Accueil Blog Page 5

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (20)

« Si le poisson vous dit que le crocodile est malade, croyez le, car il vit dans l’eau à côté de lui. »

Le proverbe érige la proximité en critère de vérité. Celui qui partage le même milieu, qui observe au quotidien les gestes et les rythmes d’un autre, acquiert un savoir que l’étranger ne possède pas. Le poisson, immergé dans l’univers du crocodile, devient un témoin privilégié de ses failles et de ses forces. Sa parole n’est pas abstraite : elle est nourrie par l’expérience directe. Ainsi, le proverbe invite à accorder du crédit à ceux qui vivent au plus près des réalités qu’ils décrivent. Il valorise une connaissance incarnée, enracinée dans la cohabitation, contre les jugements distants souvent approximatifs.

Mais cette même proximité peut troubler la vérité qu’elle prétend garantir. Vivre avec le crocodile, n’est-ce pas aussi vivre sous sa menace ? Le poisson peut parler avec crainte, calculer ses mots, ou même déformer la réalité pour se protéger. La familiarité n’exclut ni la peur ni l’intérêt. Elle peut engendrer des silences, des exagérations ou des complicités tacites. De plus, l’habitude risque d’émousser le regard : ce qui est anormal peut devenir banal aux yeux de celui qui y est constamment exposé. Ainsi, le témoignage du proche, loin d’être infaillible, peut être entaché de subjectivité, de dépendance ou de résignation.

Entre la confiance et la prudence, le proverbe appelle à une intelligence de l’écoute. Il ne s’agit pas de croire aveuglément toute parole issue de la proximité, ni de la rejeter systématiquement. La sagesse consiste à reconnaître la valeur de l’expérience vécue tout en la confrontant à d’autres regards. Le poisson sait des choses que l’on ignore, mais il ne dit pas toujours tout, ni toujours comme il faut. Croire devient alors un acte réfléchi : accueillir la parole du proche, l’interroger, la croiser. Ainsi, la vérité ne naît ni de la distance seule, ni de la proximité seule, mais de leur mise en dialogue.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PREMIÈRE MINISTRE INSULTÉE

L’insulte, en politique, n’est pas seulement une faute de langage : elle est une fatigue de la conscience, une manière de renoncer à comprendre pour mieux détruire. Et voici qu’une Première ministre, exposée à la lumière ingrate des réseaux sociaux, devient le réceptacle de cette fatigue collective, comme si le pays, incapable de se dire à lui-même ses propres fractures, choisissait de les projeter sur un visage.

On s’indigne, à juste titre, de la brutalité des propos, de leur caractère exécrable, souvent assumé à visages découverts. Des femmes du Parlement, des associations comme celles qui se réclament de Ne-Kongo, en appellent à la justice. Elles demandent des enquêtes, des sanctions et exigent l’application de la loi. Mais la loi, ici, ressemble à ces digues que l’on dresse après la crue : elle rassure sans toujours contenir. Car ce qui déborde n’est pas seulement un excès de paroles, c’est une certaine idée du pouvoir qui s’est lentement dissoute.

Il faut oser remonter le fil de cette dissolution. L’histoire politique de l’insulte en République démocratique du Congo ne commence pas dans les fils numériques d’aujourd’hui. Elle s’enracine dans une rupture plus ancienne, plus silencieuse : celle de 1960, lorsque l’indépendance, en libérant les corps, a aussi désacralisé l’autorité. L’homme blanc, autrefois perçu dans l’imaginaire populaire comme une figure quasi divine — Muzungu ndjo Mungu — cessait d’être intouchable. Ce fut une victoire, sans doute, mais aussi une chute : car en abattant l’idole, on n’a pas toujours su reconstruire la légitimité.

Dès lors, une philosophie implicite s’est installée : l’autorité ne mérite pas le respect, seulement la crainte. Et lorsque la crainte disparaît, il ne reste plus rien, sinon la dérision, l’insulte, la parole sans frein. La démocratie, mal comprise, devient alors un théâtre sans règle, où la liberté d’expression se confond avec la liberté d’agresser. Les réseaux sociaux n’ont rien inventé : ils ont seulement offert à cette disposition ancienne une scène infinie.

Ce qui trouble davantage, c’est la manière dont cette dérive est accompagnée, parfois même bénie, par des voix censées apaiser. Certains hommes d’Église, en renvoyant tout jugement à la justice divine, déchargent le présent de sa responsabilité. Comme si l’histoire pouvait attendre le ciel pour se corriger. Mais pendant ce temps, la République s’effiloche dans l’indécision, et le pouvoir, privé de respect autant que de crainte, se trouve atteint dans sa capacité d’agir.

Faut-il alors s’étonner de l’ampleur des insultes ? Non. La véritable question est ailleurs, plus dérangeante : qu’est-ce qui, dans notre manière de concevoir l’autorité, rend possible une telle dégradation du langage ? Car l’insulte n’est jamais un commencement. Elle est le symptôme d’un désordre plus profond, d’une société qui ne sait plus ni obéir, ni contester avec dignité.

Il serait facile de moraliser, de condamner les coupables visibles, de réclamer des châtiments exemplaires. Mais ce serait encore rester à la surface. La tâche est plus exigeante : elle consiste à réapprendre le respect sans retomber dans la peur, à redonner à l’autorité une légitimité qui ne soit ni imposée ni moquée. Autrement dit, à reconstruire un espace où la parole, même libre, ne soit pas abandonnée à sa propre violence.

Car une République où l’on insulte sans retenue est une République qui doute d’elle-même. Et ce doute, s’il n’est pas interrogé, finit toujours par devenir une forme de consentement au désordre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

IMMERSION CHEZ UN FOUDROYEUR (2)

Kabaala. — Dans cette localité reculée, accessible par une piste qui s’enfonce dans la brousse, certains habitants continuent de consulter un « foudroyeur », figure associée à des pratiques mystiques censées agir sur le destin ou régler des conflits. Une réalité qui coexiste avec les institutions modernes, souvent perçues comme défaillantes.
C’est dans ce contexte que nous avons accompagné un homme venu chercher une solution à un différend conjugal. Il accuse un responsable religieux d’être à l’origine de la rupture de son couple. Estimant ne pas pouvoir obtenir réparation par les voies judiciaires, il a choisi de se tourner vers ce praticien traditionnel.
« Je n’ai plus confiance dans les tribunaux », confie-t-il en chemin. Comme lui, plusieurs habitants évoquent la lenteur des procédures, le coût des démarches ou encore le sentiment d’injustice. Dans ces conditions, le recours à des figures traditionnelles apparaît, pour certains, comme une alternative.
La demande du visiteur reste toutefois imprécise. Il parle de « faire cesser » une situation qu’il juge insupportable, sans expliciter clairement les moyens attendus. Cette ambiguïté est fréquente dans ce type de consultation, où les attentes oscillent entre la protection, la réparation symbolique et le désir de représailles.
Contrairement aux représentations spectaculaires souvent associées à ces pratiques, la case du foudroyeur se distingue par sa simplicité. Aucune mise en scène particulière, aucun signe ostentatoire. Le lieu est sobre, presque ordinaire.
L’homme qui nous reçoit ne correspond pas non plus aux images véhiculées par la rumeur. Calme, posé, il adopte une attitude mesurée. Il écoute longuement avant de répondre, sans élever la voix ni chercher à impressionner.
Au cours de l’entretien, le foudroyeur insiste d’abord sur la nécessité de dire la vérité. « Si tu mens, cela se retournera contre toi », prévient-il. Il affirme également qu’il ne s’engage pas dans des actions visant à nuire gravement sans justification sérieuse.
« Le sang humain parle », explique-t-il, suggérant que certains actes auraient des conséquences irréversibles. Il ne rejette pas la demande, mais en fixe les limites, laissant entendre que toute intervention doit être encadrée.
Ce type de consultation révèle moins une adhésion totale à des pratiques mystiques qu’un besoin de donner un sens à des situations vécues comme injustes ou incompréhensibles. Pour certains, il s’agit de retrouver une forme de contrôle face à des événements qui échappent aux mécanismes institutionnels.
Sur place, il apparaît que le rôle du foudroyeur dépasse celui d’un simple exécutant de rituels. Il agit aussi comme un interlocuteur, un médiateur symbolique, voire un régulateur moral dans certaines situations.
À la sortie, rien ne permet de mesurer immédiatement les effets de la consultation. Le visiteur repart sans réponse définitive, mais avec le sentiment d’avoir été entendu.
À Kabaala, comme dans d’autres régions, ces pratiques continuent de s’inscrire dans le quotidien de certaines populations. Elles traduisent à la fois la persistance des croyances traditionnelles et les limites perçues des institutions modernes.
Entre la justice formelle et le recours aux pratiques coutumières, les habitants naviguent souvent dans un espace hybride. Le cas observé à Kabaala illustre cette tension : face à l’incertitude, certains choisissent des voies parallèles pour tenter de résoudre leurs conflits.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (19)

« Quoi qu’il arrive, suivons le cours des événements »

 La formule séduit par sa douceur : elle évoque une eau lente, un monde où l’homme ne s’épuise pas à lutter contre le courant. Mais cette apparente sagesse recouvre une tension essentielle entre deux attitudes distinctes : l’intelligence du réel et la démission devant lui.
 Suivre le cours des événements peut d’abord relever d’une prudence légitime. Dans toute société, il existe une part d’imprévisible qui échappe à la volonté humaine. Le paysan observe le ciel avant de semer ; le pêcheur ne défie pas la rivière en crue. Cette posture n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance des limites de l’action. Elle consiste à ne pas agir à contretemps, à ne pas forcer des situations encore immatures. Dans ce cadre, “suivre” signifie observer, attendre, comprendre avant d’intervenir.
 Appliquée à l’action publique, cette attitude peut même devenir une méthode. Un responsable avisé ne confond pas vitesse et efficacité. Il sait que certaines décisions exigent de la maturation, que toute réforme imposée sans tenir compte des dynamiques sociales risque de produire l’effet inverse de celui recherché. Ici, suivre le cours des événements ne signifie pas s’y soumettre, mais s’y inscrire avec discernement.
 Cependant, cette prudence cesse d’être une vertu dès lors qu’elle se transforme en principe d’inaction. Le critère de bascule est clair : il apparaît lorsque l’observation ne prépare plus la décision, mais la remplace. À partir de ce moment, “suivre” ne signifie plus comprendre pour agir, mais renoncer à agir.
 Dans le cadre du pouvoir public, cette dérive a des conséquences majeures. Gouverner, ce n’est pas assister au déroulement du monde, c’est intervenir dans son orientation. Le responsable n’est pas un spectateur éclairé, mais un acteur chargé de répondre des situations. Se retrancher derrière le “cours des événements”, c’est alors déplacer la responsabilité vers une abstraction commode : le destin, les circonstances, ou le temps.
 Cette posture produit un effet bien identifiable : la dilution des responsabilités. Lorsque tout est attribué aux événements, plus rien ne relève des décisions humaines. Les retards deviennent inévitables, les dysfonctionnements naturels, les échecs anonymes. Il ne s’agit pas de dire que cette attitude explique à elle seule les désordres d’une société, mais elle y contribue en installant une culture de la non-décision.
 Il serait toutefois réducteur d’en faire un simple héritage historique ou culturel. Si certaines traditions politiques ont pu valoriser l’obéissance ou l’attente, la tentation de se réfugier dans le cours des choses est universelle. Elle apparaît partout où la responsabilité devient lourde et le risque de l’action élevé.
 Faut-il dès lors rejeter le proverbe ? Non, à condition d’en préciser le sens. Il contient une vérité essentielle : le réel ne se plie pas entièrement à la volonté humaine. Mais cette vérité n’a de valeur que si elle sert de point d’appui à l’action, et non de prétexte à l’inaction.
 La véritable sagesse réside dans une position intermédiaire, exigeante : comprendre les dynamiques à l’œuvre pour mieux intervenir sur elles. Il ne s’agit ni de se laisser porter passivement, ni de prétendre imposer sa volonté sans tenir compte des contraintes, mais d’articuler lucidité et décision.
 Gouverner consiste précisément en cela : non pas suivre le cours des événements, mais en infléchir la direction à partir d’une compréhension fine de leurs logiques. L’action publique n’abolit pas l’incertitude, mais elle refuse de s’y abandonner.
 Ainsi reformulé, le proverbe change de portée. Il ne s’agit plus de dire : « suivons le cours des événements », mais : comprenons-le pour agir avec justesse. Car si une société ne maîtrise jamais totalement son devenir, elle se condamne en revanche dès qu’elle renonce à y prendre part.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

* CHEZ LE FÉTICHEUR *

Nganza. — Il faut quitter la route principale, abandonner la rumeur des moteurs et s’engager à pied sur un sentier étroit pour atteindre la concession. Rien n’indique vraiment le lieu, sinon le va-et-vient discret de visiteurs au visage fermé. Ici, dans une arrière-cour sans apparat, exerce un féticheur dont la réputation dépasse le quartier.
Ce jour-là, un visiteur ne passe pas inaperçu. Ancien élève d’une école secondaire de la ville, aujourd’hui ministre, il a tenu à venir sans escorte officielle. Selon ses proches, il redoute un remaniement gouvernemental imminent. « On explore toutes les pistes », glisse-t-il à voix basse, avant de s’asseoir à même un banc de fortune.
À l’intérieur, le décor surprend par sa sobriété. Pas d’objets spectaculaires, pas de mise en scène. Le praticien, un homme d’âge mûr, reçoit ses visiteurs sans cérémonial. Il écoute longuement, parle peu, et laisse s’installer des silences inhabituels pour des citadins pressés.
Autour, les autres clients attendent leur tour. Certains évoquent des maladies persistantes, d’autres des revers répétés ou des conflits familiaux. Tous disent être arrivés là après avoir épuisé d’autres recours. « L’hôpital n’a rien trouvé », confie une femme. « À l’église, on a prié. Mais ça continue. »
Le ministre, lui, expose brièvement ses inquiétudes. Le féticheur ne pose que quelques questions, puis formule ses recommandations. Il lui remet un petit flacon d’huile et précise les conditions dans lesquelles il devra être utilisé lors d’une prochaine rencontre avec le chef de l’État. La scène se déroule sans emphase, presque comme une consultation ordinaire.
La question financière est abordée sans détour, mais sans insistance. Le montant est accepté comme une contrepartie normale du service rendu. « Ici, rien n’est gratuit », explique un habitué. « C’est un échange, comme ailleurs. »
Aucun phénomène spectaculaire ne se produit. Pas de démonstration, pas de preuve immédiate. Pourtant, pour ceux qui fréquentent les lieux, l’efficacité ne se mesure pas à l’instant. « Ce sont des choses qui travaillent dans le temps », affirme un homme en quittant la cour.
Des observateurs notent que ce type de recours coexiste avec les institutions modernes, y compris chez des élites éduquées. « Ce n’est pas forcément un rejet de la science ou de la religion », analyse un enseignant de la région. « C’est souvent une réponse complémentaire à des situations où les autres systèmes semblent insuffisants. »
Reste que ces pratiques suscitent aussi des interrogations. Certains y voient un risque de confusion entre croyances privées et responsabilités publiques, surtout lorsque des acteurs politiques y ont recours. D’autres dénoncent une possible exploitation de la détresse.
À Nganza, ces débats paraissent lointains. Dans la cour du féticheur, les visiteurs continuent d’affluer, porteurs de problèmes bien concrets et d’attentes silencieuses. En repartant, le ministre ne fait aucun commentaire. Comme les autres, il emporte avec lui un objet, des instructions, et peut-être, plus encore, l’espoir discret d’infléchir un destin incertain.


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (18)

« L’obscurité n’épargne aucun lieu, même les recoins de la maison. »

Ce proverbe énonce une vérité austère : nul espace n’est entièrement à l’abri de l’obscurité. La maison, symbole de refuge, d’intimité et de protection, n’échappe pas à l’invasion de l’ombre. Celle-ci s’insinue dans les recoins, là où le regard se pose rarement, là où l’ordre apparent dissimule ses fragilités. Au-delà de la nuit physique, l’obscurité devient métaphore des épreuves, des conflits, des secrets qui traversent toute existence humaine. Aucune famille, aucune communauté, si soudée soit-elle, ne peut prétendre à une lumière totale. Le proverbe invite ainsi à une lucidité sans complaisance : reconnaître que le trouble, l’incertitude et la faille font partie intégrante de la condition humaine.

Pourtant, affirmer que l’obscurité atteint tout lieu peut aussi occulter une autre réalité : celle de la résistance de la lumière. Même dans les recoins les plus reculés, il suffit parfois d’une flamme, d’un geste, d’une attention pour dissiper l’ombre. Ce qui est obscur n’est pas nécessairement condamné à le rester. L’ombre persiste souvent là où le regard se détourne, là où l’on renonce à éclairer. Ainsi, ce proverbe pourrait être lu comme une exagération, voire une résignation : en proclamant l’universalité de l’obscurité, ne risque-t-on pas de minimiser la capacité humaine à transformer, à éclairer, à assainir ses propres espaces ? La maison, même imparfaite, demeure un lieu où la lumière peut être convoquée.

Entre le constat fataliste et l’espoir actif, le proverbe ouvre un champ de responsabilité. Oui, l’obscurité peut atteindre tous les lieux, même les plus intimes ; mais cette reconnaissance n’est pas une invitation à la résignation. Elle appelle plutôt à une vigilance continue : explorer les recoins, nommer les zones d’ombre, y porter la lumière nécessaire. La sagesse ne consiste ni à nier l’existence de l’obscurité, ni à s’y abandonner, mais à apprendre à cohabiter avec elle tout en la réduisant. La maison devient alors un espace dynamique, traversé par des tensions entre ombre et clarté, où chaque geste d’éclairage est un acte de lucidité et de courage.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (17)

« Marcher lentement, c’est avancer quand même. »
(Pole-pole ndjo mwendo)

Dans un monde obsédé par la vitesse, ce proverbe réhabilite la dignité du pas mesuré. Marcher lentement, ce n’est pas stagner : c’est refuser l’immobilité. Chaque pas, si modeste soit-il, inscrit le marcheur dans une trajectoire, dans une persévérance qui finit par tracer un chemin. La lenteur devient ici une éthique de la constance : elle valorise l’endurance plutôt que l’éclat, la continuité plutôt que la précipitation. Celui qui avance lentement ne renonce pas ; il résiste à l’abandon. Le temps, loin d’être un ennemi, devient un allié patient, complice d’un progrès discret mais réel. Ainsi, même à faible allure, la marche demeure une victoire sur l’inertie.

Mais la lenteur peut aussi se travestir en excuse. À force de ralentir, ne risque-t-on pas de frôler l’immobilisme ? Une progression trop timide peut devenir imperceptible, voire inefficace face aux urgences de la vie. Certains défis exigent des décisions rapides, des actions vigoureuses ; dans ces cas, la lenteur peut coûter cher. Elle peut traduire une peur de s’engager pleinement, une hésitation dissimulée sous les apparences de la prudence. Le proverbe, en valorisant la lenteur, pourrait alors légitimer une forme de confort dans le minimum, où l’on se contente d’avancer sans jamais véritablement transformer sa condition.

Entre la précipitation aveugle et la lenteur complaisante, le proverbe ouvre un espace de justesse. Il ne s’agit pas de glorifier la lenteur en elle-même, mais de rappeler que le mouvement, même modeste, vaut mieux que l’arrêt. La véritable sagesse réside dans l’ajustement : savoir accélérer lorsque la situation l’exige, ralentir lorsque la réflexion s’impose. Marcher lentement devient alors une stratégie, non une fatalité ; une manière d’habiter le temps sans s’y perdre. L’essentiel n’est pas la vitesse du pas, mais la direction qu’il imprime. Car avancer, même lentement, c’est déjà refuser de rester là où l’on était.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA RÉPUBLIQUE ET LA PUDEUR

Il est des jours où la parole publique, au lieu d’éclairer la nation, l’assombrit davantage. Non point par excès de franchise, car la vérité, même nue, possède sa dignité, mais par une sorte de dégradation insensible du langage, qui finit par atteindre l’âme collective. Ce que nous avons vu ces derniers jours n’est pas un simple dérapage : c’est un symptôme.

Qu’une femme politique trébuche dans ses mots, cela relève encore de la fragilité humaine. La parole, lorsqu’elle se risque hors des sentiers balisés, expose celui qui la porte à l’erreur. Mais qu’une ministre en vienne à suggérer, fût-ce à demi-mot, que l’accès aux sommets de l’État passe par des compromissions intimes, voilà qui ne concerne plus seulement une personne : c’est toute la République qui se trouve atteinte dans son principe même.

Car une République ne tient pas seulement par ses institutions ; elle repose sur une certaine idée de la dignité. Elle exige que ceux qui la servent incarnent, sinon la vertu parfaite, illusion dangereuse, du moins le respect de limites invisibles que l’on nomme pudeur. Or cette pudeur semble aujourd’hui dissoute dans le tumulte des réseaux.

Ce qui frappe, en effet, ce n’est pas seulement la gravité des propos, mais la manière dont ils ont été reçus. Loin de susciter un débat exigeant, ils ont déclenché une tempête d’invectives, de sarcasmes et d’obscénités. La foule numérique, délivrée de toute retenue, s’est livrée à cette ivresse triste qui consiste à humilier sans mesure. Ainsi, à la faute initiale s’ajoute une faute collective : celle d’un peuple qui, au lieu de relever le niveau, s’abaisse lui-même.

Comment en sommes-nous arrivés là ? La tentation est grande d’invoquer l’impunité. Elle est réelle, sans doute. Lorsqu’aucune sanction ne vient rappeler la gravité des paroles publiques, celles-ci perdent leur poids et leur responsabilité. Mais l’impunité n’explique pas tout. Elle n’est que la surface visible d’un mal plus profond.

Ce mal, osons le nommer : une misère morale. Non pas celle qui accable les individus dans leur intimité, mais celle qui gagne insidieusement les esprits lorsqu’une société cesse de croire en ses propres exigences. Lorsque l’honneur devient suspect, lorsque la retenue est moquée comme une faiblesse, lorsque la parole elle-même n’est plus tenue pour un engagement, alors tout devient possible et donc tout devient permis.

Il ne s’agit pas ici de juger des personnes, encore moins de s’ériger en censeur. Il s’agit de s’interroger sur ce que nous acceptons de devenir. Une nation qui se complaît dans l’indécence verbale prépare, à bas bruit, l’indécence des actes. Et une République qui tolère que ses représentants évoquent sans gêne les chemins obscurs du pouvoir se condamne à ne plus inspirer ni respect ni espérance.

La pudeur n’est pas une vertu d’un autre âge. Elle est ce qui protège la parole de sa propre dégradation. Elle est ce qui permet à la politique de ne pas sombrer dans le cynisme. Elle est, en somme, la dernière barrière entre la liberté et le chaos.

Peut-être est-il encore temps de la restaurer. Mais cela suppose un effort qui dépasse les individus incriminés. Il exige une conversion du regard collectif : apprendre à refuser le spectacle de l’abaissement, à préférer la mesure à l’excès, et à rappeler, sans relâche, que la République ne peut vivre sans une certaine idée de la dignité humaine.

À défaut, nous continuerons d’assister, impuissants et complices, à ce lent effritement où les mots perdent leur sens, et où la honte elle-même finit par disparaître.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (16)

« À force d’hésiter à prendre des décisions, on finit par prolonger indéfiniment le temps, parfois jusqu’à une année entière. »

L’hésitation n’est pas une simple pause dans l’action : elle devient une force qui étire le temps jusqu’à le rendre presque immobile. Celui qui diffère sans cesse ses décisions transforme chaque instant en antichambre du suivant, sans jamais franchir le seuil de l’acte. Ainsi, les jours s’accumulent, non comme des accomplissements, mais comme des occasions manquées. Le proverbe dénonce cette fuite silencieuse où le temps, au lieu d’être habité, est consommé par l’indécision. Une année peut alors s’écouler sans qu’aucune orientation claire ne soit prise, comme si la vie elle-même avait été mise en suspens. Décider, dans cette perspective, devient une nécessité vitale : c’est arracher le temps à son inertie.

Pourtant, toute hésitation n’est pas stérile. Elle peut être le signe d’une conscience vigilante, refusant la précipitation et ses erreurs. Prendre le temps de peser les options, d’anticiper les conséquences, c’est parfois éviter des décisions irréversibles et lourdes de regrets. Dans des contextes complexes, où chaque choix engage des responsabilités profondes, l’hésitation devient une forme de sagesse. Elle protège contre l’impulsivité et permet à la décision de mûrir. Ce qui apparaît comme une perte de temps peut, en réalité, être un investissement discret dans la justesse de l’action future. Le temps prolongé n’est alors plus vide : il est habité par la réflexion.

Entre paralysie et précipitation, le proverbe invite à penser une juste mesure. Il ne condamne pas l’hésitation en soi, mais son excès, lorsqu’elle devient un refuge contre la responsabilité de choisir. La véritable sagesse consiste à savoir quand s’arrêter de réfléchir pour agir, et quand ralentir pour mieux comprendre. Le temps ne doit ni être subi dans l’indécision, ni brusqué dans l’urgence. Une décision juste naît d’un équilibre : assez de réflexion pour éclairer le choix, assez de courage pour le poser. Ainsi, l’année ne sera plus le symbole d’un temps perdu, mais celui d’un temps maîtrisé, où chaque moment trouve sa direction.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

L’artiste musicien : entre mémoire et invention

Un artiste musicien ne doit pas être un imitateur servile des autres musiciens. Il doit être un innovateur , un créateur. Et cela, dans les accents, les thèmes, les tempos, la variation, l’introduction et la création des instruments et des sons nouveaux. L’artiste musicien doit créer des rythmes qui vont entraîner les innovations dans les pas de danses, dans les cadences qui à leur tour développeront d’autres émotions, d’autres types de sentiments. La raison est d’éviter que nos folklores, mêmes s’ils sont les fondements ou les témoins de nos identités, de nos cultures restent toujours des folklores, en ce qu’ils demeureront exclusifs, ésotériques; non pas qu’ils ne sont pas accessibles aux étrangers et à d’autres groupements d’individus, mais qu’ils seront difficiles à être adoptés et intégrés par les autres à cause du manque de souplesse et d’adaptation. Ils demeureront ésotériques.
La monotonie qui en découle a vite fait de lasser les auditoires avisés à force d’entendre les mêmes mélodies, les mêmes bruits; à force de voir les mêmes chaloupes des hanches suggestives. Finalement, ce manque de variétés et d’innovations va faire préférer et adopter par les autres les mélodies extérieures qui seront admises et légitimées comme plus variées et plus entraînantes. Et pourtant, elles n’ont mais pas forcément plus d’harmonies et leurs significations ne seront pas toujours bien comprises. Car, les sens sont propres à chaque culture, à chaque peuple, à chaque époque. En plus, elles subissent souvent les influences qui sont très loin de la morale, de l’éducation, et mêmes des leçons à tirer.
Pendant ce temps, nos griots sont réduits au rang de perroquets répétiteurs de ce qu’ils ont entendu, dansé depuis leur tendre enfance sans aucune nécessité de posséder des talents particuliers.
A nous de ne pas faire l’économie de débat au risque de perdre notre âme.

WOS.