15.9 C
Bruxelles
dimanche, mai 3, 2026

Buy now

Accueil Blog Page 5

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES (3)

« Seule la poule qui erre attrape la vermine à manger. » Ce proverbe traduit du ciluba semble sourire de sa propre modestie. On croirait une observation distraite, presque paysanne, et c’est déjà une leçon pour notre orgueil d’hommes pressés. Nous aimons la sécurité. Nous nous installons, nous clôturons, nous organisons nos existences comme des enclos bien tenus, persuadés que la stabilité nous préservera du manque. Mais la vie, elle, ne se laisse pas enfermer. Elle exige que l’on se déplace, que l’on cherche, que l’on accepte de ne pas savoir où l’on trouvera sa subsistance matérielle ou spirituelle. Il y a dans cette « errance » une nécessité presque rude : celui qui ne sort pas de lui-même finit par se dessécher. On ne découvre rien en restant immobile, sinon l’étendue de sa propre peur.
Et pourtant, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette image. Car, enfin, la poule qui erre s’expose. Elle quitte la proximité rassurante du foyer, elle s’aventure dans un monde où tout peut la menacer. Faut-il donc se perdre pour vivre ? Cette agitation que l’on nomme quête n’est-elle pas parfois une fuite ? Nous connaissons ces existences dispersées, toujours en mouvement, incapables de s’attacher à une terre, à une tâche, à un être. Elles cherchent sans trouver, ou plutôt elles trouvent sans jamais retenir. Leur errance n’est plus féconde : elle devient une fatigue.

Ainsi, le proverbe nous place devant une vérité plus exigeante qu’il n’y paraît. Il ne nous dit pas : « Errez ». Il nous dit : « Cherchez ». Ce n’est pas la dispersion qui nourrit, mais une certaine manière d’aller au-devant du monde, avec vigilance, avec patience. La poule qui trouve de quoi manger n’est pas celle qui court en tous sens, mais celle qui sait où gratter, qui reconnaît, sous la poussière, ce qui peut la nourrir.
Peut-être est-ce là, au fond, la condition humaine : sortir de soi sans se perdre, s’exposer sans se dissoudre, consentir au risque sans renoncer à la fidélité. Il faut bien quitter l’abri pour vivre, mais encore faut-il savoir y revenir, ou du moins ne pas oublier qu’il existe.

Car l’errance, livrée à elle-même, n’est qu’un vertige. Mais tenue en laisse par une exigence intérieure, elle devient une voie étroite, incertaine, mais parfois féconde où l’homme apprend, en cherchant sa subsistance, à se chercher lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE

Il y a, dans ce proverbe traduit du ciluba : « Chargez-vous d’une chose, ainsi le poids sera à votre mesure », une vérité qui ne s’offre pas d’emblée, mais qui se découvre à mesure que l’on avance dans la vie, comme ces sentiers étroits qui ne révèlent leur horizon qu’au marcheur patient.
Nous vivons à une époque qui nous disperse. Chacun veut tout embrasser, tout porter, tout dire, et finit par ne rien tenir. Alors cette parole ancienne vient comme un rappel presque sévère : choisis, limite-toi, accepte de ne pas être partout. Il y a une dignité dans le fait de se charger d’une seule chose. Celui qui concentre ses forces ne les dilapide pas ; il creuse, il approfondit, il s’enracine. Et l’on pourrait croire que le poids devient plus léger simplement parce qu’il est unique, comme si l’âme, délivrée du tumulte, retrouvait enfin sa juste respiration.

Mais cette sagesse, si l’on n’y prend garde, peut devenir une ruse. Car, enfin, qui choisit vraiment son fardeau ? Il est des charges qui s’imposent à nous avec la brutalité des événements : une famille à soutenir, une injustice à combattre, une époque qui exige plus qu’elle ne demande. On ne se « charge » pas toujours ; souvent, on est chargé. Et alors, cette belle mesure que promet le proverbe se fissure. Le poids déborde, écrase, dément toute prévision.
Plus encore : se limiter à une seule tâche peut dissimuler une prudence inquiétante. On se protège sous le prétexte de la mesure. On se retranche derrière une responsabilité bien circonscrite pour ne pas affronter l’appel plus vaste, plus risqué, qui exige de nous davantage que ce que nous croyions pouvoir donner. Il y a des fidélités qui rassurent, mais qui enferment.
Et pourtant, il serait trop simple de rejeter la leçon. Car la vérité de ce proverbe n’est ni dans la restriction ni dans l’excès. Elle est dans ce mouvement intérieur par lequel l’homme apprend à porter ce qu’il n’aurait pas cru pouvoir porter. La mesure ne précède pas l’épreuve ; elle en naît. On commence par une charge humble, presque à hauteur d’homme, et c’est en la portant, parfois avec fatigue, parfois avec révolte que l’on découvre en soi une force ignorée.
Ainsi, le poids devient « à votre mesure » non parce qu’il a été calculé, mais parce qu’il vous a transformé, souvent malgré vous.
Il y a là une leçon discrète, presque austère : ne cherchez ni à tout fuir ni à tout embrasser. Acceptez de porter, d’abord, ce qui est à votre portée non pour vous y enfermer, mais pour apprendre, dans cette fidélité première, à devenir capable de plus.
Car la vraie mesure de l’homme, au fond, n’est jamais celle qu’il se donne au départ. Elle est celle que la vie, patiemment, douloureusement parfois, finit par lui arracher.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE POLITIQUE FACE AU RELIGIEUX

Il y a, au cœur du drame congolais, une étrange familiarité entre le politique et le religieux : ils se querellent comme deux frères qui ne peuvent ni vivre ensemble ni se séparer tout à fait. L’un prétend organiser le pays, l’autre prétend sauver les âmes. Et chacun, au fond, convoite l’homme entier.
On voudrait croire que le politique, enfin délivré des tutelles invisibles, pourrait gouverner seul, dans la clarté des lois et la rigueur des institutions. Mais que valent ces institutions lorsqu’elles chancellent ? Que devient l’autorité lorsque le peuple n’y reconnaît plus qu’une façade ? Depuis la longue nuit inaugurée sous Mobutu Sese Seko, et prolongée par des crises à répétition, le pouvoir congolais n’a cessé de chercher un apaisement qui lui échappe, comme une eau qu’on tente de saisir à mains nues.
Alors le religieux s’avance. Non pas toujours avec humilité. Il lui arrive d’avoir la voix trop assurée de ceux qui se croient porteurs de vérité, mais avec cette force singulière d’être encore écouté.

Lorsque l’État se tait, ou ment comme à l’époque récente de Joseph Kabila, ou se dérobe, il reste ces voix des Églises de réveil, qui, du haut des chaires ou au milieu des foules, rappellent ce que gouverner devrait signifier. En certaines heures graves, elles ont parlé comme parlent les consciences inquiètes : sans pouvoir contraindre, mais avec ce poids étrange des paroles que l’on n’ose pas tout à fait ignorer.

Et pourtant, il faut se méfier de cette consolation. Car le religieux, s’il devient pouvoir, cesse d’être cette voix libre qui dérange. Il s’alourdit, il s’institutionnalise, il pactise et bientôt, il n’est plus qu’un pouvoir parmi d’autres, exposé aux mêmes corruptions, aux mêmes compromissions. Le prophète, dès qu’il s’assied sur le trône, oublie parfois qu’il parlait au nom d’une exigence qui le dépassait.
Le politique, lui, ne peut pas davantage se réfugier dans une neutralité orgueilleuse. On ne gouverne pas des chiffres, ni des abstractions, mais des hommes chargés d’espérance, de peurs, de croyances.

Dans ce pays où tout semble porté à l’excès, la parole comme le silence, la foi comme le doute, l’équilibre apparaît presque comme une vertu étrangère. Et pourtant, c’est peut-être là, dans cette retenue difficile, que se joue encore quelque chose comme une chance.
Le reste n’est que vacarme : le politique qui instrumentalise Dieu, le religieux qui rêve de gouverner les hommes. Entre ces deux tentations, la vérité se retire, discrète, comme si elle refusait d’habiter les lieux où l’on parle trop fort en son nom.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le Champagne David Florimond fait son entrée en scène !

Il est des soirées où Kinshasa ne dort pas. Des nuits où la capitale ne se contente pas de vibrer — elle scintille. Elle pétille .Le vendredi 27 mars 2026, au cœur de la commune huppée de la Gombe, le restaurant Royal Event, sis sur l’avenue du Cercle, s’est transformé en temple de l’élégance et du goût. Quand Kinshasa trinque à l’excellence, c’est la naissance d’un nouveau rituel .
À l’affiche : une star venue de loin, mais promise à un avenir local éclatant — le Champagne David Florimond.
Ce soir-là, les Kinois ne sont pas venus seulement pour voir. Ils sont venus pour goûter, ressentir, juger… et surtout savourer. Car à Kinshasa, on ne fait jamais les choses à moitié : même la curiosité se déguste avec panache.
Présenté comme un champagne original et authentique, David Florimond n’est pas une simple boisson. C’est une déclaration. Une signature. Une promesse tenue dès la première effervescence. Issu exclusivement de la prestigieuse région de Champagne, en France, ce nectar est l’œuvre d’un vigneron indépendant, de ceux qui parlent à leurs vignes comme à des enfants capricieux, et qui surveillent chaque grappe comme un trésor.
De la vigne à la bouteille, rien n’est laissé au hasard. Ici, tradition et modernité dansent une valse délicate, tandis qu’un engagement écologique discret mais réel vient rappeler que même les bulles peuvent avoir une conscience.  «  David Florimond »   c’est le champagne qui fait parler les verres et taire les doutes .
Avec son assemblage savamment équilibré — 35 % Chardonnay, 35 % Meunier et 30 % Pinot Noir — David Florimond ne cherche pas à impressionner. Il séduit. Nuance importante.
À la tête de cette aventure pétillante, Monsieur David Kapuya Ngalula , CEO de la marque, n’a pas caché l’émotion qui accompagnait cet instant. Mais derrière l’homme d’affaires, il y avait aussi l’homme reconnaissant. Car il a tenu à rendre un hommage appuyé à celle qui, dans l’ombre lumineuse des grandes idées, a donné naissance à cette marque : Madame Donna Ndona Nzuzi KAPUYA , épouse, inspiratrice et véritable architecte de ce projet. Je l’appelle affectueusement Beauf ya mwasi.
Et parce qu’à Kinshasa, on ne plaisante pas avec le plaisir, une promesse a été faite — et non des moindres : ici, point de maux de tête au réveil, point de regrets amers. Juste des souvenirs joyeux, des éclats de rire et cette douce impression que la vie, parfois, sait être généreuse.
Très vite, les verres se sont levés. Les conversations se sont nouées. Les regards se sont croisés avec cette complicité silencieuse que seules les bonnes choses savent provoquer. Car un bon champagne ne fait pas que pétiller : il rapproche, il libère, il raconte. Entre raffinement et éclats de rire Kinshasa a adopté « David Florimond »
On imagine déjà David Florimond s’inviter aux mariages où les alliances brillent autant que les bulles, aux anniversaires où l’on compte moins les années que les bénédictions, et même aux retrouvailles improvisées où l’on célèbre simplement le fait d’être ensemble. Ça c’est le goût du vrai, la magie des bulles et la chronique d’une dégustation réussie à Kinshasa .
Et puis, il y a eu ce moment, presque solennel mais délicieusement taquin, où la plateforme de communication LAUTREINFO a pris une résolution digne des grandes institutions… ou des grandes soifs : désormais, les anniversaires se célébreront au Champagne David Florimond.
Certains ont applaudi. D’autres ont discrètement vérifié leur date de naissance, regrettant soudain d’être nés trop tôt dans l’année. Pour les retardataires, une seule consolation : la patience… et l’espoir que les cartons ne s’évaporent pas avant leur tour.
Quant aux heureux élus du mois en cours, qu’ils se tiennent prêts : il semblerait que les bulles aient décidé de leur rendre visite en personne.
Il fallait bien conclure cette soirée par un geste symbolique. Alors, un verre — encore vide mais déjà prometteur — s’est levé vers l’avenir, comme une prière légère adressée au succès.
Car oui, au-delà de la fête, au-delà du goût, au-delà même du prestige, David Florimond s’annonce comme un nouveau fleuron du business, porté par un digne fils de la maison LAUTREINFO .
Et si son absence récente parmi les siens avait suscité quelques interrogations, la réponse est désormais claire : certains silences ne sont que les prémices de grandes effervescences.
À présent, la capitale Kinshasa ne boit plus seulement du champagne. Elle raconte une histoire.

ZADAIN KASONGO T.

LA GRAMMAIRE DU POUVOIR

On parle de la violence comme d’une chose extérieure au politique, comme si elle en était l’accident honteux, la défaillance tardive. Illusion commode. Elle est plus ancienne, plus intime. Elle n’est pas ce qui arrive au pouvoir lorsqu’il déraille. Elle est ce qui l’installe, ce qui le précède, ce qui le hante.
Il suffit de regarder, sans détour, ce qui se joue depuis trois décennies aux confins orientaux de la République démocratique du Congo. Là-bas, dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, l’histoire ne marche pas d’un pas régulier ; elle trébuche, elle revient sur elle-même, elle recommence. L’État, la République démocratique du Congo, n’y est pas absent, non. Mais il y apparaît comme une présence inégale, intermittente, parfois lointaine, comme une voix qui arrive étouffée à travers une porte mal fermée.
Et dans ce vacillement, la violence s’installe. Non pas seulement comme scandale moral, ce qu’elle est toujours, mais comme une manière de gouverner, une manière de tracer des frontières, de décider qui peut circuler, qui doit payer, qui doit se taire. Elle ne détruit pas seulement l’ordre : elle en propose un autre, rudimentaire, précaire, mais efficace à sa manière.

On voudrait croire que tout cela n’est que chaos. Mais le chaos est un mot trop simple, trop consolateur. Il dispense de comprendre. Car même là où l’on ne voit que désordre, il y a des règles tacites, des hiérarchies, des équilibres instables. Les armes ne parlent pas seulement pour tuer ; elles parlent pour administrer.
Ainsi le M23, force supplétive du Rwanda en terre congolaise, n’est pas seulement un épisode de plus dans une longue série de convulsions. Il est un signe : celui d’une souveraineté disputée, fragmentée, où l’autorité se conquiert autant qu’elle se perd. Et l’on pourrait dire, sans forcer le trait, que chaque groupe armé écrit à sa manière une grammaire du pouvoir, une grammaire sans cesse corrigée par la force.

Et l’on voit intervenir, comme une tentative d’endiguer ce flux, la MONUSCO. Mais que peut une présence de stabilisation là où la stabilité elle-même n’a pas de sol ferme ? Elle veille, elle accompagne, elle retarde parfois l’effondrement, sans pouvoir remplacer ce qui manque : une autorité pleinement reconnue, pleinement continue. Il faut alors se défaire d’une illusion plus dangereuse encore que les autres : celle qui consiste à croire que la violence serait extérieure au politique, et qu’il suffirait de l’éradiquer pour retrouver une pureté originelle du pouvoir. Non. La violence est ici moins une anomalie qu’une origine qui n’a pas été dépassée. Mais elle est aussi, et c’est là le tragique, ce qui empêche cette origine de devenir une institution, une durée, une stabilité.

Ainsi se dessine une vérité sombre, que l’on préfère souvent contourner : le politique naît parfois dans la force, mais il ne devient humain que lorsqu’il parvient à s’en éloigner sans l’oublier. Là où cet éloignement échoue, comme dans ces terres meurtries de l’Est congolais, il ne reste qu’une politique inachevée, toujours recommencée, toujours menacée par ce qui l’a fait naître : la convoitise des richesses du sous-sol.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE

« Celui qui mange vite se brûle la langue. » Il y a dans ce proverbe luba une vérité qui n’élève pas la voix, mais qui insiste, comme une brûlure justement, légère d’abord, puis tenace. Nous croyons toujours que le malheur vient de loin, qu’il a la forme spectaculaire des grandes fautes ; et voici qu’il naît, plus humblement, de notre impatience quotidienne.
Nous vivons pressés. Pressés de parler avant d’avoir compris, pressés d’agir avant d’avoir jugé, pressés même d’aimer avant d’avoir regardé. Il nous semble que le monde appartient à ceux qui se hâtent. Et pourtant, combien de ces victoires précipitées ont le goût amer des mets trop chauds, saisis à pleines mains, avalés sans examen, et qui laissent derrière eux une douleur discrète, mais durable.
La sagesse ancienne, elle, ne s’y trompe pas. Elle ne condamne pas l’élan — car il faut bien vivre, choisir, risquer — mais elle redoute cette avidité qui nous jette sur les choses comme si elles allaient nous échapper. Ce n’est pas tant la vitesse qui est en cause que l’aveuglement. Nous ne prenons plus le temps d’éprouver le réel, de le laisser venir à nous, de consentir à sa résistance.
Et pourtant, à trop méditer, à trop différer, l’homme s’épuise aussi dans l’attente. Il regarde refroidir sa vie comme un plat oublié. Il y a une lâcheté de la lenteur, comme il y a une imprudence de la hâte. Entre les deux, il n’existe pas de règle écrite, seulement une vigilance intérieure, une sorte de tact moral qui s’apprend dans l’expérience et parfois dans la douleur.

Ainsi ce proverbe, sous son apparente simplicité, nous met en demeure : non pas de ralentir toujours, mais de ne pas nous livrer tout entier à notre propre empressement. Car ce qui brûle la langue, au fond, ce n’est pas seulement la chaleur des choses — c’est notre incapacité à les approcher avec mesure.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

La Constitution congolaise à l’épreuve du doute

Le débat sur la Constitution ne faiblit pas. Il enfle, se tend, se fragmente. Les avis divergent. Plusieurs voix s’élèvent. Entre cris, soupçons et mémoire troublée, des vérités se disent, se racontent et se dévoilent. Dans l’arène politique, les voix s’entrechoquent comme des vagues en pleine tempête. Des camps se dessinent, se raidissent, s’accusent. Les uns évoquent la nécessité d’une révision, ajustement légitime d’un texte vivant. Les autres redoutent un changement profond, soupçonné d’ouvrir des brèches dangereuses. D’autres encore, plus méfiants, dénoncent des manœuvres politiciennes, suspectant derrière chaque mot une volonté inavouée : celle de s’éterniser au pouvoir. Forte accusation portée contre le Président de la République et son régime au pouvoir. On aura tout entendu. Ainsi va la République démocratique du Congo, ballottée entre aspirations démocratiques et soupçons chroniques.
Les accusations fusent, lourdes, parfois sans appel. Le Président de la République et son régime en place sont pointés du doigt, accusés de nourrir un projet dissimulé de troisième mandat. À tort ou à raison, la rumeur s’est installée, tenace, presque indéracinable. Et pourtant, face à cette clameur, le Chef de l’État s’est levé, ferme, martelant à cor et à cri qu’il ne s’agit nullement d’ouvrir une telle voie. Il rejette ces allégations, les qualifie de faux bruits, d’intoxications savamment entretenues.
Dans cette riposte, il ne ménage pas ses mots. Ses détracteurs, dit-il, s’emploient à semer la confusion, à manipuler l’opinion. Plus surprenant encore, sont désignés nommément certains opposants : les prêtres catholiques. Ils sont accusés non sans preuve de participer à cette propagation d’informations erronées. Une déclaration qui, loin d’apaiser, attise davantage les tensions dans un pays où la parole religieuse de certains prêtres catholiques demeure profondément conflictuelle. Oui très conflictuelle aussi loin de la bible que du vivre ensemble.

Mais au-delà des joutes verbales et des postures politiques, une question plus profonde mérite d’être posée : que vaut réellement cette Constitution que l’on défend ou que l’on combat avec tant d’ardeur ?
Car l’histoire récente du Congo porte en elle des zones d’ombre que nul débat ne saurait ignorer. Lorsque certains accords politiques, conclus dans des contextes de crise, se retrouvent intégrés dans la loi fondamentale, le doute s’installe. Était-ce sagesse politique ou faiblesse stratégique ?
L’exemple souvent évoqué de l’accord de Lemera — symbole pour beaucoup d’un moment de bascule — revient comme une plaie mal cicatrisée dans la mémoire collective. On raconte qu’au nom d’un certain panafricanisme idéalisé, des dispositions auraient permis une présence étrangère prolongée sur le sol congolais. Vrai ou exagéré, ce récit alimente une perception : celle d’une classe politique d’hier parfois naïve, parfois dépassée, voire complice peut-être malgré elle des fragilisations de l’État.
À titre d’exemple, nombreux sont ceux qui se souviennent des années où, dans certaines régions de l’Est, la souveraineté nationale semblait s’effriter. Des populations entières vivaient sous une influence étrangère à peine voilée, pendant que Kinshasa peinait à affirmer son autorité. Dans ces circonstances, chaque ligne constitutionnelle, chaque accord signé, prenait une importance capitale — parfois sous-estimée. C’est encore le cas ce jour où sont couchées ces lignes.
Autre illustration : les débats autour de la nationalité, des terres ou de la décentralisation. Autant de sujets inscrits dans la Constitution ou dans des textes connexes, mais souvent contestés dans leur application. Là encore, le problème ne réside pas uniquement dans les mots, mais dans l’esprit qui les a façonnés et dans les intérêts qu’ils servent.
Dès lors, une interrogation s’impose avec gravité : peut-on sacraliser un texte dont certaines fondations restent discutables ? Et, à l’inverse, peut-on le modifier sans éveiller la crainte d’une dérive autoritaire ?
Le paradoxe est là, entier.

Ceux qui s’opposent farouchement à toute révision se présentent comme les gardiens de la démocratie. Mais leurs positions, parfois rigides, ignorent les imperfections d’un texte qu’ils défendent pourtant avec ferveur. À l’opposé, ceux qui plaident pour une réforme peinent à convaincre de la pureté de leurs intentions, tant le passé politique du pays a habitué les citoyens à la méfiance.
Entre les deux, le peuple observe, souvent désabusé, parfois inquiet. Il aspire moins à des querelles sémantiques qu’à des garanties concrètes : la paix, la stabilité, la justice sociale.
Ainsi, le débat sur la Constitution dépasse la simple question juridique. Il devient un miroir des fractures nationales, un révélateur des peurs et des espoirs d’un peuple longtemps éprouvé.
Et dans ce tumulte, une évidence s’impose : ce n’est pas seulement la Constitution qu’il faut interroger, mais la conscience de ceux qui la portent, la manipulent ou la défendent.
Car une loi, aussi parfaite soit-elle, ne vaut que par l’intégrité de ceux qui la font vivre.

ZADAIN KASONGO T.

AUTORITÉ ET LÉGITIMITÉ : LE MALENTENDU CONGOLAIS

On parle beaucoup, ces derniers temps, de l’autorité et de la légitimité du pouvoir en République démocratique du Congo. Les mots circulent, s’enflent, se contredisent parfois, comme s’il suffisait de les prononcer pour éclairer ce qu’il obscurcit davantage. À force d’être invoquées ensemble, ces deux notions finissent par se dissoudre l’une dans l’autre, au point que l’on ne sait plus très bien ce que l’on défend : un pouvoir établi ou un pouvoir reconnu.
Il faut pourtant les distinguer, non pour les opposer, mais pour comprendre ce qui les lie et ce qui les sépare. L’autorité est ce qui permet de gouverner : elle s’incarne dans des institutions, dans des décisions, dans la capacité d’imposer des règles communes. Elle est nécessaire, car aucune société ne peut subsister dans l’indétermination. Mais cette autorité, si elle veut durer autrement que par la contrainte, doit rencontrer autre chose qu’elle-même : l’assentiment, même fragile, de ceux sur qui elle s’exerce.
C’est là qu’intervient la légitimité. Elle ne se réduit ni à une émotion passagère ni à une tradition figée. Elle naît d’un double mouvement : enracinement dans une histoire commune et capacité à répondre aux exigences du présent. Elle suppose à la fois la mémoire et le renouvellement. Une légitimité qui ne serait que mémoire se transformerait en relique ; une légitimité sans mémoire ne serait qu’une improvisation sans profondeur.
Dans la situation congolaise, ce double mouvement apparaît souvent brisé. Le pouvoir en place de 2001 à 2018 tendait à confondre son existence avec sa justification : parce qu’il gouvernait sous la dictée du Rwanda, il se croyait fondé à gouverner. Or, l’autorité ne tire pas sa force de sa seule installation. Elle doit sans cesse se justifier, non devant des abstractions, mais devant un peuple dont les attentes se déplacent, se durcissent, parfois se désespèrent.
Mais il serait trop facile d’inverser le reproche sans précaution. La contestation, lorsqu’elle se réclame de la légitimité, n’échappe pas non plus à ses propres illusions. Une légitimité qui se réduirait au refus de l’autorité établie risquerait de se dissoudre dans l’impatience ou dans l’invocation permanente d’une justice sans prise sur le réel. Gouverner oblige l’autorité de décider, de trancher et parfois de déplaire.
C’est pourquoi le drame politique de la RDC de 2001 à 2018 ne tenait pas seulement à un excès d’autorité ou à un déficit de légitimité, mais à leur désajustement constant. Le pouvoir parlait le langage de la loi, souvent perçu comme lointain ou imposé ; le peuple invoquait la justice, souvent vécue comme une promesse toujours différée. Entre les deux, le dialogue se transformait en soupçon. Chacun doutait de la parole de l’autre, et ce doute minait silencieusement l’édifice commun infiltré par les Rwandais.
Aujourd’hui, après les élections de 2023, il ne suffit pas d’appeler à un « dialogue inclusif » comme on prononcerait une formule rituelle. Encore faut-il que ce dialogue ne soit pas un théâtre de la contestation. L’avenir politique du Congo se joue, non dans l’affirmation solitaire d’un pouvoir, ni dans la contestation sans horizon, mais dans cet effort patient, toujours recommencé, pour faire coïncider, autant que possible, la raison d’obéir à un pouvoir central et le droit de gouverner un pays immense dans la paix.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Qu’est-ce que le pouvoir aujourd’hui ?

Qu’est-ce donc que le pouvoir aujourd’hui, si l’on tourne le regard vers les États africains ? La question y prend une gravité particulière, comme si elle cessait d’être un exercice d’école pour devenir une expérience vécue, quotidienne, parfois douloureuse.
On aurait tort, là encore, de céder aux images faciles. Il existe, sur le continent, des pouvoirs que nul ne peut feindre d’ignorer : ils ont leurs palais, leurs cortèges, leurs discours répétés jusqu’à l’usure. Ils signent, ils décident, ils répriment lorsque cela leur paraît nécessaire. Le pouvoir y demeure, souvent, dans sa forme la plus classique verticale, incarnée, jalouse de ses prérogatives.
Mais s’en tenir à cette évidence serait ne rien comprendre.
Car autour de ces centres visibles gravite un autre pouvoir, moins spectaculaire, mais non moins réel. Il s’insinue dans les réseaux économiques, dans les dépendances financières, dans les médiations internationales. Il agit à travers les conditionnalités, les conseils intéressés, les expertises qui orientent sans jamais sembler contraindre. Ce pouvoir-là ne se proclame pas : il s’exerce avec une politesse qui n’exclut ni la fermeté ni l’efficacité.
Ainsi, le pouvoir, dans bien des États africains, ne se laisse pas réduire à une souveraineté pleine et entière. Il est traversé. Il est négocié. Il est parfois disputé entre des instances qui n’ont pas toutes le même visage, ni la même légitimité.

À cette complexité s’ajoute une autre, plus intérieure.
Le pouvoir ne réside pas seulement dans les institutions ou dans les influences extérieures. Il se loge aussi dans les habitudes, dans les fidélités, dans ces formes d’allégeance héritées ou reconstruites qu’elles soient ethniques, clientélistes ou sociales. Il ne s’impose pas toujours de l’extérieur : il se reproduit de l’intérieur, dans ces mécanismes discrets qui organisent la distribution des faveurs et des exclusions. Faut-il alors conclure que tout est joué ? Ce serait aller trop vite.

Car là où le pouvoir semble s’imposer sans partage, des lignes de fracture apparaissent. Elles ne prennent pas toujours la forme éclatante des révolutions que l’histoire affectionne. Elles passent par des contestations diffuses, par des jeunesses qui interrogent, par des voix qui refusent de se taire malgré les risques. Elles passent aussi par des usages inattendus des outils modernes non pour abolir le pouvoir, mais pour en déplacer les contours.
Il reste que la responsabilité, dans ce paysage, ne se laisse pas aisément désigner. Les dirigeants portent une part évidente de ce qui advient. Mais ils ne sont pas seuls. Les élites économiques, les partenaires extérieurs, les relais locaux, tous participent, à des degrés divers, à cette architecture du pouvoir. La dénonciation, si elle veut être juste, doit accepter cette complexité, au lieu de chercher un coupable unique qui dispenserait de penser le reste.
Et le citoyen, dira-t-on ? Il serait tentant d’en faire une victime pure. Ce serait encore une simplification. Car le pouvoir, même lorsqu’il contraint, trouve aussi des relais dans les accommodements ordinaires, dans les silences consentis, dans ces compromis que la nécessité impose mais que l’habitude finit par légitimer.
Rien de tout cela n’abolit la possibilité d’agir. Mais cette possibilité n’est ni absolue ni sans coût. Elle se fraie un chemin dans des conditions difficiles, inégales, parfois dangereuses. Elle exige plus que des proclamations : une lucidité sur les forces en présence, et une patience que l’histoire ne récompense pas toujours immédiatement.
Le pouvoir, dans les États africains d’aujourd’hui, n’est donc ni une simple survivance des formes anciennes, ni une énigme insaisissable. Il est une trame serrée, où se croisent l’autorité politique, les influences extérieures et les logiques sociales internes. Il contraint, il oriente, il s’adapte.
Mais il dépend encore, pour une part, de ce que l’on accepte de voir comme allant de soi.
Et peut-être est-ce là, en définitive, que commence toute transformation : dans ce moment fragile où l’évidence se trouble, où ce qui semblait immuable cesse, ne fût-ce qu’un instant, de s’imposer comme une fatalité

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

COMPLICITÉ INTERNATIONALE

Depuis la relance du procès de l’assassinat de Patrice Émery Lumumba, on parle de complicité internationale comme d’une faute, presque d’un égarement. Mais, à regarder de plus près ce qui se joue sur cette terre, il faut bien reconnaître que la faute a pris racine, qu’elle s’est faite système, qu’elle respire avec une régularité qui confine à l’ordre. Rien n’y est tout à fait caché, et pourtant rien n’y est pleinement avoué. Le monde sait et continue.
Depuis les temps anciens où l’État indépendant du Congo transformait la souffrance en richesse, jusqu’aux convulsions contemporaines des provinces de Nord-Kivu, de Sud-Kivu et de Ituri, une continuité s’impose à l’esprit, comme une ligne obscure que l’histoire n’aurait jamais vraiment interrompue. Les formes changent, les discours se raffinent, les indignations se multiplient, mais quelque chose demeure, une manière de consentement diffus, une économie du silence.
Ce qui frappe, ce n’est pas seulement la violence, ni même l’avidité qu’attisent les richesses du sol.
C’est la manière dont ces réalités s’inscrivent dans un réseau de relations où chacun semble à la fois acteur et témoin, engagé et délié. Les États proclament leur attachement à la souveraineté congolaise, les institutions internationales multiplient les résolutions, et l’Organisation des Nations unies elle-même déploie ses mots avec une gravité que rien ne vient contredire, sinon les faits, obstinés, têtus, presque indifférents.
Il y a là une étrange coexistence. D’un côté, les principes : transparence, respect, coopération. De l’autre, une réalité qui semble s’organiser en marge de ces promesses, ou plutôt à l’abri d’elles. Car ces principes, si souvent invoqués, ne sont pas sans effet ; ils dessinent un horizon, ils maintiennent une exigence. Mais ils servent aussi, parfois, de voile discret, de langage commun qui permet au désordre de se dire sans se dénoncer.
Faut-il accuser ? Faut-il nommer ? On serait tenté de le faire, tant l’injustice paraît éclatante. Mais l’accusation, ici, se heurte à une difficulté plus profonde : elle devrait viser tout à la fois, et peut-être chacun. Car la complicité n’est pas seulement l’affaire de quelques volontés malveillantes ; elle se diffuse, elle s’insinue, elle devient presque une condition du fonctionnement général. Elle est dans les contrats que l’on signe, dans les silences que l’on accepte, dans les urgences que l’on hiérarchise.
Et pourtant, il subsiste, au cœur de cette nuit relative, une lumière que rien n’éteint tout à fait. Elle ne vient ni des chancelleries ni des discours officiels. Elle vient de plus bas, de plus loin peut-être; elle vient de cette attente obstinée des populations, de ce refus silencieux de considérer l’injustice comme une fatalité. Là se tient, fragile, mais tenace, une exigence de vérité qui déjoue les calculs.
La République démocratique du Congo n’est donc pas seulement un théâtre de crises. Elle est un miroir. Et dans ce miroir, ce n’est pas elle seule que le monde aperçoit, mais sa propre image, une image troublée, incertaine, où se mêlent la volonté d’être juste et la tentation persistante de détourner le regard.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.