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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (15)

« Suivez les conseils du guérisseur ; cela vous évitera de l’accuser en cas d’incident. »

Le guérisseur traditionnel n’est pas un simple praticien : il est le dépositaire d’un savoir ancien, à la croisée des plantes, des esprits et de l’expérience accumulée. Suivre ses conseils, c’est reconnaître une autorité fondée sur la durée et la mémoire collective. Le proverbe invite ainsi à une discipline de l’écoute : il suggère que l’échec du traitement n’est pas toujours imputable au thérapeute, mais parfois à l’indiscipline du patient. En ce sens, l’obéissance devient une forme de responsabilité partagée. Elle protège le lien social contre les accusations hâtives, souvent nourries par la peur ou l’incompréhension face à la maladie. Le proverbe agit alors comme un rempart contre le désordre moral : il rappelle que la confiance, une fois rompue, fragilise toute la communauté.

Mais cette sagesse apparente peut dissimuler une zone d’ombre. En recommandant de suivre le guérisseur pour éviter de l’accuser, le proverbe pourrait aussi instaurer une forme d’immunité implicite. Que devient alors la possibilité de questionner l’erreur, l’abus ou l’imposture ? Toute autorité, même enracinée dans la tradition, peut dériver si elle échappe à la critique. Le malade, placé dans une position de dépendance, risque d’être privé de son droit au doute. Ce glissement est d’autant plus dangereux que la parole du guérisseur s’entoure souvent d’un halo sacré, difficile à contester sans s’exposer à la réprobation collective. Le proverbe, sous couvert de prudence, pourrait ainsi servir à étouffer les voix dissidentes et à maintenir un ordre où la responsabilité du soignant reste diffuse, voire insaisissable.

Entre la soumission aveugle et la suspicion systématique, le proverbe ouvre en réalité un espace de tension féconde. Il ne s’agit ni d’absoudre le guérisseur de toute faute ni de légitimer la défiance permanente. La véritable leçon réside dans une éthique de la confiance lucide : écouter, suivre, expérimenter, mais sans renoncer à l’esprit critique. Le respect de la parole du guérisseur doit s’accompagner d’une vigilance du patient, non comme une défiance hostile, mais comme une conscience active de sa propre responsabilité. Ainsi, le proverbe cesse d’être un instrument de protection unilatérale pour devenir un appel à l’équilibre : équilibre entre la tradition et le discernement, entre la foi et la raison, entre l’autorité et la redevabilité. Dans cet entre-deux, la parole du guérisseur retrouve sa juste place : non pas une vérité absolue, mais un savoir dialogique, appelé à être éprouvé dans la vie.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Heureux anniversaire au Patriarche Fortunat TSHIBANGU KABULA !

Ce soir, dans la pénombre douce d’un temps suspendu, nous allumons la 90ᵉ bougie. Et la flamme vacille, non sous le poids des années, mais sous l’émotion qui étreint nos cœurs reconnaissants. Quatre-vingt-dix saisons ont traversé votre vie, Papa, et chacune d’elles a laissé une empreinte de sagesse, de courage et de transmission.
Depuis soixante-sept années, vous marchez main dans la main avec maman Charlotte MULEKA wa MBAYA, compagne de route, gardienne du foyer, témoin fidèle des joies comme des tempêtes. De cette union bénie sont nés neuf enfants — cinq filles, quatre garçons — racines solides d’un arbre devenu aujourd’hui majestueux, dont les branches s’étendent jusqu’à soixante-cinq petits-enfants, soixante onze arrières petits enfants. Une descendance foisonnante, vivante, qui murmure votre nom comme une prière et un héritage.
Vous êtes bien plus qu’un père, bien plus qu’un aïeul : vous êtes le Patriarche. Celui de la grande famille Bena KALOMBO, Bena Lulenga de Bena Kalambay. Un repère, une mémoire, une autorité tranquille dont la parole porte le poids du vécu et la lumière de l’expérience.
Votre histoire commence loin, à Luebo, là où les rêves prennent racine dans la terre rouge. Élève au collège Kamponde, vous y avez croisé les pas d’un autre destin, celui de feu Étienne Tshisekedi wa Mulumba. Deux trajectoires, deux visions, mais un même souffle d’espérance pour un Congo en devenir.
En 1956, Lubumbashi vous accueille. Vous y venez avec une ambition noble : celle de devenir médecin. Mais déjà, l’histoire impose ses détours. La politique de quotas vous dévie de votre trajectoire initiale, et c’est à l’Institut d’enseignement médical que vous poursuivez votre chemin, non sans résilience. Car les hommes d’exception ne se définissent pas par les routes qu’ils choisissent, mais par celles qu’ils acceptent de parcourir.
L’Union Minière du Haut Katanga vous ouvre alors ses portes et vous envoie à Kolwezi. Là-bas, au cœur d’une époque troublée, la sécession katangaise vient bousculer les existences. Votre vie, un instant, tient à un fil. Et ce fil porte le nom de solidarité. Un ami, un frère du terroir, vous cache, vous protège, vous sauve. Grâce à lui, vous traversez l’ombre pour rejoindre la lumière, quittant clandestinement Kolwezi, emportant avec vous une leçon indélébile : celle de l’humanité dans sa forme la plus pure. Une fois le calme revenu, vous reprenez du service à l’Union Minière du Haut KATANGA avant d’abandonner pour rejoindre la « VOIX DU KATANGA » . Là vous êtes dans la presse. Mais l’esprit d’indépendant qui vous habite vous guide vers la publicité. Vous abandonnez tout pour ouvrir votre propre agence de Publicité avant de retrouver le chemin de la faculté des sciences politiques à l’université de Lubumbashi. Ce n’est pas le dernier appel. Car celui du Seigneur se fait aussi entendre et vous êtes consacré Pasteur.
Voilà, en quelques mots — ou en mille — l’histoire de cet homme que nous célébrons aujourd’hui. Une bibliothèque vivante. Un témoin du temps. Un passeur de mémoire. Notre papa.
À la fin de l’année dernière 2025, vous nous avez offert plus de deux heures d’entretien filmé et enregistré. Deux heures d’or, d’archives, de confidences. Deux heures où chaque mot devenait un héritage, chaque silence une profondeur. Ceci sans compter les heures et les jours de causerie hors caméras. Ce témoignage est un trésor, un testament précieux pour les générations présentes et à venir.
Car si les années ont marqué votre visage, elles n’ont en rien altéré votre esprit. Votre intelligence demeure vive, alerte, précise. Vous vous souvenez de tout — des détails les plus infimes comme des grandes secousses de l’histoire. Votre mémoire est une carte vivante où se dessinent les chemins du passé et les leçons pour l’avenir.
Et lorsque l’on vous demande le secret de cette longévité, de cette énergie tranquille, vous répondez sans emphase, mais avec une force désarmante, en évoquant quatre principes simples, presque austères, mais profondément éclairants :
– Ne pas trop parler
– Éviter de s’immiscer dans les problèmes d’autrui
– Éviter de contracter des dettes
– Honorer ses parents
Quatre piliers comme quatre racines profondes. Une philosophie de vie qui ne cherche ni le bruit ni la gloire, mais l’équilibre, la dignité et la paix intérieure.
Papa, notre Baobab, vous êtes de ces êtres rares qui ne vieillissent pas : ils s’enracinent davantage. Et plus le temps passe, plus leur ombre devient refuge.
En ce jour béni, nous ne célébrons pas seulement votre anniversaire. Nous célébrons une vie. Une œuvre. Une trace indélébile dans nos existences.
Que Dieu vous accorde encore des jours paisibles, entouré de ceux qui vous aiment, afin que votre voix continue d’éclairer nos chemins.
Heureux anniversaire, Papa !


ZADAIN KASONGO T.

DE L’OMBRE ET DU MIROIR

-Félix Tshisekedi, entre procès en dictature et réalité politique
Il est des mots qui claquent comme des fouets dans l’arène publique. Dictateur est de ceux-là. Il ne décrit pas seulement, il condamne. Il ne nuance pas, il tranche. Alors, lorsque le nom de Félix Tshisekedi est accolé à ce terme, la question mérite mieux que l’émotion : elle appelle une réflexion, une mise en perspective, presque un examen de conscience politique.
La dictature, disent les théoriciens, est l’antithèse de la démocratie. Dans la tradition héritée de la Grèce antique, la démocratie repose sur un principe simple mais exigeant : le pouvoir appartient au peuple. Il s’exprime par des élections libres, se structure autour de la séparation des pouvoirs, et se protège par le respect des libertés fondamentales. À l’inverse, la dictature concentre le pouvoir, étouffe les voix discordantes et gouverne sans véritable contrôle. Elle s’impose, souvent, par la force ou par la ruse.
Mais les concepts, aussi clairs soient-ils dans les livres, se troublent dès qu’ils rencontrent la complexité du réel. Et c’est précisément dans ce trouble que s’inscrit l’histoire politique de la République démocratique du Congo.
De Joseph Kasa-Vubu à Mobutu Sese Seko, du feu révolutionnaire de Laurent Désiré Kabila à la transition controversée incarnée par Joseph Kabila, le pays a connu des régimes aux visages multiples, mais souvent marqués par une constante : la fragilité des institutions et la personnalisation du pouvoir.
L’exemple de Mobutu reste emblématique. Arrivé par un coup d’État, il a bâti un régime où l’État se confondait avec sa personne. Le parti unique, la répression des opposants, le culte de la personnalité : autant de signes qui ne laissent guère de place au doute sur la nature dictatoriale de son pouvoir. Laurent Désiré Kabila, lui aussi porté par la force des armes, n’a pas véritablement rompu avec cette logique d’autorité concentrée. Quant à Joseph Kabila, son accession au pouvoir sans élection directe à l’origine, puis les controverses entourant la prolongation de son mandat,la fraude des élections ont nourri un débat profond sur la légitimité et la transparence du système politique.

Et puis survient 2019.
Pour la première fois dans l’histoire du pays, une alternance pacifique est proclamée. Félix Tshisekedi accède à la magistrature suprême à l’issue d’un processus électoral, certes contesté par certains, mais reconnu globalement comme un tournant symbolique majeur. L’image d’une passation de pouvoir sans effusion de sang s’impose alors comme un espoir, presque une promesse.
Dès lors, comment expliquer que quelques années plus tard, le mot dictateur surgisse dans le débat public ?
Est-ce l’expression d’une dérive réelle du pouvoir ? Ou le symptôme d’un climat politique où la parole s’enflamme plus vite que la preuve ne s’établit ?
Il serait naïf de croire que l’exercice du pouvoir ne transforme pas ceux qui s’y installent. L’histoire universelle regorge d’exemples où des hommes portés par des idéaux démocratiques ont, une fois aux commandes, durci leur gouvernance au nom de la stabilité ou de l’efficacité. Mais il serait tout aussi dangereux de qualifier hâtivement de dictature toute pratique du pouvoir jugée imparfaite ou contestable.
Car accuser, c’est facile. Démontrer, c’est autre chose.
Les détracteurs du régime actuel évoquent parfois des restrictions de libertés, des tensions politiques, des décisions jugées autoritaires. Mais ces éléments suffisent ils à établir l’existence d’une dictature au sens strict ? Une dictature ne tolère pas l’opposition ; or, celle-ci existe, s’exprime, critique, mobilise, injurie et fait même de l’injure facile son arme de combat politique. Une dictature truque systématiquement le jeu politique ; or, des élections continuent d’être organisées, même si leur transparence reste débattue. Une dictature gouverne par la peur ; or, la société congolaise demeure vibrante, contestataire, indocile même.
Il faut donc interroger aussi la parole qui accuse.
Dans certains milieux, notamment parmi les exilés politiques, un phénomène bien connu consiste à amplifier, voire à déformer la réalité pour répondre à des logiques administratives ou stratégiques. Cette fabrication du récit, que d’aucuns désignent dans un jargon populaire comme le “ DIEZE ”, consiste à ériger une contre-vérité en argument. Le mensonge, ici, n’est pas seulement une erreur : il devient un outil.
Et lorsque ce mécanisme s’installe dans le débat public, il finit par brouiller toutes les lignes. L’insulte remplace l’analyse. L’exagération supplante la nuance. L’adversaire devient un ennemi à abattre, quitte à travestir la réalité.
Le plus troublant reste peut-être cette mémoire courte de l’opinion. Hier encore, certains chantaient les louanges du nouveau pouvoir, saluant une gouvernance naissante, prometteuse. Aujourd’hui, les mêmes voix se font accusatrices, parfois sans transition, comme si la vérité elle-même pouvait changer de camp au gré des intérêts. Certains pour avoir été pris la main dans le sac de préparation de délit ou de fuite se victimisent sans moindre gêne même quand ils sont conscients qu’ils ne représentent que leur personne.
Mais la vérité, elle, résiste.
Elle résiste aux emballements, aux slogans, aux simplifications. Elle exige du temps, de la rigueur, et surtout du courage intellectuel.
Qualifier un régime de dictature n’est pas un acte anodin. C’est un verdict historique. Et un tel verdict ne peut reposer ni sur la rumeur, ni sur la frustration, ni sur la stratégie.
Entre l’ombre et le miroir, entre ce que l’on voit et ce que l’on projette, il appartient à chacun de discerner. Car au fond, le premier ennemi du mensonge n’est pas celui qu’il vise, mais celui qui le porte.

ZADAIN KASONGO T.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (14)

« Il vaut mieux que l’ancienne génération cède la place à la nouvelle »

Le proverbe défend l’idée d’un mouvement nécessaire de transmission et de remplacement. Toute société vivante doit accepter que les générations se succèdent, chacune apportant ses compétences, ses visions et ses énergies propres. La nouvelle génération, souvent plus exposée aux innovations techniques, culturelles et sociales, est mieux adaptée aux transformations du monde contemporain.
Dans cette perspective, le maintien prolongé des anciennes générations aux postes de responsabilité peut entraîner une stagnation, voire un décalage avec les réalités nouvelles. Le renouvellement devient alors une exigence de dynamisme : il permet d’éviter l’immobilisme, d’ouvrir des perspectives inédites et de favoriser l’adaptation collective. Le proverbe valorise ainsi la circulation du pouvoir et des responsabilités comme moteur de vitalité sociale.

Cependant, considérer que l’ancienne génération doit céder systématiquement la place à la nouvelle peut être réducteur. L’expérience accumulée au fil du temps constitue une richesse irremplaçable. Les générations plus anciennes détiennent une mémoire des échecs et des réussites, une connaissance des contextes et une capacité de recul que la jeunesse ne possède pas encore toujours.
De plus, une transition trop brutale peut fragiliser la stabilité des institutions et rompre la continuité des projets collectifs. Le savoir transmis progressivement est essentiel pour éviter les erreurs répétées et assurer une gouvernance équilibrée. Enfin, l’âge ne détermine pas automatiquement la capacité à innover ou à comprendre les évolutions du monde.

La sagesse du proverbe doit être comprise comme un appel à l’équilibre plutôt qu’à l’exclusion. Il ne s’agit pas d’opposer les générations, mais d’organiser leur complémentarité. Le renouvellement est nécessaire pour assurer la vitalité sociale, mais il doit s’accompagner d’une transmission structurée des savoirs et de l’expérience.

Ainsi, l’ancienne génération ne cède pas simplement la place : elle accompagne, guide et prépare la relève. La nouvelle génération, quant à elle, ne remplace pas en rupture, mais en continuité enrichie. Le progrès naît alors de cette articulation entre la mémoire et l’innovation.

On le voit bien, le proverbe invite à penser la société comme un flux vivant où le changement générationnel est indispensable, mais où la rupture doit laisser place à la transmission. Entre l’élan du nouveau et la sagesse de l’ancien, se construit une dynamique harmonieuse : celle d’un monde qui avance sans renier ce qui l’a formé.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AU NOM DU CHEF DE L’ÉTAT

Il est des paroles qui gonflent jusqu’à se déprendre d’elles-mêmes, se drapant d’une solennité si excessive qu’elles en deviennent presque étrangères à celui qui les prononce. Ainsi, sur les plateaux de télévision, cet intellectuel, mandaté pour défendre le décret du chef de l’État camerounais instituant un poste de vice-président contesté, semblait traversé par une ivresse de verbalisme creux, comme si la langue, au lieu de le servir, le débordait et le dominait.

Il reprochait aux critiques de n’avoir pas accédé à « la théonomie constitutionnelle et à la théodicée du pouvoir ». Et l’on se demandait, non sans un trouble diffus, si ces mots avaient encore un ancrage réel ou s’ils dérivaient déjà dans une abstraction sans corps. Sous sa voix d’intellectuel certifié, tout devenait « verticalisme institutionnel », nécessité impérieuse de « méta gouvernance », comme si l’État lui-même relevait d’une logique supérieure écrasant les fragiles évidences du sens commun.

Il fallait, poursuivait il, instaurer une « prophylaxie d’État » afin de conduire la nation vers une « stabilogie structurelle » capable de transcender le « juridictionnement ambiant ». Et l’on percevait, derrière cette prolifération verbale, un vertige discret : celui d’un pouvoir cherchant sa justification dans le reflet infini de ses propres formulations.

Les critiques, selon lui, ne seraient que des esprits atteints d’une « carence neuronale face au substratum épistémologique du système politique camerounais ». Ainsi, les mots, au lieu d’éclairer, se faisaient barrières ; au lieu de comprendre, ils excluaient.

Le poste de vice-président devenait alors, dans cette lumière incertaine, un « catalyseur synallagmatique du destin camerounais », comme si l’histoire devait se plier à une mécanique de langage. Il évoquait encore un « saut quantique de l’ingénierie paradigmatique du système », et l’on aurait voulu croire, naïvement peut-être, qu’il s’agissait encore de politique et non d’un songe d’abstraction.

Il fallait enfin, concluait il dans une ferveur presque liturgique, doter la nation d’un « exolète métaphysique inébranlable ». Et ceux qui doutent, ceux qui résistent à cette nouvelle liturgie, seraient privés de la « praxéologie » nécessaire pour en saisir la portée.

Mais au terme de ce discours enfiévré, demeure une impression étrange, presque douloureuse : comme si le sens, à force d’être élevé vers une « gravitation cosmologique parfaite », avait quitté la terre des hommes, laissant derrière lui le silence inquiet de ceux qui tentent encore de déchiffrer l’imbroglio camerounais.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

QUAND LAUTREINFO ABOLIT LES DISTANCES !

Les deux femmes savantes de LAUTREINFO. De gauche à droite maman EUDO et maman LILIANE.

Régulièrement, les membres de notre plateforme saisissent leur téléphone pour des demandes ordinaires, des renseignements utiles, des échanges du quotidien. Des appels qui passent, utiles mais souvent sans éclat particulier. Mais celui d’aujourd’hui portait une autre musique.
Au bout du fil, une voix familière : maman Liliane . Point de plainte, point de souci à partager. Au contraire, une joie calme, presque solennelle, habitait ses mots. Elle appelait non pour demander, mais pour transmettre — offrir à la communauté une nouvelle à la fois personnelle et profondément culturelle.
« Je ne suis pas à Bruxelles » , dit-elle avec une douceur teintée de fierté.
« Je suis à l’autre bout du monde… et j’ai besoin de le dire à la famille LAUTREINFO*_ . »
Ainsi commence le voyage.

Depuis deux jours, maman Liliane séjourne à Mbujimayi, au cœur battant du Kasaï, cette ville que l’on surnomme à juste titre la capitale mondiale du diamant. Elle y prend part à une conférence inter facultaire organisée à l’Université de Mbujimayi. Le thème, d’une actualité brûlante, résonne comme une promesse d’avenir :
« Le numérique au service de l’enseignement supérieur : innovations et perspectives pour les étudiants » .

Cette conférence inter facultaire, a été initiée par l’ONG FEMM’IN TECH et la présidence des étudiants de la RDC, la RNEC, (parrainée par le ministère national de l’ESU). Maman Liliane fait partie du Conseil d’Administration de , FEMM’IN TECH en charge de l’administration et des finances. À peine l’information reçue, elle trouve naturellement sa place sur notre plateforme. Car à LAUTREINFO , chaque pas d’un membre devient une avancée collective, chaque présence un témoignage partagé. Et comme souvent dans les belles histoires, le hasard — ou peut-être la providence — se met de la partie.

Informée de la présence de maman Liliane dans la ville diamantifère, maman Eudoxie n’hésite pas un seul instant. Il lui faut simplement un numéro, une voix à joindre, un fil à tendre. Le contact est établi. Mais ce que révèle l’échange dépasse toute attente. Lorsque maman Eudoxie demande l’adresse de l’hôtel, une surprise presque irréelle se dessine : les deux femmes logent… côte à côte.
La façade arrière de l’une donne sur la cour de l’autre. Même de par la fenêtre elles peuvent se voir et se parler. C’est d’ailleurs ce qui s’est fait quand elle a relevé le visage, elle a vu son interlocutrice sous la véranda. Deux vies, deux trajectoires, deux continents parfois… réunis à quelques pas.

Alors, sans attendre, d’un pas décidé, maman Eudoxie franchit la distance — infime désormais — qui la sépare de celle qu’elle n’avait encore jamais rencontrée. Elle ne craint pas de rencontrer l’inconnue. Elle en a l’habitude dans sa profession d’enseignante à l’Institut d’enseignement Médical de BONZOLA . Elle y dispense les cours de : Anatomie physiologie, biologie générale, chimie minérale, chimie organique et français.

Et là, dans cette cour d’hôtel devenue scène de retrouvailles inattendues, les embrassades éclatent. Chaleureuses. Sincères. Presque anciennes. Comme si le temps, depuis Mathusalem , les avait déjà liées. Les mots suivent naturellement. De sujet en sujet, les deux femmes savantes, quasi indissociables de celles immortalisées par Molière dans sa comédie, tissent une conversation libre, vivante, généreuse. Elles rient, se découvrent, s’étonnent de leurs affinités. Des fragments de vie se croisent, des souvenirs naissent à l’instant même où ils se racontent. Puis viennent les images.
Des selfies capturent l’instant — non pas pour le figer, mais pour le partager.
Et ces clichés, aussitôt envoyés, voyagent à leur tour, traversant les frontières pour dire au monde :
regardez, LAUTREINFO n’est pas qu’une plateforme.
C’est une famille. Une famille capable de relier Bruxelles à Mbujimayi, de transformer une information en rencontre, et une rencontre en célébration.
Comme quoi, au-delà des écrans et des distances, il existe encore des espaces où les liens humains triomphent.
LAUTREINFO est de ceux-là.

ZADAIN, votre dévoué serviteur

Le Dernier Écho des Majina

Chers tous,
Aujourd’hui, les mots vacillent. Ils tremblent comme une flamme fragile exposée au vent du deuil.
Notre plateforme, LAUTREINFO , est en silence. Un silence lourd, dense, presque irréel. Car l’un des nôtres vient de nous quitter.
Ce matin encore, la vie semblait suivre son cours ordinaire. Puis, soudain, une douleur à la poitrine. Un appel à l’épouse, aux enfants — ce réflexe humain, ultime, de s’accrocher à ceux qui incarnent l’amour et la présence. On part pour l’hôpital avec l’espoir encore vivant… mais à l’arrivée, le verdict tombe, implacable, définitif.
Maurice KASONGO TSHIMBALANGA n’est plus .
Et avec lui, c’est toute une part de mémoire, d’histoire et d’affection qui s’éteint.
Membre de LAUTREINFO depuis sa création en 2019, Maurice était bien plus qu’un simple compagnon de plateforme. Il était de ceux que la vie vous donne sans explication, mais que le cœur reconnaît immédiatement. Nous portions le même patronyme, sans appartenir à la même lignée. Et pourtant… combien étions-nous proches, liés par une fraternité mystérieuse que seuls les initiés du destin peuvent comprendre.
Car notre histoire ne commence pas avec lui. Elle remonte loin, très loin — à une époque où la voix portait encore les rêves d’un pays à travers les ondes. « LA VOIX DU ZAÏRE » . C’était en 1979.
Cette année-là, je faisais mes premiers pas dans la presse congolaise, sur les antennes de La VOIX DU ZAÏRE . Parmi les auditeurs fidèles qui suivaient avec ferveur mes interventions, mes émissions un nom revenait souvent, avec insistance et chaleur : KASONGO TSHIMBALANGA .
Le même nom. Le même post-nom. Comme un écho.
Nous ne nous connaissions pas, mais quelque chose nous liait déjà. Une complicité née de la parole et entretenue par des lettres pleines d’admiration et d’humanité. Lui, vivait à Kolwezi, où il travaillait à la SONAS . Et moi à Lubumbashi ma terre natale. La distance nous séparait, mais elle n’effaçait pas cette proximité étrange. Puis un jour, le destin décida de nous rapprocher.
En tournée théâtrale dans le Katanga, je reçus une visite inattendue à mon hôtel. C’était lui. Papa KASONGO TSHIMBALANGA , en personne.
Je revois encore ce moment : deux hommes qui se découvrent enfin, après s’être longtemps connus sans jamais se voir. La joie était immense, presque sacrée. Nous étions des Majinades homonymes — mais ce jour-là, nous devenions bien plus que cela.
Une réception fut organisée à son domicile, comme pour sceller cette rencontre hors du commun. Il voulait voir l’homme dont il admirait la voix. Et moi, je découvrais celui dont les mots m’avaient accompagné. Puis la vie, avec ses détours et ses silences, fit son œuvre.
Mon départ pour l’Occident nous éloigna. Le temps passa. Longtemps.
Jusqu’à ce matin inattendu de l’ère numérique, où un message surgit de l’écran :
« Bonjour, je suis Maurice KASONGO TSHIMBALANGA, fils de Pierre KASONGO TSHIMBALANGA. »
Mon cœur bondit.
Le lien renaissait.
Nous avons échangé, renoué, promis de ne plus jamais laisser le silence s’installer entre nous. Il vivait à Kinshasa. L’espoir de nous revoir devenait enfin concret.
Mais la joie fut de courte durée.
À ma question sur son père — ce pont entre nos deux existences — Maurice me répondit avec gravité. Papa Pierre KASONGO TSHIMBALANGA n’était plus. Victime de ces tragédies humaines que l’histoire inflige sans justice, lors des sombres épisodes d’épuration ethnique à Kolwezi.
Il ne restait plus que nous.
Deux héritiers d’un lien invisible. Deux voix prolongées d’une mémoire commune.
Et aujourd’hui…
Aujourd’hui, même cette continuité vient de se briser.
Maurice est parti à son tour, emportant avec lui ce fil fragile qui nous unissait au passé. La fin des temps, que nous pensions encore lointaine, a frappé sans prévenir.

Mais qui était l’homme que nous pleurons aujourd’hui ?
Maurice KASONGO TSHIMBALANGA n’était pas seulement un nom, ni un souvenir. Il était une œuvre en mouvement.
Né le 20 septembre 1965, il fut un homme de rigueur, de savoir et d’engagement. Ingénieur formé à l’Université de Lubumbashi, en génie civil, option chimie industrielle, il consacra sa vie à l’excellence professionnelle.
Dès 1995, il entra dans l’industrie brassicole, où il fit ses preuves avec constance et intelligence. Au sein de Heineken RDC, pendant près de seize années, il gravit les échelons avec mérite : ingénieur de fabrication, technologue de production, responsable qualité et technologie.
Partout où il passait, il laissait l’empreinte d’un homme soucieux du détail, de la performance et de l’amélioration continue.
Mais Maurice ne s’arrêta pas là.

À partir de 2011, il devint consultant, mettant son expertise au service des entreprises, les accompagnant dans la mise en place de systèmes de management, la conformité aux normes internationales, la formation et l’audit. Il collabora avec des institutions de référence comme SGS, PA et ETSA, et apporta son savoir à des géants tels que The Coca-Cola Company, Nestlé, Heineken et Unilever.
Derrière le professionnel accompli se trouvait aussi un homme de famille.
Époux de Claudette Kalanga, il était père de quatre enfants : Chris, Dan, Ketsia et Jérémie — son héritage le plus précieux, sa continuité vivante.

Aujourd’hui, les mots ne suffisent pas.
Comment dire l’absence ?
Comment contenir le vide laissé par un homme qui était à la fois mémoire, lien et espérance ?
Maurice, mon cher Majina
Mon frère de nom, mon frère de cœur…
Tu étais ce pont entre hier et aujourd’hui. Et te voilà désormais passé de l’autre côté, là où les voix ne s’éteignent pas, mais deviennent éternelles.
Paix à ton âme ! Et que le souvenir de ton nom — notre nom — continue de résonner, comme un écho fidèle, dans les couloirs du temps.

ZADAIN  KASONGO TSHIMBALANGA

ÉTONNANTE DIASPORA CONGOLAISE

Étonnante diaspora congolaise, archipel dispersé aux quatre vents du monde, mais relié par des fils invisibles de mémoire, de langue et d’émotion. Dans presque chaque pays d’accueil, une forme d’organisation minimale émerge, fragile mais tenace, comme une braise sous la cendre, chargée d’assurer la circulation de l’information au sein de la communauté. Ce réseau informel, souvent porté par des volontés bénévoles, devient à la fois caisse de résonance et miroir partiel d’une existence collective en exil.

Or, que reflète ce miroir ? Une image saisissante, presque monochrome : celle d’une communauté qui semble ne parler d’elle-même qu’à travers la mort et, dans une moindre mesure, à travers le divertissement. Les annonces de décès occupent l’espace comme un glas incessant, saturant les fils numériques (95 %), tandis que les manifestations culturelles, cultes religieux, soirées dansantes, célébrations festives, apparaissent comme de brèves éclaircies (5 %) dans ce paysage assombri. La vie, dans ce qu’elle a de plus ordinaire et pourtant de plus essentiel, semble curieusement absente de ce théâtre de l’information.

Faut-il en conclure que la diaspora congolaise est condamnée à une visibilité funèbre, qu’elle n’existe socialement que dans la perte et la commémoration ? L’hypothèse, bien sûr, ne résiste pas à l’épreuve du réel. Car dans les hôpitaux, les universités, les chantiers, les entreprises, les transports publics, les bibliothèques et les marchés du monde entier, des Congolais œuvrent, innovent, enseignent, soignent, construisent, conduisent, écrivent, entreprennent. Ils deviennent médecins, ingénieurs, avocats, professeurs, entrepreneurs, artisans, artistes, sportifs. Ils fondent des familles, publient des livres, obtiennent des diplômes, créent des entreprises, participent à la vie citoyenne de leurs sociétés d’accueil.

Pourquoi, dès lors, cette vitalité plurielle reste-t-elle dans l’ombre des annonces mortuaires ? Pourquoi la réussite silencieuse ne trouve-t-elle pas la même caisse de résonance que le deuil partagé ? Une première piste tient à la fonction sociale du deuil dans les cultures congolaises : la mort n’est pas un événement privé, elle est une affaire communautaire, un moment de rassemblement, de solidarité, parfois même de réaffirmation identitaire. En diaspora, où les repères sont fragilisés, ces moments deviennent des points d’ancrage essentiels, des lieux où la communauté se reconstitue symboliquement.

Mais cette explication, si elle éclaire, ne saurait suffire. Elle révèle aussi une forme de déséquilibre dans la production et la hiérarchisation de l’information. Car ce qui est partagé n’est pas seulement ce qui arrive, mais ce qui est jugé digne d’être rendu public. Ainsi, la mort, par sa gravité et sa charge émotionnelle, s’impose comme une évidence communicationnelle, tandis que les réussites individuelles, souvent perçues comme privées ou susceptibles de susciter jalousie et rivalité, restent confinées dans le silence ou la discrétion.

Il y a là une tension profonde entre deux régimes de visibilité : celui du tragique, immédiatement collectif, et celui du succès, souvent individualisé et parfois suspect. Cette tension n’est pas propre à la diaspora congolaise, mais elle y prend une intensité particulière, nourrie par des héritages culturels, des expériences migratoires et des dynamiques sociales complexes.

Dès lors, la question posée : « pourquoi n’en parle-t-on pas ? » devient une invitation à repenser les pratiques discursives de la diaspora. Il ne s’agit pas d’effacer la mémoire des disparus ni de minimiser l’importance des rituels de deuil, mais d’élargir le spectre de ce qui mérite d’être dit, partagé, célébré. Rendre visibles les parcours de réussite, les initiatives économiques, les créations intellectuelles, les engagements sociaux, c’est aussi participer à la construction d’une mémoire collective plus équilibrée, plus vivante, plus fidèle à la réalité.

Car une communauté qui ne se raconte qu’à travers ses morts risque de s’enfermer dans une représentation incomplète d’elle-même. À l’inverse, une communauté qui apprend à dire aussi ses naissances, ses réussites, ses créations et ses espérances se dote d’un langage capable de porter son avenir.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

VERS LE PRADIS EUROPÉEN

Pourquoi partent-ils ? La question revient, obstinée, comme si elle pouvait encore nous surprendre. Ils partent, les jeunes Africains, parce qu’ils n’ont pas de raisons suffisantes de rester chez eux. Cela suffit. Le reste, les statistiques et les analyses savantes ne font que broder autour de cette vérité nue. Un jeune homme qui n’espère rien chez lui espère tout ailleurs, et cet ailleurs porte un nom : l’Europe. Nom chargé de promesses que personne ne tient, mais qui, de loin, gardent leur éclat.

L’Europe aime croire que ces départs relèvent d’une sorte d’inconscience. C’est plus commode. En réalité, il y a chez ces jeunes une lucidité tragique. Ils savent les risques ; ils les acceptent. Il faut avoir été acculé pour préférer une chance infime à une certitude médiocre.

Et puis il y a ceux qui organisent ce passage. On les appelle les passeurs, comme si le mot pouvait adoucir la réalité. Ils ne passent rien : ils exploitent. Ils prospèrent sur une double misère, celle des pays quittés et celle des politiques qui ferment les portes sans ouvrir d’issues. Là où il n’y a pas de chemin, il y a toujours un commerce.

Les Européens oscillent entre deux postures également stériles : l’indignation et la défense. Les uns s’émeuvent à juste titre, mais leur émotion se dissipe vite ; les autres invoquent la nécessité des frontières, et ils n’ont pas tort non plus. Entre ces deux vérités partielles, il manque une volonté.

Car enfin, que font les Européens ? Ils déplorent les morts, mais tolèrent les conditions qui les produisent. Ils parlent de dignité humaine, mais acceptent que des hommes, des femmes et des enfants meurent aux portes de leur continent faute de voies légales pour y entrer. Cette contradiction les habite, et ils s’en accommodent trop bien.

Il serait trop simple de rejeter toute la responsabilité sur l’Europe. Les pays d’origine portent leur part de faillite : les gouvernances défaillantes, les économies sans souffle, les jeunesses abandonnées à elles-mêmes. Mais ce partage des torts, si juste soit-il, ne ressuscite personne.

Ce qui frappe, au fond, c’est le silence. Non pas l’absence de paroles, elles abondent, mais le silence intérieur, celui qui devrait empêcher les Européens de dormir. Ils ont appris à vivre avec ces morts comme avec une rumeur lointaine. Et c’est peut-être là le plus grave naufrage.

Il faudrait pourtant se souvenir que chaque embarcation contient des vies singulières, des visages, des noms. Ce rappel élémentaire leur est devenu difficile. À force de chiffres, les Européens ont perdu le sens de la personne.

Ainsi va cette mer méditerranée, qui fut jadis un lieu de passage et d’échanges, et qui devient pour beaucoup une fin. Rien n’est plus accablant que cette continuité du drame dans l’indifférence générale. La tragédie ne réside pas seulement dans les naufrages, mais dans leur prévisibilité. On sait qu’ils auront lieu. On sait que d’autres partiront.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE PRÉSIDENT DÉMISSIONNAIRE

Il est des romans congolais qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais qui déposent sur la conscience une brume tenace. Ainsi en va-t-il du roman intitulé : Le brouillard plane sur Makabana, publié chez Édilivre, où Mutshipayi Kalombo Cibalabala ne décrit pas seulement un pays imaginaire, il enregistre, avec une gravité presque résignée, l’épuisement d’un monde.

Le pouvoir qu’il peint et qu’il accuse ouvertement n’est plus qu’une mécanique fatiguée, un appareil vidé de sa promesse. Il ne gouverne pas : il dure. Et ce qui frappe, ce n’est pas tant la violence que l’impuissance, cette manière qu’ont les régimes de s’enliser dans leur propre inertie, jusqu’à faire de l’échec une seconde nature.

Le professeur Mambou, président démissionnaire, n’est pas un tyran. Il est plus inquiétant encore : un homme de bonne volonté, empêtré dans une toile qu’il n’a pas su rompre. Il voudrait arracher son pays à la dépendance, purifier les couloirs d’un palais infesté de croyances troubles, redonner un souffle à des institutions dévastées. Mais il hésite, il diffère, il cède, et cette faiblesse, qui pourrait être humaine, devient ici tragique. Car il est des moments où ne pas agir revient à consentir.

On reconnaît, sous les contours de cette fiction, les ombres portées de la République démocratique du Congo telles qu’elles ont traversé les années du pouvoir de Joseph Kabila : une histoire suspendue, comme retenue au bord d’elle-même, où l’espérance semble toujours différée. L’écrivain regarde ce pays, en 2009, année de la parution du roman, avec une lucidité sans indulgence, mais sans colère non plus, comme si la lassitude avait pris le pas sur l’indignation.

Et c’est peut-être là ce qui trouble le plus le lecteur. Car à force de dire l’échec, de l’entourer, de le nommer, on en vient presque à l’accepter. Le brouillard, chez lui, n’est pas seulement dans le ciel de Makabana ; il gagne les consciences. Il obscurcit jusqu’au désir même d’un autre avenir. Mon oncle paternel disait que certaines vérités finissent par nous accabler au point de nous rendre complices de ce qu’elles dénoncent. Ce roman en porte, silencieusement, le risque.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.