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PRÉDATION SANS FIN

L’histoire de la RDC ne ressemble pas à une longue veine où circulent, à des rythmes différents, les mêmes forces de captation, les mêmes tentations de confiscation.
Sous le long règne de Mobutu Sese Seko, cette inclination prit un visage presque liturgique. Le pouvoir s’érigeait en centre absolu, distribuant les faveurs comme on administre des grâces. Autour de lui, un cercle s’épaississait, fait de fidélités intéressées, de silences consentis. L’État, peu à peu, se vidait de sa substance, comme une maison dont on aurait déplacé les meubles au profit d’un seul occupant invisible : la rente. Mais il serait trop simple de croire que tout commence et s’achève avec un homme ; il faudrait plutôt dire que ce système a trouvé là une forme accomplie, une sorte de perfection dans l’appropriation du bien commun.

Après la chute de ce régime, on aurait pu croire à une rupture. Mais les transitions politiques ne sont jamais ces lignes franches que dessinent les manuels. Elles sont traversées de continuités obscures. Dans les années qui suivirent, au cœur d’un pays meurtri par la guerre, d’autres formes de captation se mirent en place, plus diffuses, plus violentes aussi. Dans l’Est, des hommes en armes venus du Rwanda et des alliances précaires se disputaient non seulement le territoire, mais les richesses qui y dorment. L’État n’y était plus qu’un mot lointain, et les populations, les témoins impuissants d’un partage qui se faisait sans elles.
Il faut cependant se garder d’attribuer ces violences à une seule logique. Car, dans le même temps, une autre configuration se dessinait, plus silencieuse, plus technique, autour des ressources minières, notamment le cuivre et le cobalt. Ici, la prédation ne portait plus l’uniforme de la guerre, mais le costume feutré des bureaux et des contrats. Des intérêts privés, parfois en collusion avec des acteurs publics, s’organisaient autour de la valeur extraite du sol, transformant les richesses du pays en flux abstraits, en profits lointains. Les visages changeaient, mais la logique demeurait : capter, détourner, accumuler.

Plus tard encore, dans les replis de l’État et les marges de son autorité, se sont maintenus des réseaux hybrides, mêlant acteurs locaux, entrepreneurs, groupes armés et relais politiques. Là, la frontière entre le licite et l’illicite devient incertaine. La mine nourrit la milice, la milice sécurise la mine. Et la population, elle, regarde passer les richesses comme on regarde passer un train que l’on ne prendra jamais.
Aujourd’hui, le phénomène ne s’est pas évanoui ; il s’est transformé. Il s’est en quelque sorte modernisé, épousant les formes du droit, de la procédure, de la signature officielle. Mais la logique demeure reconnaissable : la tentation de capter les institutions, d’en orienter les décisions, d’en détourner les fruits au profit d’un cercle restreint. La prédation ne s’affiche plus toujours ; elle se dissimule parfois derrière les apparences de la légalité.
Faut-il pour autant opposer à cette réalité un idéal abstrait, une « gouvernance inclusive et responsable » comme une promesse suspendue au-dessus du réel ? Ce serait oublier que la justice, la transparence, l’équité ne sont jamais données d’avance. Elles ne sont pas des qualités naturelles du pouvoir, mais des constructions fragiles, le résultat de procédures, de contrôles, de résistances aussi. Elles exigent une vigilance constante, une capacité à regarder le pouvoir non pas comme une évidence, mais comme un lieu de tensions.
Car le pouvoir ne se réduit pas à ses institutions visibles. Il s’insinue dans les pratiques, il modèle les comportements, il façonne les attentes. Il produit des discours qui justifient ce qu’il fait et disqualifient ce qui lui résiste. Ce que l’on appelle « participation » peut alors devenir une mise en scène, et ce que l’on nomme « redistribution » peut masquer des déséquilibres persistants.

Ainsi, ce qui traverse ces différentes configurations n’est pas une série d’épisodes isolés, mais une même question, toujours recommencée : qui capte, qui décide, qui bénéficie ? Et, en face, qui subit, qui résiste, qui espère ?

Il ne s’agit donc pas de dresser un catalogue des prédations passées ni de céder à une indignation stérile. Il s’agit de comprendre que le pouvoir, en tout temps, porte en lui la possibilité de se refermer sur lui-même.
Et que seule une exigence constante, faite de lucidité et de responsabilité, peut tenter d’en contenir les dérives.

Car rien n’est jamais définitivement acquis. Ni la justice ni l’injustice. Seulement des équilibres précaires, que les hommes et les femmes, à chaque génération, sont appelés à défendre ou à trahir.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe .

L’écrivain congolais émergent face à l’ impératif de publier

Dans le paysage culturel de la République démocratique du Congo, la question de la publication s’impose aujourd’hui comme un impératif majeur pour les auteurs, à la fois comme condition d’existence littéraire et comme vecteur de reconnaissance intellectuelle. Pourtant, cet impératif se heurte à une réalité structurelle profondément fragile, marquée par l’insuffisance, voire l’absence, de mécanismes institutionnels capables de soutenir, encadrer et valoriser la production littéraire nationale. Cette situation révèle un paradoxe troublant : alors même que le pays regorge de talents et de voix singulières, capables de porter des récits puissants et de nourrir une pensée critique, les conditions de leur émergence et de leur diffusion demeurent précaires.

L’écrivain congolais évolue ainsi dans un espace où la création ne suffit pas à garantir l’existence publique de l’œuvre. Écrire, dans ce contexte, ne constitue que la première étape d’un parcours semé d’obstacles, où la publication devient un défi en soi. Le manque de maisons d’édition locales solides, l’absence de réseaux de distribution efficaces, la rareté des librairies et la faiblesse des infrastructures culturelles limitent considérablement la circulation du livre. À cela s’ajoute une carence notable en institutions de légitimation — telles que les prix littéraires, les académies ou les grandes manifestations culturelles — qui, ailleurs, jouent un rôle déterminant dans la reconnaissance des auteurs et la structuration du champ littéraire.

Ce déficit structurel ne relève pas uniquement d’un manque de moyens, mais interroge plus largement la place accordée à la culture et au savoir dans les politiques publiques. Car en l’absence d’un engagement fort de l’État, le livre reste relégué à la marge, perçu comme un bien secondaire plutôt que comme un outil fondamental de construction sociale et intellectuelle. Or, la littérature ne se limite pas à une activité esthétique ; elle constitue un espace de réflexion, de mémoire et de contestation, capable d’accompagner les transformations d’une société et d’en éclairer les contradictions.
Dans ce contexte contraignant, de nombreux auteurs congolais, en particulier les plus jeunes, se trouvent confrontés à une alternative difficile : renoncer à publier ou se tourner vers des structures éditoriales étrangères. Les maisons d’édition européennes apparaissent alors comme des recours presque naturels, offrant des opportunités de publication plus accessibles et, parfois, moins coûteuses. Si cette ouverture permet à certaines œuvres de voir le jour et d’atteindre un public élargi, elle n’est pas sans conséquences. Elle participe, en effet, à une forme de délocalisation de la production intellectuelle, où les œuvres congolaises sont pensées, éditées et diffusées hors de leur espace d’origine.
Ce déplacement pose la question cruciale de la souveraineté culturelle. Peut-on véritablement parler d’une littérature nationale lorsque ses circuits de production et de reconnaissance échappent en grande partie au territoire qui la porte ? En externalisant ainsi la chaîne du livre, le pays se prive non seulement d’un levier économique, mais aussi d’un outil stratégique de construction identitaire. Car publier localement, c’est aussi inscrire l’œuvre dans un dialogue direct avec son public, nourrir un imaginaire collectif et participer à la dynamique interne de la pensée.
Face à cet état de fait, la responsabilité de l’État apparaît non seulement engagée, mais incontournable. Il ne s’agit pas simplement d’apporter un soutien ponctuel aux auteurs, mais de penser et de mettre en œuvre une politique culturelle cohérente, capable de structurer durablement le secteur du livre. Cela implique la création de cadres institutionnels solides : encourager l’émergence de maisons d’édition locales viables, soutenir financièrement la publication, développer des réseaux de distribution accessibles, et instaurer des prix littéraires nationaux susceptibles de conférer une véritable reconnaissance aux œuvres.
Mais au-delà des dispositifs matériels, c’est toute une vision qu’il convient de réaffirmer : celle d’un État qui reconnaît dans la littérature un instrument essentiel de développement. Car encourager la publication, ce n’est pas seulement permettre aux auteurs d’exister ; c’est favoriser l’émergence d’une pensée critique, stimuler le débat public et ouvrir des espaces de dialogue sur les enjeux contemporains. C’est aussi investir dans la formation des citoyens, en facilitant l’accès au livre et en promouvant la lecture dès le plus jeune âge.
Dans cette perspective, la mise en place de structures de diffusion du savoir devient une priorité absolue. Bibliothèques, centres culturels, plateformes numériques, salons du livre : autant d’outils indispensables pour assurer la circulation des œuvres et leur appropriation par le public. Sans ces relais, la production littéraire risque de rester confinée, privée de l’écho nécessaire à son impact.
Reconnaître le travail de l’auteur congolais, c’est donc aller au-delà d’une simple valorisation symbolique. C’est lui garantir des conditions concrètes d’existence, lui offrir des perspectives de publication, et inscrire son œuvre dans un espace de visibilité et de légitimité. C’est également affirmer que la création intellectuelle a une valeur, qu’elle mérite d’être soutenue et protégée, notamment à travers des cadres juridiques adaptés en matière de droits d’auteur.
En définitive, la situation actuelle des auteurs congolais face à l’impératif de publier met en lumière une urgence : celle de repenser en profondeur les fondements du secteur du livre en République démocratique du Congo. Il ne s’agit pas seulement de combler des manques, mais de construire une véritable politique de la culture, capable de porter une ambition collective. Car un pays qui néglige ses auteurs se prive d’une part essentielle de sa voix. À l’inverse, un pays qui les soutient et les valorise se donne les moyens de penser son présent, d’interroger son passé et d’imaginer son avenir.

Landry Kituba,

Écrivain congolais et initiateur du fertilisme

PAROLES DANGEREUSES SILENCE COUPABLE

Il s’était imposé comme une énigme.
Non pas par profondeur, mais par défaut.
Un silence entretenu, cultivé, presque érigé en méthode de gouvernement.
Pendant dix-huit longues années, Joseph Kabila n’a pas parlé à la nation.
Il l’a tenue à distance.
Il l’a enfermée dans une relation à sens unique : obéir sans comprendre, subir sans entendre.
Ce n’était pas du silence.
C’était une confiscation.
Confiscation de la parole publique.
Confiscation du débat.
Confiscation de la vérité.
Un pays entier suspendu aux lèvres d’un homme qui ne parlait pas.
Et aujourd’hui, cet homme parle.
Il parle enfin.
Mais pour dire quoi ?
Des leçons.
Oui, des leçons.
Comme si dix-huit années de règne pouvaient être effacées par quelques phrases bien placées devant une presse choisie, docile, familière.
Comme si l’histoire pouvait être réécrite à coups d’interview soigneusement calibrée.
L’homme du silence devient soudain pédagogue.
Le maître des zones d’ombre se découvre une passion pour la transparence.
L’ancien détenteur d’un pouvoir opaque prétend aujourd’hui éclairer la République. Il trouve même qu’il y a une dictature. Ah !!!
C’est une insulte à la mémoire collective.
Car la mémoire, elle, est têtue.
Elle refuse les maquillages tardifs.
Elle résiste aux reconstructions opportunistes.
Elle se souvient d’un pouvoir fermé, verrouillé, inaccessible.
Elle se souvient d’un président invisible, retranché derrière des murs politiques et des silences calculés.
Elle se souvient d’un pays gouverné sans dialogue, sans pédagogie, sans responsabilité assumée. Elle se souvient d’un président sur la moto roulant à vive allure sans s’arrêter ni pour causer, ni pour saluer.
Et voilà que cet héritage devient, par miracle, une tribune morale ?
Non.
Il y a là une tentative grossière de renversement des rôles.
Une opération de blanchiment politique.
Une stratégie de repositionnement.
Mais le plus grave n’est pas là.
Le plus grave tient en un mot.
Un seul.
« Soudanisation. »
Un mot lourd.
Un mot dangereux.
Un mot irresponsable.
Car évoquer la partition d’un État, à l’image du Soudan, ce n’est pas faire une analyse géopolitique.
C’est introduire dans le débat national l’idée même de la fracture.
C’est banaliser l’hypothèse de la dislocation.
C’est, en filigrane, préparer les esprits à l’inacceptable.
Et cela, venant d’un ancien chef d’État, n’est pas une maladresse.
C’est un acte politique.
Dans une République démocratique du Congo meurtrie, fragile, traversée de tensions historiques et régionales, jouer avec ce type de vocabulaire revient à manipuler des explosifs en pleine foule.
On ne prononce pas ce mot par hasard.
On ne convoque pas ce spectre sans intention.
Alors la question doit être posée, clairement, sans détour :
Que cherche-t-il ?
À alerter ?
Ou à menacer ?
À prévenir ?
Ou à préparer ?
Car derrière cette rhétorique, se dessine une ligne dangereuse : celle d’un homme qui, après avoir exercé le pouvoir dans le silence, tente de revenir dans le bruit — quitte à fracturer ce qu’il prétend analyser.
Et pendant ce temps, que fait la justice ?
Rien.
Silence.
Un silence gênant.
Un silence incompréhensible.
Un silence coupable.
Car enfin, comment comprendre qu’un ancien président, déjà condamné par la justice de son propre pays, puisse publiquement évoquer des scénarios de désintégration nationale sans être immédiatement appelé à s’expliquer ?
Quelle République tolère cela ?
Quelle autorité accepte qu’on joue ainsi avec son intégrité territoriale ?
Quel État se respecte en laissant de tels propos flotter sans réponse ?
Ce silence institutionnel est une faute.
Il envoie un message clair : certains peuvent tout dire, tout suggérer, tout agiter — sans jamais rendre de comptes.
Et cela est peut-être plus dangereux encore que les mots eux-mêmes.
Car un pays ne se détruit pas seulement par les armes.
Il se détruit aussi par les idées qu’on laisse circuler impunément.
Ainsi donc, le muet a parlé.
Mais sa parole n’est ni un éclairage, ni une confession, ni une contribution au débat démocratique.
C’est une provocation.
Une provocation à la mémoire.
Une provocation à l’intelligence collective.
Une provocation à la stabilité nationale.
Et face à cela, une exigence s’impose :
Répondre.
Non pas par le silence.
Non pas par l’oubli.
Mais par la vérité, par la justice, par la fermeté.
Car une nation ne peut pas se permettre d’être fragile face à ceux qui jouent avec ses fissures.
Le muet a parlé.
Il est temps que la République, elle, ne se taise plus.

ZADAIN KASONGO T.

LE SILENCE QUI ACCUSAIT

Il s’était fait silence.
Un silence épais, presque minéral.
Un silence de pierre, posé au sommet de l’État comme une énigme que nul n’osait fissurer.
Pendant dix-huit ans, Joseph Kabila n’a pas parlé au peuple
— il l’a traversé.
Comme une ombre traverse un mur sans jamais s’y attarder.
Le pouvoir, entre ses mains, n’était pas une parole, mais une absence.
Une distance.
Un retrait.
On gouvernait sans expliquer.
On décidait sans répondre.
On régnait sans se raconter.
Et le peuple, lui, s’habituait.
À deviner.
À interpréter.
À survivre entre les silences.
Dans les marchés de Kinshasa, dans les salons feutrés des diplomaties étrangères, une même question flottait, tenace :
le président parlait-il… ou se taisait-il pour ne pas être entendu ?
On lui a prêté des excuses. Toujours.
On a invoqué les langues, les origines, les circonstances.
On a tenté d’humaniser le mutisme, de lui donner une logique, presque une noblesse.
Mais le silence, à ce niveau-là, n’est jamais innocent.
Il est stratégie.
Ou aveu.
Et puis un jour, sans prévenir, le silence s’est brisé.
Non pas comme un murmure qui naît,
mais comme une digue qui cède.
Le muet a parlé.
Et avec lui, ce ne sont pas des vérités qui ont surgi,
mais des fractures.
Car voici que l’homme des non-dits se découvre une voix.
Et quelle voix.
Une voix qui juge.
Une voix qui accuse.
Une voix qui enseigne.
L’ancien gardien du silence devient professeur de gouvernance.
L’architecte des zones d’ombre distribue désormais des leçons de lumière.
Il parle de ce qu’il n’a pas fait.
Il prêche ce qu’il n’a pas incarné.
Et dans ce renversement presque indécent, il y a quelque chose de profondément troublant — comme un incendiaire venu donner des conseils aux pompiers.
La mémoire, elle, ne se tait pas.
Elle se souvient des années sans réponses.
Des crises sans explications.
Des douleurs sans voix.
Elle se souvient de CHEBEYA, Thérèse KAPANGALA, Rossi MUKENDI, Armand TUNGULU, Bundu dia Kongo,Eric BOKOLO,8 membres de l’UDPS tués,assassinés pour ne citer que ceux là….
Elle se souvient que le pouvoir, lorsqu’il refuse la parole, finit toujours par produire du bruit — un bruit sourd, celui de la frustration, celui de l’injustice, celui d’un peuple tenu à distance de sa propre histoire.
Et aujourd’hui, ce bruit prend forme dans un mot.
Un seul mot.
« Soudanisation. »
Un mot qui claque comme une menace.
Un mot qui saigne.
Un mot qui divise avant même d’être compris.
Car derrière ce terme se cache l’image tragique d’un pays brisé, à l’image du Soudan, amputé de lui-même, déchiré jusqu’à l’irréparable.
Prononcer ce mot, ce n’est pas analyser.
Ce n’est pas prévenir.
C’est suggérer.
C’est ouvrir une porte que l’histoire avait juré de garder fermée.
Dans la République démocratique du Congo, où chaque province porte ses blessures, où chaque frontière intérieure est une cicatrice, évoquer la partition, même à demi-mot, revient à jouer avec les lignes de faille d’une terre déjà tremblante.
Et celui qui parle le sait.
Il sait le poids des mots.
Il sait la portée des symboles.
Il sait que certaines paroles ne sont jamais neutres.
Alors pourquoi ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ainsi ?
Pourquoi avec cette insistance presque calculée ?
Est-ce l’aveu d’un échec ?
La tentation d’un retour par le chaos ?
Ou le dernier langage d’un pouvoir qui refuse de mourir en silence ?
Face à cela, la justice se tait.
Le procureur observe.
Les institutions hésitent.
Un autre silence.
Mais celui-ci n’a rien de majestueux.
Il est lourd.
Gêné.
Presque complice.
Car lorsqu’un ancien chef d’État évoque, même implicitement, l’éclatement de la nation, il ne parle pas seulement en homme libre.
Il parle en dépositaire d’un passé, en porteur d’une responsabilité que le temps n’efface pas.
Et pourtant, rien.
Pas d’interpellation.
Pas de clarification.
Pas de limite.
Comme si certains mots pouvaient être dits sans conséquence.
Comme si l’histoire pouvait être provoquée sans répondre.
Ainsi donc, le muet a parlé.
Mais sa parole n’a pas éclairé.
Elle a obscurci.
Elle n’a pas rassemblé.
Elle a fissuré.
Elle n’a pas réparé.
Elle a ravivé.
Et l’on en vient à cette pensée troublante, presque amère :
Peut-être que son silence n’était pas une absence.
Peut-être était-il une protection.
Non pas pour le peuple.
Mais pour lui-même.
Car il est des silences qui cachent le vide.
Et des paroles qui le révèlent.

ZADAIN KASONGO T.

VIVEMENT LE RECENSEMENT

La République démocratique du Congo avance sans se compter. Elle avance, mais à tâtons, comme un vieil homme qui aurait perdu la mémoire de son propre âge et de ses propres forces. Aucun recensement n’a mesuré le souffle de ses enfants, le nombre de ses vieillards, la fatigue de ses terres et la densité de ses villes. L’État, si vaste et si dense qu’il en paraît invincible, demeure pourtant aveugle sur ce qui est essentiel : la vie de ceux qu’il prétend gouverner.

Et l’on comprend alors combien cette absence de mesure pèse sur tout ce qui devrait naître de la connaissance. Les écoles surgissent là où elles ne sont pas attendues, les hôpitaux restent muets dans les régions oubliées. Les routes se dressent, mais ne relient pas toujours les hommes et les femmes qui en ont le plus besoin. Les chiffres, qui devraient guider la main du pouvoir, se perdent dans la vague, ils constituent des conjectures, des promesses inachevées. La science même de la gouvernance s’épuise, faute de pouvoir s’appuyer sur la vérité des nombres.

Mais le recensement n’est pas seulement un instrument administratif. Il est une question de légitimité et de pouvoir. Sans lui, la représentation politique se fragilise, les rivalités s’exacerbent. Chaque région, chaque clan, chaque chef peut revendiquer une importance qu’aucune statistique ne confirme. L’État apparaît alors incomplet, souverain en apparence, mais incapable de saisir pleinement l’ampleur de sa propre population.

Et il y a la sécurité, cette autre dimension de l’ombre. Sans recensement, l’identification des citoyens reste approximative, la gestion des déplacements et des crises devient un jeu d’ombres et de conjectures. Les famines, les épidémies, les migrations soudaines prennent l’État au dépourvu, et ses réponses sont souvent tardives, hésitantes, comme celles d’un père qui ne connaît pas tous ses enfants.

Pour la population, l’absence de recensement est un silence officiel qui la rend invisible. Elle existe, certes, mais l’État ne la reconnaît pas entièrement, et cette non-reconnaissance nourrit la défiance et la méfiance. Certaines régions sont mieux considérées que d’autres, et dans ce déséquilibre naît la fracture silencieuse de la nation.

Reprendre le recensement, alors, ne serait pas seulement une opération statistique. Ce serait un acte de souveraineté retrouvée, une manière pour le pays de se mesurer à lui-même, de se nommer dans toute sa réalité. Ce serait donner aux chiffres la force de la mémoire, et à l’État la capacité de gouverner non par conjecture, mais par la connaissance exacte de ceux qu’il tient sous sa garde.

Et dans ce pays immense, le recensement pourrait enfin devenir ce miroir que l’État n’a jamais osé se tendre, révélant les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards, et la vie entière qui palpite sous son regard absent depuis trop longtemps.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ESCLAVAGE ET RÉPARATION

L’histoire de l’esclavage et de la traite négrière ne s’est pas retirée dans le silence des siècles ; elle persiste comme une rumeur profonde, une mémoire souterraine qui continue de travailler les sociétés africaines et leurs diasporas. Du XVe au XIXe siècle, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants furent arrachés au continent, embarqués de force dans ce que l’on a nommé la traite transatlantique, mais aussi dans les circuits orientaux et internes. Cet arrachement ne fut pas seulement démographique ; il fut également symbolique, culturel, politique. Il désorganisa des sociétés entières, rompit des continuités, fragilisa des structures déjà soumises à de multiples tensions.

On évoque volontiers les chaînes visibles, les cales des navires, les marchés d’esclaves. Mais l’essentiel, peut-être, réside dans ce qui ne se voit plus : les effets différés, les fractures silencieuses. La traite a installé des logiques de méfiance, parfois de rivalité, entre des groupes autrefois liés par des alliances plus souples. Elle a aussi favorisé, dans certains cas, l’émergence d’élites locales intermédiaires dont le pouvoir reposait sur la capture et la vente d’autres Africains. Cette histoire complexe interdit les simplifications : elle ne se laisse pas enfermer dans une opposition univoque entre bourreaux et victimes.

Au XXIe siècle, les conséquences de cet héritage se lisent d’abord dans la place que l’Afrique occupe dans le monde. Le continent, riche de ressources humaines et naturelles, demeure souvent inscrit dans des rapports économiques asymétriques. Ce déséquilibre ne peut être compris sans un retour à la longue durée : la traite négrière, suivie de la colonisation, a contribué à intégrer l’Afrique dans l’économie mondiale comme une périphérie exploitée plutôt que comme un centre décisionnel.

Mais les effets sont aussi intérieurs. Dans certaines sociétés, la mémoire de l’esclavage n’est pas entièrement apaisée. Des hiérarchies héritées subsistent, parfois implicites, parfois explicites, où les descendants d’esclaves continuent de subir des formes de marginalisation. L’esclavage n’appartient pas à un passé révolu, il survit ainsi sous des formes sociales diffuses, comme une cicatrice qui ne s’est jamais complètement refermée.

Il serait pourtant réducteur de ne voir dans cet héritage que des entraves. Car la mémoire de la traite a aussi nourri des résistances, des luttes, des créations. Dans les diasporas, notamment aux Amériques, elle a donné naissance à des cultures nouvelles, à des formes d’expression qui témoignent d’une capacité remarquable à transformer la douleur en puissance symbolique. Sur le continent africain, elle alimente aujourd’hui des réflexions sur l’identité, la dignité, la souveraineté.

C’est dans ce contexte qu’un fait récent vient réactiver, avec force, la question du passé dans le présent : en ce mois de mars 2026, l’Organisation des Nations unies a adopté une résolution déclarant l’esclavage comme le plus grand crime contre l’humanité et appelant à des réparations à la charge des anciens négriers. Ce geste, à la fois symbolique et politique, ne clôt pas l’histoire ; il la rouvre. Il pose, à l’échelle mondiale, une question longtemps tenue en lisière : celle de la justice différée.

Car que signifie réparer l’irréparable ? Peut-on compenser des siècles de dépossession, de souffrance, de vies brisées ? Certains y voient une exigence morale minimale, une reconnaissance nécessaire pour restaurer une part de dignité historique. D’autres redoutent une simplification du passé ou une instrumentalisation politique de la mémoire. Mais, au-delà des positions, cette résolution a le mérite de déplacer le regard : elle rappelle que l’histoire de la traite n’est pas seulement une affaire de mémoire, mais aussi de responsabilité.

Cependant, le XXIe siècle pose une question plus troublante encore : celle des formes contemporaines de servitude. Trafic d’êtres humains, travail forcé, exploitation des migrants, autant de réalités qui rappellent, sous d’autres visages, les logiques anciennes de captation des corps. Ces phénomènes ne sont pas des répétitions mécaniques du passé, mais ils en portent l’ombre, comme si certaines structures de domination n’avaient jamais totalement disparu.

Faut-il alors parler de continuité ? Ou plutôt d’une réinvention permanente des rapports de domination, où l’histoire de la traite fournit un arrière-plan, un réservoir de pratiques et de représentations ? La réponse ne saurait être simple. Elle exige de tenir ensemble la mémoire et le présent, la dénonciation et l’analyse.

Car ce qui est en jeu dépasse la seule histoire africaine. La traite négrière a contribué à façonner le monde moderne dans son ensemble : ses économies, ses hiérarchies, ses imaginaires. En ce sens, ses conséquences au XXIe siècle ne concernent pas seulement les Africains, mais l’humanité tout entière.

Reste alors une exigence : ne pas laisser cette histoire se figer en commémoration. La comprendre, c’est interroger les formes actuelles du pouvoir, de la richesse et de l’inégalité. C’est refuser que les mécanismes qui ont rendu possible la traite, la déshumanisation, la marchandisation des vies, l’indifférence organisée, continuent de se reproduire sous d’autres noms.

Car l’histoire n’est jamais close. Elle demeure une question adressée au présent : que faisons-nous, aujourd’hui, de ce qui nous a été légué ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE MUET A PARLÉ

Il est des silences qui construisent une légende, et d’autres qui dissimulent une énigme. Pendant près de deux décennies, celui que l’on appelle Joseph Kabila s’est enfermé dans un mutisme presque mythologique, façonnant autour de lui une aura faite d’opacité, de retenue et d’inaccessibilité.
Puis, soudain, le silence s’est brisé.
Sa récente sortie médiatique, loin d’éclairer l’opinion, a ravivé les interrogations. Elle a laissé des traces, non pas parce qu’elle était brillante ou décisive, mais parce qu’elle a mis à nu ce que tant d’années de silence avaient soigneusement dissimulé : des insuffisances, des contradictions, et peut-être une incapacité à soutenir le poids des mots qu’il avait si longtemps refusé de porter.
Durant dix-huit années de règne, l’homme s’était illustré par une rareté presque maladive de la parole publique. Combien de conférences de presse ? Combien d’interviews ouvertes, sans filtre, sans précaution ? La question demeure suspendue, tant le chiffre semble dérisoire face à la longévité de son pouvoir.
On gouvernait, mais on ne parlait pas.
On décidait, mais on ne s’expliquait pas.
Dans les rues de Kinshasa comme dans les chancelleries occidentales, une interrogation persistait : savait-il seulement parler ? Était-ce une stratégie, une posture calculée, ou le masque d’une fragilité plus profonde ?
Certains, dans une indulgence presque paternaliste, évoquaient son rapport à la langue française. Né dans un environnement anglophone, disaient-ils, il aurait abordé tardivement la langue de Molière, celle-là même qu’il devait manier en tant que président du plus vaste pays francophone du monde. Cette hypothèse servait d’excuse commode, comme pour atténuer le malaise d’un peuple face à un chef d’État qui semblait fuir la parole comme d’autres fuient la vérité.
Mais alors, qu’est-ce qui a changé ?
Quelle urgence intérieure, quelle pression invisible, quelle stratégie obscure l’a poussé à convoquer, une fois encore, cette presse belge qui semble être, depuis toujours, le canal privilégié de ses rares confidences ? Pourquoi elle, et toujours elle ? Pourquoi maintenant ?
Les indices abondent, et chacun y projette ses propres conclusions.
Car voici que le taiseux d’hier s’est mué en donneur de leçons. Celui qui gouvernait dans le silence s’autorise désormais à parler de gouvernance. Celui qui évitait les regards distribue aujourd’hui des diagnostics. Et dans ce renversement presque théâtral, l’observateur attentif ne peut s’empêcher de relever l’épaisseur des contradictions.
Comment ne pas s’étonner de voir surgir, dans son discours, des appels à la transparence, à la responsabilité, à la bonne gestion — vertus dont son propre règne fut, aux yeux de nombreux Congolais, dramatiquement dépourvu ?
C’est le paradoxe du bourreau devenu prédicateur, du juge silencieux devenu procureur bavard, du passé qui se maquille en conscience tardive.
La presse congolaise, elle, ne s’y est pas trompée. Elle s’est enflammée, non par passion gratuite, mais par nécessité de mémoire. Elle a rappelé, documenté, confronté. Elle a opposé aux mots récents les silences d’hier, aux déclarations les faits, aux intentions les bilans.
Car un peuple n’oublie pas si facilement dix-huit années d’histoire.
Et au cœur de cette tempête médiatique, un mot a surgi. Un mot lourd, chargé, presque dangereux.
« Soudanisation. »
Ce terme, loin d’être anodin, convoque l’image tragique de la division d’un État, à l’image du Soudan déchiré en deux entités distinctes après des années de conflits. Employer un tel mot, c’est agiter le spectre de la partition, c’est suggérer, même implicitement, l’éclatement d’une nation déjà fragilisée par ses propres fractures.
Est-ce une mise en garde ? Une analyse ? Ou une tentation inavouée ?
Dans un pays comme la République démocratique du Congo, où l’unité nationale est une conquête quotidienne, évoquer une telle perspective n’est pas sans conséquence. Les mots, surtout lorsqu’ils sont prononcés par un ancien chef d’État, ne sont jamais neutres. Ils portent, ils pèsent, ils orientent.
Et pourtant, face à la gravité de ces propos, un silence persiste — celui des institutions judiciaires.
Faut-il s’en étonner ?
L’ancien président, déjà condamné à mort par la justice de son propre pays, demeure une figure à la fois centrale et insaisissable, protégée par les ambiguïtés du pouvoir et les complexités du passé. Mais la question demeure, implacable : un homme de cette stature peut-il, sans être interpellé, tenir des propos qui semblent menacer l’intégrité même de la nation ?
Le silence, encore une fois.
Mais cette fois-ci, ce n’est plus le sien.
C’est celui d’un système.
Ainsi, le muet a parlé.
Et ses mots, loin de dissiper les ombres, les ont épaissies.
Car il est des paroles qui éclairent, et d’autres qui troublent.
Des paroles qui construisent, et d’autres qui fissurent.
Et peut-être, au fond, que le silence d’hier valait mieux que le bruit d’aujourd’hui.

ZADAIN KASONGO T.

LA MORALE NATIONALE

On la porte comme une blessure. Non qu’elle manque de symboles, bien au contraire. Ceux-ci abondent, ils saturent l’air des discours, ils peuplent les mémoires d’enfance. Mais à force d’être invoquée, la nation risque de n’être plus qu’un mot, et ce mot, hélas, peut devenir un refuge commode pour toutes les impostures.

On enseigne aux enfants le nom de Patrice Lumumba comme on leur confie une flamme. Mais que reste-t-il de cette lumière lorsque les adultes, devenus gardiens du temple, s’en servent pour éclairer leurs propres privilèges ? La morale nationale commence dans les écoles ; elle se perd trop souvent dans les bureaux.

Il faut avoir vu de près cette étrange gymnastique des consciences pour se scandaliser. On parle de patrie avec emphase, et l’on détourne sans trembler ce qui devrait la nourrir. On célèbre l’unité, et l’on divise en silence. On invoque le peuple, et l’on ne rencontre jamais que soi-même. Ainsi se fabrique une fidélité de façade, une fidélité qui n’engage rien, sinon la répétition de quelques mots usés.

Sous Mobutu Sese Seko, on avait déjà appris à confondre l’amour du pays avec l’obéissance à un homme dit providentiel. L’histoire a passé, mais certaines habitudes ont la vie dure : elles se glissent dans les replis du langage, elles survivent aux régimes, elles s’accommodent de toutes les alternances. Le patriotisme devient alors un masque ; il couvre aussi bien la vertu que le calcul.

Et pourtant, il serait trop facile de condamner sans nuance. Car il existe, en RDC, une fidélité silencieuse, presque honteuse d’elle-même, qui ne s’affiche pas, qui ne se proclame pas. Elle se reconnaît à des gestes minuscules : un fonctionnaire qui refuse un pot-de-vin, un citoyen qui insiste pour que la loi soit respectée, un jeune qui croit encore que son avenir n’est pas une illusion. Voilà peut-être la véritable morale nationale, celle qui ne fait pas de bruit.

On parle beaucoup de trahison. Le mot est lourd, il écrase tout sous son poids. Mais qui trahit vraiment ? Est-ce celui qui critique, qui dérange, qui refuse de se taire ? Ou bien celui qui, au nom de la nation, la dépouille patiemment de ses ressources et de sa dignité ? La réponse, chacun la connaît, mais peu acceptent de la regarder en face.

La vérité est moins confortable : une nation ne meurt pas seulement de ses ennemis déclarés. Elle s’épuise dans ces petites renonciations quotidiennes, dans ces accommodements avec la conscience, dans cette fatigue morale qui fait que l’on ne croit plus tout à fait à ce que l’on dit. Alors, la patrie devient un décor, et ses enfants des figurants.

Il faudrait réapprendre la fidélité, non comme une soumission, mais comme une exigence. Être fidèle à la République démocratique du Congo, ce ne serait pas applaudir, mais veiller. Ce ne serait pas répéter, mais juger. Ce ne serait pas suivre, mais tenir, tenir bon, surtout lorsque tout invite à céder.

Car au fond, la morale nationale ne se décrète pas. Elle se prouve. Et, dans ce pays plus qu’ailleurs peut-être, elle attend encore ses témoins.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LES ENNEMIS DU PRÉSIDENT

Il est toujours tentant, sous nos latitudes politiques, de prêter au chef de l’État une cohorte d’ennemis visibles, nommés dans son entourage. Cela donne à la tragédie nationale des contours simples, presque théâtraux. Pourtant, sous le règne de Félix Tshisekedi, l’ennemi n’a pas ce visage net que l’on aime dessiner pour soulager l’esprit. Il est diffus, insinué, souvent intérieur.

On parle de l’Est comme d’un ailleurs, comme si la guerre y était une fatalité géographique, un mal enraciné dans la terre elle-même. Mais ce serait trop facile. Ce qui s’y joue déborde les collines et les frontières ; c’est une certaine idée de l’État qui s’y défait, morceau par morceau, sous la pression des intérêts rwandais, des fidélités flottantes à Kinshasa, des complicités silencieuses au sein des institutions de la république.

À Kinshasa, on voudrait croire que le pouvoir commande encore aux hommes, aux femmes et aux choses. Mais le pouvoir, ici, ressemble parfois à une maison habitée par des hôtes anciens, qui n’ont jamais vraiment quitté les lieux. Les héritages de Joseph Kabila ne se dissipent pas comme un mauvais rêve au matin. Ils persistent, dans les réflexes, dans les réseaux, dans ces lenteurs inexplicables qui défont les décisions du chef avant même qu’elles n’aient pris corps.

Et puis il y a cette rumeur continue, ce bruissement du pays livré aux réseaux sociaux, où chacun devient juge et procureur. La critique est légitime, elle est même nécessaire ; mais elle se dégrade parfois en une sorte de fièvre où la vérité importe moins que l’effet produit. On attaque le président pour éviter de penser son action. On délégitime son statut pour ne pas discuter.

L’Église catholique en République démocratique du Congo sort de son rôle traditionnel. Entre le spirituel et le politique, la frontière est moins une ligne qu’une zone de friction.

La classe politique, quant à elle, joue sa partition coutumière. Elle réclame le dialogue avec une ardeur qui n’exclut pas le calcul. Elle invoque la nation, mais pense souvent à sa place dans la nation. Ici, les ennemis d’hier deviennent les alliés de demain, et l’on s’étonne encore de ces retournements comme si l’histoire congolaise ne nous y avait pas habitués.

On invoque aussi l’étranger. Il est commode, il explique tout, il dispense de se regarder en face. Certes, les convoitises existent, anciennes et persistantes. Mais à force de voir la main de l’autre partout, on finit par ne plus voir la sienne.

Gouverner la RDC en 2026, c’est continuer à diriger malgré la guerre d’agression, malgré les intrigues internes, malgré cette fatigue qui gagne les hommes et les femmes depuis trente ans. L’ennemi, d’ailleurs, renforce ses infiltrations. Gouverner, c’est donc durer. Il faut donc durer. Non par goût, non par vanité, mais parce que partir trop tôt, c’est parfois trahir ce que l’on avait commencé.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

CACHER SON ARGENT

Que celui, parmi nos élites politiques et économiques, qui ne cache pas son argent à l’étranger lève le petit doigt. Le silence qui suivrait serait plus éloquent que n’importe quel discours. Car c’est peut-être là l’un des drames les plus persistants du continent africain : l’argent naît ici, mais il ne veut pas y demeurer. Il traverse les frontières avec une rapidité qui contraste avec la lenteur des routes, des hôpitaux et des écoles que cet argent aurait pu construire.
Il y a dans cette fuite une sorte de confession muette. On ne fuit que ce dont on se méfie. L’élite africaine ne dit pas toujours qu’elle doute de l’État ; mais elle agit comme si elle n’y croyait pas. Elle parle de patriotisme à la tribune et, le soir venu, elle confie ses économies à des banques étrangères, comme on mettrait un enfant à l’abri d’un incendie.
On comprend alors pourquoi l’impôt inspire tant de résistance. Personne ne veut payer l’impôt dans son pays, à moins d’y être contraint par la retenue à la source, avant même que le contribuable ait le temps de réfléchir. Sans cette mécanique, combien verseraient spontanément leur part ?
Et pourtant l’impôt, dans son principe, n’est pas une humiliation infligée au citoyen. Il devrait être la preuve qu’une communauté existe réellement. Payer l’impôt, ce n’est pas seulement remettre de l’argent à l’administration ; c’est reconnaître que l’on ne vit pas seul. C’est admettre que la richesse personnelle doit quelque chose aux routes empruntées, aux institutions qui protègent, à l’ordre public qui rend possible toute entreprise humaine.
Dans une société saine, ce geste aurait presque la simplicité d’un réflexe moral. On paierait l’impôt comme on respecte une promesse : non parce qu’on y est forcé, mais parce qu’on se sentirait diminué de ne pas le faire. La loi fiscale ne serait plus seulement une contrainte extérieure ; elle deviendrait une sorte de miroir moral dans lequel chacun apercevrait l’image de sa responsabilité.
Mais la réalité, hélas, est plus sombre. Lorsque le citoyen voit l’argent public disparaître dans les sables de la corruption, lorsqu’il découvre que ceux qui exigent l’impôt s’en dispensent eux-mêmes, la confiance s’évapore. L’impôt cesse alors d’être un lien ; il devient une suspicion. Le contribuable se sent dupé avant même d’avoir payé.
C’est là que réside le cercle vicieux. L’État, privé de ressources, devient plus faible ; parce qu’il est plus faible, il inspire moins de confiance ; et parce qu’il inspire moins de confiance, chacun cherche à soustraire ce qu’il possède à sa portée. Ainsi l’argent fuit, et avec lui la possibilité même du bien commun.
On parle souvent de réformes fiscales, de nouvelles lois, de modernisation administrative. Tout cela est nécessaire, sans doute. Mais aucune réforme ne remplacera l’exemple. Le jour où les dirigeants d’un pays accepteront de payer leurs impôts comme les autres, peut-être même avant les autres, ce jour-là quelque chose changera dans la conscience publique.
Car la citoyenneté ne se décrète pas ; elle s’apprend par imitation. Les peuples regardent toujours vers ceux qui les gouvernent. Si les puissants cachent leur argent, pourquoi les faibles se montreraient-ils vertueux ?
L’impôt, au fond, révèle la vérité d’une nation. Il montre si les citoyens se sentent liés les uns aux autres ou s’ils vivent côte à côte comme des étrangers. Là où chacun cherche à sauver sa fortune en la mettant à l’abri ailleurs, la patrie devient une simple adresse administrative.
Et pourtant tout commence par un geste minuscule : accepter de contribuer à ce qui nous dépasse. Peut-être est-ce cela, finalement, la première forme du patriotisme. Non pas les grands discours, mais cette décision très simple de ne pas cacher son argent loin de la terre où il a été gagné.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.