excuse pas. Il agit. Et pourtant, cette clarté même finit par inquiéter. Car le geste qui frappe est aussi celui qui simplifie. Il ne connaît ni la nuance ni la résistance intérieure des choses. Il transforme, certes, mais en écrasant ce qui ne cède pas immédiatement. Combien de fois avons-nous pris pour de la force ce qui n’était que l’impatience de conclure, le refus de comprendre, la hâte de réduire le réel à ce que nous pouvions en saisir d’un coup ?

Et puis il y a le fer de la forge. Celui-là, au moins, porte en lui une histoire. Il n’est pas né fort ; il l’est devenu. Il a connu le feu, la contrainte, les coups répétés, peut-être même une forme de violence qu’on n’ose plus nommer. Sa solidité est le souvenir de ces épreuves. Nous aimons cette image, parce qu’elle donne un sens à la souffrance : elle promet que rien n’est perdu de ce qui nous a meurtris, que tout peut se convertir en résistance. Mais là encore, une gêne subsiste. Car le fer, une fois forgé, se ferme. Il acquiert une dureté qui peut le sauver ou le condamner. À force d’avoir été formé, il devient parfois incapable de se déformer encore. Et l’on se demande si cette force-là n’est pas aussi une prison.

Ainsi, ce proverbe que l’on croyait limpide nous place devant une alternative sans cesse reconduite : faut-il s’effacer pour durer, frapper pour exister, ou se laisser transformer pour résister ? Et surtout, comment être tout cela à la fois sans se perdre ?

Je me méfie des synthèses trop rapides. Il est tentant de dire que la véritable force consiste à combiner ces trois modèles, à passer de l’un à l’autre selon les circonstances. C’est là une sagesse que l’on répète volontiers, parce qu’elle ne nous oblige à rien de précis. Mais dans la vie réelle, les choses ne se disposent pas avec une telle docilité. Nous sommes rarement libres de choisir notre manière d’être forts. Il y a en chacun de nous une pente secrète : les uns se réfugient dans la patience, les autres dans l’action, d’autres encore dans une rigidité acquise au prix de leurs blessures.

Et peut-être faut-il accepter cette imperfection. Peut-être la force humaine n’est-elle jamais qu’un équilibre instable, toujours menacé, toujours à reprendre. Le proverbe, dès lors, ne nous donnerait pas une règle, mais un miroir, un miroir où se reflètent nos contradictions, nos illusions, et cette obstination à vouloir être fort sans savoir très bien de quelle force nous parlons.

Au fond, ce qui me frappe dans cette parole ancienne, ce n’est pas ce qu’elle affirme, mais ce qu’elle laisse en suspens. Elle nous convoque à une exigence sans nous en donner la clé. Et c’est peut-être cela, sa vérité la plus profonde : nous rappeler que la force, comme toute chose humaine, n’est jamais donnée, jamais acquise, jamais simple, mais toujours à interroger, jusque dans ses formes les plus familières.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE BIEN COMMUN : ENTRE PAROLE ET ÉPREUVE

On le retrouve partout : dans les discours officiels à Kinshasa, dans les déclarations solennelles des ministres, dans les promesses répétées depuis l’indépendance de 1960 jusqu’aux alternances politiques récentes. Le « bien commun » s’y prononce avec gravité, comme un mot hérité, presque sacré. Mais dans le tumulte quotidien de la République, qui y croit encore sans réserve ? Et surtout, qui y consent réellement ?
Car enfin, regardons autour de nous. Dans les rues, dans les administrations, dans les circuits économiques formels et informels, ce qui organise la vie collective semble moins relever d’un idéal partagé que d’une négociation permanente d’intérêts particuliers. Le bien commun, dans ce contexte, prend souvent l’allure d’un voile posé sur des pratiques où dominent le clientélisme, la survie individuelle et la captation des ressources. Il devient une langue officielle qui ne correspond plus à la grammaire réelle des comportements.
Il sert, en effet. Il sert à légitimer des décisions politiques parfois éloignées des besoins essentiels des populations : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation ou à la sécurité. Il sert à justifier des projets dont les bénéfices se concentrent dans des cercles restreints.

À force d’être invoqué sans être incarné, le « commun » se rétrécit : il n’est plus l’horizon de tous, mais l’argument de quelques-uns, élargi par le discours pour mieux masquer son étroitesse. Faut-il alors conclure que le bien commun, en RDC, n’est qu’un mythe, une fiction utile au maintien des apparences ? Ce serait céder à une forme de désenchantement trop rapide, presque dangereux.

Car il suffit d’observer les moments de crise pour comprendre que cette idée, même affaiblie, continue de structurer en profondeur les attentes sociales. Lors des catastrophes, des conflits ou des mobilisations citoyennes, quelque chose ressurgit : une exigence implicite de justice, de solidarité, de partage. Dans ces instants, le bien commun cesse d’être un mot pour redevenir une attente brûlante. Il réapparaît là où l’État faillit, mais où la société refuse encore de se dissoudre. Sans lui, en effet, que resterait-il ? Une juxtaposition d’intérêts concurrents dans un espace déjà fragilisé par l’histoire coloniale, les guerres, et les tensions économiques. Une société sans bien commun ne serait plus qu’un territoire habité, mais non partagé, un lieu de coexistence sans communauté. Et cela, même les plus sceptiques semblent le pressentir.

Ainsi, en RDC, le bien commun vit dans une contradiction permanente : il est à la fois discrédité dans les pratiques et indispensable dans les représentations. On n’y croit plus tout à fait, mais on ne peut pas s’en passer. Il agit comme une frontière invisible entre le chaos pur et une forme minimale d’ordre collectif.
Et pourtant, il existe des éclats. Des gestes discrets, souvent invisibles aux grandes scènes politiques : des citoyens qui refusent la corruption, des communautés qui s’organisent pour maintenir une école ou un dispensaire, des individus qui renoncent à un avantage personnel pour préserver un équilibre fragile. Ces exceptions, dans leur modestie même, révèlent que le bien commun n’est pas totalement éteint, seulement dispersé, fragile, menacé.
Il faut donc se garder de deux illusions dans le contexte congolais : croire que le bien commun existe déjà, inscrit dans les institutions, ou affirmer qu’il n’existe pas du tout. Il est plutôt ce qui manque à l’État et ce qui oblige la société. Il n’est pas donné ; il est à construire, sans cesse, contre les forces qui le dissolvent.
En RDC, plus qu’ailleurs peut-être, le bien commun ne descend pas des principes : il dépend des renoncements concrets, renoncer à détourner, à privilégier son clan, à instrumentaliser le pouvoir, et des fidélités silencieuses à une idée exigeante de la communauté.
Mythe, sans doute, lorsqu’il est invoqué pour masquer les fractures. Horizon, certainement, dès lors qu’il devient une exigence qui juge les pratiques réelles.
Et au fond, ce qui dérange dans la RDC, ce n’est pas tant que le bien commun soit inaccessible, mais qu’il exige une transformation profonde des comportements, une conversion lente, difficile, presque contraire aux logiques de survie qui dominent encore.
C’est peut-être là que se joue son avenir : non dans les discours qui le célèbrent, mais dans les renoncements qu’il réclame.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.