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Quand l’Afrique prend en main la santé des Africains

Il était plus que temps que des spécialistes africains prennent en main le destin médical des patients africains. Pendant trop longtemps, la connaissance scientifique sur nos populations s’est construite loin de nous, souvent sans nous, parfois même malgré nous. Les réalités biologiques, environnementales et sociales des peuples africains ont été observées à distance, comme si l’Afrique n’était qu’un vaste laboratoire d’étude et non un acteur à part entière de sa propre destinée scientifique.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu, dans le cabinet d’un médecin de famille ou dans les couloirs d’un hôpital, des phrases qui finissent par paraître ordinaires tant elles sont répétées : « Cette maladie est plus fréquente chez les populations subsahariennes que chez les Caucasiens » , ou encore : « Les Africains présentent certaines prédispositions génétiques particulières. » Ces affirmations, prononcées avec assurance, suscitent pourtant bien des interrogations.

Il y a quelque temps, poussé par la curiosité et le besoin de comprendre, j’ai posé une question à mon médecin de famille. Je lui ai demandé s’il était vrai que l’hypertension artérielle était, en quelque sorte, une maladie propre aux Africains.

Sa réponse fut prudente :

— Je ne dirais pas cela, m’a-t-il répondu. Mais il est vrai que certaines prédispositions génétiques observées dans cette population peuvent expliquer une fréquence plus élevée de l’hypertension chez les personnes d’origine africaine.

La réponse semblait raisonnable. Pourtant, elle m’a laissé sur ma faim. Elle ressemblait à ces explications que l’on donne à un enfant pour apaiser sa curiosité sans vraiment satisfaire son besoin de comprendre. Elle manquait de profondeur humaine autant que de psychologie. Derrière les mots scientifiques, je percevais encore une part d’incertitude, comme si les réponses elles-mêmes attendaient d’être confirmées par des recherches plus proches des réalités africaines.

Mon médecin remarqua sans nul doute mon scepticisme. Je ne paraissais pas convaincu, et, à vrai dire, je ne l’étais pas totalement. Non par défiance envers la science, mais parce que je savais que la science progresse précisément lorsqu’elle accepte de remettre en question ses certitudes.

C’est pourquoi il faut aujourd’hui saluer avec enthousiasme les avancées remarquables de la recherche génétique menée par des scientifiques africains. Ces femmes et ces hommes de savoir, enracinés dans les réalités du continent, explorent désormais les particularités génétiques des populations africaines avec leurs propres outils, leurs propres méthodes et leur propre regard. Ils contribuent à combler un vide historique qui a longtemps laissé les Africains à la périphérie de la recherche biomédicale mondiale.

Leur travail ne consiste pas seulement à accumuler des données. Il s’agit d’offrir aux générations présentes et futures une médecine plus juste, plus précise et mieux adaptée à la diversité des populations africaines. Car comprendre les mécanismes génétiques qui influencent certaines maladies, c’est aussi ouvrir la voie à des traitements plus efficaces, à des diagnostics plus précoces et à une meilleure prévention.

Pendant des décennies, les Africains ont été les grands oubliés de nombreuses études médicales internationales. Aujourd’hui, grâce à l’engagement de chercheurs africains et de leurs partenaires, cette injustice scientifique commence à être réparée.

Il ne s’agit pas d’opposer les sciences africaines aux sciences occidentales, mais de reconnaître qu’aucune connaissance universelle ne peut se construire durablement sans la participation de tous les peuples. Lorsque l’Afrique produit son propre savoir, elle enrichit la science mondiale tout entière.

Oui, il était temps :
-Temps que l’Afrique observe, analyse et comprenne ses propres réalités biologiques.
-Temps que les Africains deviennent non seulement les bénéficiaires, mais aussi les artisans de la médecine de demain.
-Temps, enfin, que les patients africains cessent d’être une simple statistique dans les recherches des autres pour devenir le cœur même d’une science conçue avec eux et pour eux.

ZADAIN KASONGO T.

LES INCOMPÉTENTS VEULENT REVENIR

Quand l’absence de projet se déguise en opposition politique

L’histoire politique des nations ressemble parfois à un éternel recommencement. Les acteurs changent de costumes, les slogans se renouvellent, les alliances se recomposent, mais certaines habitudes demeurent. Parmi elles, la tentation du retour de ceux qui ont déjà exercé le pouvoir sans convaincre et qui, pourtant, aspirent à reprendre les commandes de l’État.

En République démocratique du Congo, certains anciens mandataires, dignitaires et cadres du régime passé occupent à nouveau le devant de la scène politique. Depuis quelques jours, ils multiplient les déclarations, les meetings et les initiatives destinées à fragiliser les institutions en place. Leur dernier mot d’ordre est une manifestation baptisée « Ville morte » annoncée à Kinshasa pour le 3 juin 2026 pour s’opposer contre le changement de la constitution annoncé par le pouvoir en place.
Derrière cette initiative, une question fondamentale mérite d’être posée : Ces opposants, que proposent ils réellement au peuple congolais ? Rien à ce jour. Tout ce qu’ils savent faire c’est organiser la contestation par des marches.
L’opposition est un pilier indispensable de toute démocratie. Elle critique, contrôle et propose des alternatives. Mais encore faut-il qu’elle dispose d’une vision, d’un projet de société et d’un programme crédible. Or, ce qui frappe aujourd’hui de nombreux observateurs, c’est l’absence de propositions concrètes au sein d’une partie de cette opposition.
Leur discours semble se résumer à une seule ambition : conquérir le pouvoir.
Conquérir le pouvoir pour faire quoi ?
La question reste sans réponse.

L’on peine à entendre des propositions détaillées sur l’emploi des jeunes, l’industrialisation du pays, la transformation des ressources minières, la modernisation de l’agriculture, la réforme de l’enseignement ou encore la sécurité nationale. À la place, le débat public est souvent réduit à des attaques personnelles, des accusations spectaculaires et des slogans destinés à provoquer l’émotion plus que la réflexion. Une opposition qui ne réfléchit pas. Une partie du pays est encore occupée par l’ennemi à ce jour. L’opposition ne fait rien. Mais elle organise une « VILLE MORTE »
L’exemple d’une maison est souvent parlant.
Lorsqu’un propriétaire souhaite remplacer un gardien, il ne se contente pas d’accuser celui qui occupe actuellement le poste. Il cherche d’abord à savoir si le candidat au remplacement est capable d’assurer une meilleure protection du bâtiment. De même, un peuple responsable ne peut confier son destin à des hommes politiques uniquement parce qu’ils critiquent ceux qui gouvernent. Il doit aussi examiner leurs bilans, leurs compétences et leurs solutions.
Plusieurs figures de l’opposition actuelle ont déjà exercé des responsabilités importantes dans le passé. Certaines ont été ministres, parlementaires, gouverneurs ou hauts responsables d’institutions publiques. Elles ont eu l’occasion d’agir. Elles ont participé à la gestion de l’État. Elles ont influencé les décisions du pays. Elles n’ont rien de nouveau à apporter.
Pourquoi les solutions qu’elles avanceraient aujourd’hui n’ont-elles pas été mises en œuvre lorsqu’elles disposaient du pouvoir ou de l’influence nécessaire ?
La question mérite d’être posée sans passion et sans haine. Mais plus grave encore , l’ancien Président Joseph KABILA accusait les mêmes opposants de s’être opposés aussi à la même constitution qu’ils disent défendre aujourd’hui sous TSHISEKEDI. Est-ce une façon de vouloir exister, amnésie politique ou prendre le peuple pour idiot.
Plus préoccupant encore est le recours à des discours qui relèvent parfois davantage de la démagogie que de l’argumentation politique. Dire que l’actuel Président de la République serait de mèche avec l’ennemi qui ensanglante et pille aujourd’hui la nation congolaise ne relèverait que du pure mensonge de mauvais goût.
Les spécialistes des sciences politiques définissent la démagogie comme étant l’art de flatter les émotions populaires au détriment de la vérité et de la raison. Le démagogue ne cherche pas à éclairer le peuple ; il cherche à le séduire. Il ne construit pas ; il excite. Il ne propose pas ; il accuse.
L’histoire mondiale regorge d’exemples.
Dans plusieurs pays, des leaders populistes ont promis des solutions miraculeuses à des problèmes complexes. Ils ont désigné des coupables, attisé les frustrations et nourri les colères populaires. Une fois au pouvoir, leurs promesses se sont souvent dissipées comme de la fumée sous le vent.
La République démocratique du Congo mérite mieux.
Elle mérite un débat politique fondé sur les faits, les programmes et les idées.
Elle mérite des opposants capables de démontrer en quoi leur projet est supérieur à celui du pouvoir en place.
Elle mérite également des citoyens capables d’exercer leur esprit critique et de ne pas se laisser entraîner par les passions du moment.
La démocratie n’est pas un concours de slogans.
Elle n’est pas davantage une compétition de frustrations.
Elle est un affrontement pacifique de visions pour l’avenir.
Demain, comme hier, le dernier mot appartiendra au peuple. Lui seul possède la souveraineté nécessaire pour distinguer les bâtisseurs des illusionnistes, les visionnaires des opportunistes, les serviteurs de la nation des simples conquérants du pouvoir, les pilleurs des ressources naturelles des honnêtes et loyaux citoyens de la République.
Le verdict ne tombera ni dans les réseaux sociaux ni dans les déclarations tapageuses. Il tombera dans la conscience du peuple congolais.
Et ce peuple, malgré toutes les épreuves qu’il traverse, a souvent démontré qu’il savait reconnaître ceux qui lui parlent avec sincérité et ceux qui cherchent simplement à l’utiliser pour satisfaire leurs ambitions.

ZADAIN KASONGO T.

LES VRAIS CONGOLAIS ONT MARCHE

-Bruxelles a entendu le cri cri du Congo

-La marche du 25 mai 2026 : quand la diaspora congolaise fit résonner sa voix au cœur de l’Europe.

Le 25 mai 2026 restera, pour de nombreux Congolais de la diaspora, une date gravée dans la mémoire collective. Ce jour-là, les rues de Bruxelles ont été le théâtre d’une mobilisation exceptionnelle. Ceux qui avaient promis de marcher l’ont fait. Ceux qui avaient annoncé leur présence ont répondu à l’appel. Et la capitale belge, habituée aux manifestations de toutes origines, a ressenti la force d’un peuple venu rappeler au monde que la souffrance du Congo ne saurait être éternellement ignorée.

Depuis les premières heures de l’après-midi, des milliers de Congolais convergeaient vers la Place du Trône. Ils étaient venus de Belgique, de France, d’Allemagne, des Pays-Bas, du Luxembourg, du Royaume-Uni et d’autres pays européens. Certains avaient parcouru plusieurs centaines de kilomètres durant la nuit afin d’être présents à ce rendez-vous que beaucoup considéraient comme un devoir patriotique.

Ce n’était pas seulement une marche. C’était l’expression d’une douleur accumulée au fil de trois décennies de conflits, de massacres, de déplacements de populations et de pillages des richesses naturelles de la République démocratique du Congo. Une douleur longtemps contenue, mais qui, ce jour-là, trouvait enfin un espace d’expression publique.

À 13 heures précises, comme prévu, le cortège s’ébranlait en direction de la Place Schumann, siège symbolique des institutions européennes. Sous l’encadrement professionnel de la police belge, les manifestants avançaient dans le calme et la discipline. Hommes, femmes, jeunes et anciens marchaient côte à côte, portés par une même conviction : celle de défendre la souveraineté du Congo et d’exiger justice pour les victimes des violences qui ensanglantent particulièrement l’Est du pays.

Le spectacle était saisissant. Les drapeaux bleu ciel frappés de l’étoile jaune flottaient au-dessus de la foule comme autant de fragments d’une même nation dispersée. Les pancartes portaient des messages clairs : appels à la paix, dénonciation des massacres, exigence de sanctions contre les responsables des violences, plaidoyer pour une implication plus ferme de la communauté internationale.

Les braves et vrais congolais de la Diaspora ,toutes activités cessantes ont tenu à apporter de manière significative et pacifique une réponse au groupuscule d’individus ayant organisé aussi une autre marche 10 jours plus tôt. Ceux-là disaient aussi marcher au nom du Congo et des Congolais. Dieu seul sait de quel Congo et de quels congolais s’agissait il? Ils n’avaient rien du Congo ni des congolais. Il s’agissait des non congolais bien connus et facilement identifiables par leur narratif mensonger. Revenons à la manifestation des vrais congolais.

Les slogans retentissaient d’une seule voix :
— « Justice pour le Congo ! »
— « Non au pillage de nos ressources ! »
— « Paix à l’Est du Congo ! »
— « Respect de la souveraineté congolaise ! »

Pour beaucoup, cette marche constituait également une réponse à certaines initiatives antérieures prétendant parler au nom du peuple congolais. Les participants voulaient démontrer que la véritable force de la diaspora réside dans sa capacité de mobilisation lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts supérieurs de la nation.

L’ambiance demeurait fraternelle tout au long du parcours. Des chants patriotiques étaient entonnés. Des femmes hululaient en signe d’encouragement. Des jeunes scandaient des messages d’unité nationale. Les différences régionales s’effaçaient derrière une identité commune. Congolais du Nord, du Sud, du centre,de l’Est et de l’Ouest parlaient le même langage : celui de l’amour de la patrie.

LES BANYAMULENGE ABSENTS

Les Banyamulenge qui se disent pourtant congolais, n’ont pas été aperçus au cours de cette marche. Ils ont brillé par leur absence. C’est à se demander s’ils sont ou se croient réellement congolais? Question
pertinente dans ce contexte patriotique. Tout semble se clarifier. On ne les voit que quand il faut partager le pouvoir et les titres. Ne seraient ils congolais que par intérêt s’interrogeait un manifestant congolais de père et de mère.

Parmi les moments les plus marquants figuraient les lectures publiques de plusieurs textes et mémorandums destinés aux autorités européennes. Ces documents reprenaient les principales revendications des manifestants : la protection des populations civiles, la condamnation des violences, la lutte contre l’exploitation illégale des ressources minières et le respect de l’intégrité territoriale de la RDC.
Une question demeure toutefois suspendue dans les esprits : ce cri sera-t-il enfin entendu ?

Car depuis des années, les Congolais ont souvent le sentiment que leur drame est connu mais insuffisamment pris en compte. Les rapports s’accumulent. Les condamnations verbales se succèdent. Pourtant, sur le terrain, les populations continuent de payer un lourd tribut.

L’histoire nous enseigne cependant que les grandes causes avancent grâce à la persévérance de ceux qui refusent le silence. Les manifestations contre l’apartheid en Afrique du Sud, les marches pour les droits civiques aux États-Unis ou encore les mobilisations populaires en faveur de la liberté dans plusieurs régions du monde ont démontré qu’une voix collective, lorsqu’elle demeure constante, finit toujours par ébranler les consciences.

La marche du 25 mai 2026 s’inscrit dans cette logique. Elle ne résoudra pas à elle seule les problèmes du Congo. Mais elle rappelle que, même loin de leur terre natale, les Congolais restent attachés à leur pays et déterminés à défendre sa dignité.

Le combat pour la paix, la justice et la souveraineté continue. Et ce jour-là, au cœur de Bruxelles, le Congo a parlé.

ZADAIN KASONGO T.

RÔLES DES INTELLECTUELS

Les nations pauvres reçoivent beaucoup de conseils. Elles reçoivent des experts, des missions, des plans stratégiques, des tableaux de croissance, des recommandations rédigées dans des langues impeccables et lointaines. On leur explique comment administrer leurs villes, réformer leurs écoles, organiser leurs élections, moderniser leurs économies. Les avions apportent des solutions comme autrefois les navires apportaient les évangiles et les drapeaux.

Et pourtant la misère demeure.

Alors les technocrates s’étonnent. Ils avaient calculé les budgets, prévu les infrastructures, multiplié les indicateurs. Pourquoi donc les sociétés résistent elles à leur propre guérison ? Pourquoi les réformes échouent elles là où les modèles semblaient parfaits ?

Il faut dire qu’un pays n’est pas seulement un territoire administratif. C’est une mémoire blessée, un ensemble de peurs, de rêves, d’humiliations silencieuses. Une nation possède une vie intérieure comme un homme possède une conscience secrète. Et l’on ne soigne pas une conscience avec des statistiques.

Voilà pourquoi les peuples pauvres ont un besoin vital de leurs intellectuels.

Non des intellectuels décoratifs que les régimes exhibent dans les cérémonies officielles comme des trophées académiques ; non des spécialistes de la flatterie idéologique ; mais des hommes capables d’écouter la respiration profonde de leur société. Leur tâche n’est pas seulement d’enseigner ou d’écrire : elle est de traduire l’âme collective avant qu’elle ne se perde dans le vacarme des discours importés.

Car les solutions venues d’ailleurs échouent souvent moins par erreur technique que par ignorance symbolique.

On construit des routes sans comprendre où vont les rêves des hommes qui les empruntent. On réforme l’école sans entendre les humiliations secrètes que l’école inflige depuis des générations. On proclame la démocratie sans mesurer la vieille peur du citoyen habitué depuis l’enfance à courber la tête devant l’autorité. Les institutions postcoloniales tombent alors sur les sociétés comme des vêtements mal ajustés qui couvrent les corps sans épouser leurs mouvements.

L’intellectuel véritable devrait être celui qui explique au pays sa propre énigme. Et c’est ici que la littérature devient essentielle. Le roman, le théâtre, la poésie disent souvent davantage sur une nation que les rapports administratifs. Ils révèlent ce que les peuples pensent de la justice, du pouvoir, de la réussite, de la famille, de Dieu même.

Ils montrent comment un enfant pauvre regarde le maître d’école, comment une mère interprète l’autorité, comment un jeune homme rêve de richesse dans une société où la corruption semble parfois le seul ascenseur social. Les ministères ignorent souvent ces vérités minuscules et décisives. Pourtant, gouverner sans les connaître revient à labourer un champ dont on ignore la nature du sol. Les politiques publiques deviennent mécaniques. Elles déplacent des chiffres, mais ne transforment pas les consciences. Elles bâtissent des structures sans toucher les imaginaires.
Or un peuple vit d’abord dans l’imaginaire qu’il se fait de lui-même.

Je songe avec tristesse à ces élites africaines qui connaissent mieux les théories occidentales de la gouvernance que les contes populaires de leurs propres villages. Elles parlent le langage abstrait du développement, mais ne savent plus entendre les métaphores par lesquelles leur peuple exprime la peur, la honte ou l’espérance. Une distance tragique s’installe alors entre les gouvernants et les gouvernés : ils habitent le même pays, mais non la même réalité intérieure.

La littérature réduit cette distance. Elle oblige l’intellectuel à descendre dans les profondeurs humaines de sa société.Elle lui rappelle que la pauvreté ne se réduit pas à l’absence d’argent, elle renvoie également à l’accumulation de blessures symboliques.

Elle montre comment les humiliations coloniales continuent de vivre dans les gestes quotidiens, comment les violences politiques se déposent dans les mémoires familiales, comment la dépendance économique finit par devenir une manière de penser le monde.
Le grand danger des nations pauvres est peut-être celui-ci : être administrées par des élites qui ne connaissent plus l’âme du peuple.
Alors les décisions deviennent froides, étrangères, presque coloniales dans leur propre pays. On gouverne des statistiques au lieu de gouverner des êtres humains. On corrige des mécanismes sans comprendre les douleurs invisibles qui les traversent.
C’est pourquoi le rôle des intellectuels demeure irremplaçable. Ils devraient être les interprètes de la conscience nationale. Ils devraient rappeler aux pouvoirs que les peuples ne vivent pas seulement de fufu, de routes ou d’élections, mais aussi de récits, de mémoire et de dignité intérieure.

Car un pays cesse vraiment d’être pauvre lorsqu’il commence enfin à se comprendre lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE MIRAGE SUD-AFRICAIN

Ah ! l’Afrique du Sud ! Le phare au bout du continent ! Pendant des années, on nous la vendait comme une sorte de paradis mécanique où les billets poussaient sur les arbres et où les rues étaient pavées de contrats, de salaires et de promesses démocratiques. Tout le monde regardait vers Johannesburg comme les naufragés regardent un paquebot illuminé dans la nuit. Les jeunes congolais préparaient leurs valises après un mois d’initiation à l’anglais à Kitambo. Les commerçants tissaient leurs combines dans les hôtels de la Gombe. Les politiciens validaient leurs comptes bancaires dans les succursales des banques étrangères. Tous ceux qui cherchaient une vie meilleure semblaient avoir rendez-vous là-bas.
Ils arrivaient de partout : du Congo, du Zimbabwe, du Malawi, du Nigeria. Ils traversaient des frontières, des déserts, des humiliations, des postes de police, des passeurs. Le mot « Afrique du Sud » suffisait à faire briller les yeux. Là-bas, disait-on, il y avait du travail. Là-bas, les usines tournaient; là-bas, l’électricité ne disparaissait pas à chaque orage; là-bas, les banques fonctionnaient; là-bas, l’État existait encore.
Mais voilà, les miracles ont une date de péremption. À force de recevoir tous les espoirs du continent, le grand Eldorado s’est mis à tousser. Les mines ont ralenti. Les usines ont vieilli. Le chômage a gonflé comme une plaie mal soignée. Les investissements ont pris peur. La croissance s’est essoufflée. Et quand le gâteau rétrécit, les convives commencent à se regarder avec méfiance.
Alors le migrant noir est devenu visible. Tant que l’argent circulait, il était un frère africain. Dès que les emplois se sont raréfiés, il est redevenu un étranger. Le migrant découvre alors une vérité que les brochures touristiques oublient de mentionner : il n’est pas accueilli dans un rêve, mais dans une économie. Et une économie en difficulté devient vite une usine à rancœurs.
Le pauvre congolais qui avait quitté son village près de Kipushi pour conquérir l’avenir se retrouve soudain accusé de voler le travail qu’il n’a jamais vu, les logements qu’il ne possède pas et les richesses qu’il cherche lui-même désespérément. Le voilà transformé en responsable universel des malheurs nationaux.
Les plus déçus sont peut-être ceux qui arrivaient avec des rêves de grandeur. Ils imaginaient des villas, des commerces florissants, des comptes bancaires prospères. Ils découvrent des quartiers surpeuplés, une concurrence féroce, des contrôles policiers et des regards soupçonneux. Ils étaient venus chercher un Eldorado ; ils trouvent une nation qui doute d’elle-même.
Le prestige de la fin de l’apartheid continue d’éclairer les discours, mais il ne suffit plus à remplir les assiettes. Les récits qui viennent à nos oreilles ne parlent plus seulement de réussite, mais aussi de peur, de violence, de rejet et de désillusion.
Et le vieux pasteur kinois, lui, continue de marcher dans les rues de Johannesburg avec sa Bible et ses rêves, toujours persuadé qu’un avenir meilleur existe quelque part entre Terre et ciel. Lorsqu’un paradis se ferme, il en invente un autre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

L’EMPOISONNEMENT À KINSHASA

La crainte ? Elle traîne partout à Kinshasa, dans les rues défoncées, sous les néons fatigués des nganda, entre deux éclats de rire. Elle est là, accrochée aux bouteilles, aux verres, aux marmites fumantes. Elle rôde comme un chien maigre autour des tables.


Autrefois, on s’asseyait à Matete, à Barumbu ou à Lingala. On commandait la bière à Bandal ou à Kalamu. On trinquait à Kasavubu ou à Kintambo. On buvait à la santé des vivants, à la mémoire des morts, à la chance qui passe.

On ne pensait pas davantage. Le monde était déjà assez compliqué. Les poches étaient vides, les promesses des politiciens creuses, les coupures d’électricité interminables. Mais au moins, autour d’une bière, on partageait encore quelque chose. Une fatigue commune. Une espérance minuscule.

Aujourd’hui, le verre est devenu bavard. Il parle avant même qu’on le porte aux lèvres. Il pose des questions. Qui l’a servi ? Qui l’a touché ? Pourquoi cet homme insiste-t-il pour payer la tournée ? Pourquoi ce sourire ? Pourquoi cette générosité soudaine ?


Alors on observe. On surveille. On renifle presque. On garde sa bouteille entre les genoux comme un trésor de guerre. On détourne les yeux une seconde et déjà l’inquiétude revient. Rien ne s’est produit. Rien n’est visible. Pourtant le doute est là. Épais. Poisseux. Il colle aux mains.

La peur, voyez-vous, est une drôle de liqueur. Elle se verse toute seule. Elle remplit les verres avant même la bière. Elle fait battre le cœur plus vite que l’alcool. Elle transforme le voisin en suspect. L’ami en danger possible. Le cousin en énigme.


Kinshasa n’est pourtant pas une ville faite pour la méfiance. Elle a été bâtie sur le bruit, le brassage, la débrouille et la palabre. Une ville où l’on s’interpelle sans se connaître. Où l’on partage un banc, un repas, une bouteille. Une ville qui aime les foules. Une ville qui respire par les autres. Mais lorsqu’une société commence à craindre la nourriture offerte et la boisson partagée, quelque chose se fend. Une fissure invisible. Une cassure dans le ciment des relations humaines. Ce n’est plus seulement la mort qui circule. C’est la suspicion.

Peut-on encore boire ensemble sans crainte ? La réponse est peut-être la plus triste de toutes : oui et non. Oui, parce que les Kinois continuent de remplir les terrasses chaque soir. Ils dansent encore. Ils rient encore. Ils racontent encore des histoires jusqu’au milieu de la nuit. La vie refuse obstinément de capituler.


Non, parce qu’une ombre s’est installée à table. Une ombre qui ne commande rien, ne parle pas, ne rit pas, mais qui est toujours présente. Assise entre les clients du bistrot ou du nganda. Les coudes sur la table. À regarder les verres circuler.


Et c’est peut-être cela le plus terrible. Non pas que certains meurent, mais que beaucoup vivent désormais avec la peur au fond du verre. Une peur qui ne se boit pas, qui ne s’avale pas, qui ne disparaît pas avec l’ivresse. Une peur qui reste là, après la dernière gorgée, quand les rires se sont tus et que chacun rentre chez soi en se demandant, malgré lui, si la confiance n’est pas devenue le luxe le plus rare de Kinshasa.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe

Le Réveil d’un Peuple !

Bruxelles, l’Heure de la Dignité Congolaise !

Le 15 mai dernier, un spectacle aussi étrange qu’affligeant s’est déroulé sur une partie du territoire bruxellois. Un groupuscule d’individus, surgis presque de nulle part, défilait sous les couleurs de la République démocratique du Congo. Drapés de drapeaux congolais comme d’un déguisement emprunté, mégaphones à la main, ils tentaient de galvaniser une assistance clairsemée à coups de slogans mal articulés et d’invectives dirigées contre le gouvernement congolais et le Président de la République.

Ils se présentaient comme des Congolais. Pourtant, ni dans la forme ni dans le fond de leur manifestation, rien ne trahissait véritablement l’âme congolaise. L’organisation approximative, les discours confus, la diction hésitante,affreuse et l’accent aisément identifiable à un peuple voisin ne laissaient guère de place au doute. Oui, il s’agissait bien de ces relais d’une propagande devenue familière aux oreilles de ceux qui suivent depuis des décennies le drame de l’Est congolais.

Car derrière cette mise en scène se profile l’ombre d’un conflit qui ensanglante la République démocratique du Congo depuis plus de trente ans. Trente années de deuils, de déplacements forcés, de villages incendiés, de femmes violées, d’enfants arrachés à leur innocence, de ressources pillées avec une avidité insatiable. Trente années durant lesquelles le peuple congolais a vu son or, son coltan, son cobalt et tant d’autres richesses quitter son sol tandis que ses fils et ses filles enterraient leurs morts dans l’indifférence presque coupable d’une partie de la communauté internationale.

Les rapports d’experts, les enquêtes internationales et de nombreuses organisations de défense des droits humains ont, à plusieurs reprises, documenté les responsabilités et les soutiens extérieurs ayant alimenté les violences dans l’Est du Congo. Ces documents constituent aujourd’hui une mémoire écrite que nul ne peut effacer d’un simple discours ou d’une opération de communication.

Mais l’histoire enseigne une vérité immuable : aucun peuple ne demeure éternellement courbé sous le poids de l’humiliation.

Après les larmes, le réveil

Pendant longtemps, les Congolais ont pleuré leurs morts dans le silence. Ils ont regardé leurs terres convoitées, leurs frontières menacées, leurs souffrances minimisées ou relativisées. Beaucoup ont cru que la lassitude finirait par étouffer leur voix. Ils se sont trompés. Car quelque chose a changé. Le peuple congolais se réveille. Comme un géant longtemps blessé mais jamais vaincu, il redécouvre la force de son unité. De Kinshasa à Lubumbashi, de Kisangani à Goma, de Mbuji-Mayi à Matadi, jusque dans les communautés de la diaspora dispersées à travers le monde, une même conscience émerge : celle d’un peuple décidé à défendre son intégrité territoriale, sa souveraineté, sa dignité et son unité.

Ce réveil n’est pas celui de la haine. Il est celui de la mémoire.

Il est celui d’un peuple qui refuse d’être réduit à une simple réserve de matières premières. Il est celui d’une nation qui réclame le droit fondamental de vivre en paix sur sa propre terre.

À l’image des peuples qui, dans l’histoire, ont résisté aux entreprises de domination et aux tentatives de démembrement, les Congolais comprennent désormais que leur salut passe d’abord par leur propre cohésion. Leur unité inébranlable.

La marche de la dignité

C’est dans cet esprit que les Congolais authentiques, de père ou de mère, ainsi que tous les amis sincères du Congo, se donnent rendez-vous ce 25 mai 2026 à Bruxelles.

Cette marche, prévue entre la Place du Trône et la Place Schuman, ne constitue pas seulement une manifestation de plus dans l’agenda européen. Elle se veut une réponse citoyenne, digne et solennelle à toutes les tentatives de manipulation visant à brouiller la vérité historique et politique du conflit qui ravage l’Est de la RDC.

Les marcheurs viennent porter un message simple mais puissant :

Le Congo n’est pas à vendre.

Le Congo n’est pas à diviser.

Le Congo n’est pas condamné à la souffrance perpétuelle.

À travers leur présence, ils entendent rappeler à l’Europe, aux institutions internationales et à l’opinion mondiale que la paix dans les Grands Lacs ne pourra être bâtie sur le mensonge, le révisionnisme, la négation des faits ou l’impunité. Ils réclament la justice pour les victimes. Ils réclament la paix pour les populations meurtries du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri.

Ils réclament que les responsables des crimes documentés répondent enfin de leurs actes devant l’histoire et devant les juridictions compétentes.

Ne pas confondre un peuple et un régime

Toutefois, la quête de justice ne doit jamais devenir une condamnation collective.

Car s’il existe des responsabilités politiques clairement identifiées, il existe aussi des femmes et des hommes rwandais qui ne se reconnaissent ni dans la violence ni dans la logique de prédation. Beaucoup souffrent eux-mêmes du poids des silences imposés, de la peur de parler et des contraintes qu’exerce toute machine politique lorsqu’elle devient répressive.

L’histoire des peuples est toujours plus complexe que les slogans.

Elle est faite aussi d’amitiés qui résistent aux tempêtes.

Je pense à cette amie rwandaise dont la famille et la mienne demeurent unies depuis plus d’un demi-siècle. Malgré les crises, malgré les discours de haine, malgré les blessures accumulées, nos liens ont survécu. Ils témoignent qu’au-delà des conflits politiques subsistent des relations humaines capables de rappeler que l’avenir ne peut être construit que sur la vérité, la justice et le respect mutuel.

L’heure du Congo

L’heure n’est plus aux lamentations stériles.

L’heure est au réveil. Le temps est venu pour les Congolais de relever la tête, de défendre leur histoire, de protéger leur territoire et de transmettre à leurs enfants la fierté d’appartenir à une nation qui refuse désormais l’humiliation. Car les peuples meurtris peuvent tomber. Ils peuvent vaciller. Ils peuvent traverser les ténèbres. Mais lorsqu’ils prennent conscience de leur force collective, ils deviennent irrésistibles.

Et aujourd’hui, de Bruxelles à Kinshasa, de Goma à Lubumbashi, souffle un vent nouveau. Le vent du réveil. Le vent de la dignité retrouvée.

Le vent d’un Congo debout.

ZADAIN KASONGO T.

LA RDC A BESOIN DE LA LITTÉRATURE

L’étudiant sort de l’auditoire en lançant : « Nous avons faim ; à quoi sert d’analyser un poème ? »

La phrase tombe avec une brutalité désarmante. Dans la salle, les regards se tournent vers moi avec un étonnement à peine dissimulé. Je me sens interpellé et contraint de justifier, dans l’urgence, ma condition de professeur de littérature. Devant ces ventres vides qui m’écoutent, devant ces étudiants amaigris qui ont parcouru cinq kilomètres à pied pour rejoindre l’université, parler de poésie paraît, aux yeux de certains esprits pressés, presque obscènes. Le poème que je viens d’expliquer, celui de Matala Mukadi extrait de Réveil dans un nid de flammes, semble soudain devenir un luxe réservé aux privilégiés ; la pensée, une distraction inutile ; l’intelligence critique, un ornement destiné aux sociétés rassasiées.

Pourtant, la phrase de cet étudiant rebelle contient un péril immense. Elle exprime bien davantage qu’une impatience individuelle : elle révèle une tentation collective. Le danger est celui d’une société qui décide que seules méritent d’exister les activités immédiatement rentables, une société qui renonce progressivement à ce qui fait d’elle une communauté humaine pour ne conserver que les mécanismes élémentaires de la survie. Elle abandonne la pensée parce qu’elle ne produit pas instantanément le fufu. Elle abandonne la critique parce qu’elle ne bâtit ni ponts ni hôpitaux. Elle abandonne l’imagination parce qu’elle ne remplit pas les assiettes.
Alors ne subsiste plus qu’une immense fatigue de vivre.
Le citoyen devient un corps préoccupé uniquement par sa ration quotidienne. Il travaille, mange mal, redoute le lendemain, puis recommence. Et le pouvoir observe souvent cette situation avec une satisfaction silencieuse. Car un peuple épuisé par la survie possède rarement l’énergie nécessaire pour interroger les récits officiels. Celui qui passe sa journée à chercher de quoi manger finit souvent par accepter sans examen les discours qu’on lui présente le soir.

Les régimes autoritaires l’ont compris depuis longtemps.
Ils tolèrent parfois plus facilement la pauvreté qu’ils ne tolèrent l’esprit critique. Un peuple affamé peut encore être administré ; un peuple qui commence à interpréter les discours devient imprévisible. Voilà pourquoi tant de pouvoirs médiocres regardent les humanités avec méfiance. Ils préfèrent des citoyens enfermés dans les urgences matérielles à des consciences capables de demander : pourquoi sommes-nous pauvres ? Qui écrit notre histoire ? Qui profite de notre résignation ?

L’analyse littéraire, précisément, ouvre cette fissure dangereuse dans l’habitude de subir. Elle apprend à regarder derrière les mots. Elle révèle que les slogans politiques ressemblent souvent à des personnages de théâtre : ils arborent des costumes grandioses pour dissimuler leur vacuité. Elle montre que le langage peut blesser autant que la faim. Car la misère n’est pas seulement économique ; elle est aussi une réduction de la visibilité humaine.

Le pauvre souffre fréquemment d’être invisible avant même de manquer de nourriture. On parle de lui dans les rapports internationaux, dans les campagnes humanitaires, dans les promesses électorales ; mais rarement il parle avec sa propre voix. La littérature lui restitue cette voix. Le roman, le poème et le théâtre rendent une présence aux humiliés que les statistiques réduisent à des catégories abstraites.

Dans un rapport administratif, un enfant pauvre n’est souvent qu’un chiffre. Dans un roman, il redevient un visage.
Et cette différence est considérable. Car l’analyse d’un poème n’est pas une simple gymnastique intellectuelle. Elle constitue un apprentissage de l’attention humaine. Elle oblige à écouter les nuances, les silences, les blessures cachées dans les mots. Elle rappelle que l’être humain ne vit pas uniquement de calories, mais aussi de dignité. Une société qui cesse de cultiver cette attention finit par produire des citoyens incapables de reconnaître la souffrance d’autrui autrement qu’à travers des indicateurs économiques. Alors la barbarie avance discrètement, vêtue des habits du pragmatisme.

On répète qu’il faut être réaliste, utile, efficace. Et, peu à peu, l’être humain se réduit à sa fonction productive. La beauté devient suspecte. La méditation paraît superflue. La pensée critique est perçue comme une perte de temps. Pourtant, nombre de catastrophes politiques ont commencé lorsque les sociétés ont cessé de considérer l’homme comme un être intérieur, porteur d’une conscience et d’une imagination.

Un peuple qui ne fait que survivre devient vulnérable à toutes les manipulations. On peut acheter sa colère avec quelques promesses. On peut détourner sa frustration vers des ennemis imaginaires. On peut transformer sa misère en ressource politique. Mais un peuple qui lit, interprète et analyse conserve une zone de liberté intérieure que même la pauvreté ne parvient jamais à détruire complètement.

Le poème ne remplace pas le fufu. Personne de raisonnable ne le soutient. Mais sans la pensée, le fufu lui-même finit par devenir l’instrument de nouvelles servitudes. C’est pourquoi il demeure dangereux de mépriser la littérature au nom de l’urgence matérielle. Une société qui abandonne ses poètes parce qu’elle a faim risque un jour de découvrir qu’elle a perdu davantage encore : sa capacité d’imaginer une existence plus juste, plus libre et plus humaine.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

FAUT-IL PENDRE LES PASTEURS?

L’Afrique contemporaine traverse peut-être l’une de ces heures sombres où les foules, humiliées par la misère, trahies par les puissants et fatiguées des promesses sans lendemain, cherchent des coupables visibles à pendre au poteau de leur désespoir. Et parmi ces silhouettes offertes à la vindicte publique se dressent aujourd’hui certains pasteurs évangéliques.

Faut-il les pendre ? La question, déjà, glace le cœur avant même d’appeler la raison. Car une civilisation commence à mourir lorsqu’elle transforme sa douleur en désir de corde.

Que des scandales existent, nul ne peut le nier. Dans des quartiers où les enfants grandissent le ventre vide et les yeux pleins de poussière, des hommes drapés de versets promettent des miracles tarifés. Ils exploitent la maladie, vendent l’espérance au poids de la dîme, annoncent des prophéties qui ressemblent à des pièges. Certaines femmes en sortent humiliées. Des familles éclatent sous l’autorité d’oracles domestiques. Des adolescents sont accusés de sorcellerie. Des pauvres donnent leur dernier billet à des prédicateurs roulant dans des voitures de luxe.

Il serait lâche de détourner les yeux.

Mais la foule se trompe souvent d’attitude morale. Ce n’est pas parce qu’un homme parle de Dieu qu’il représente Dieu. Ce n’est pas parce qu’un escroc brandit une Bible que l’Évangile devient un mensonge. L’Afrique souffre moins d’un excès de foi que d’un marché du sacré abandonné à l’impunité, à l’ignorance et à la faim collective. Là où l’État abdique, le prophète improvisé devient le banquier, le psychologue, le juge matrimonial, le guérisseur et parfois le chef politique. Le vide des institutions enfante des royaumes spirituels sans contrôle.

Or la potence ne répare rien. Elle donne seulement à la colère l’illusion d’avoir agi.

Il faut punir les crimes, naturellement. Un pasteur qui viole, qui détourne de l’argent, qui séquestre des fidèles ou encourage des violences contre des enfants doit répondre devant la loi comme n’importe quel citoyen. Avec rigueur. Avec preuves. Avec justice. Non avec cette ivresse punitive qui transforme les sociétés blessées en tribunaux de la haine.

Car enfin, qui ne voit pas le danger ? Aujourd’hui le pasteur corrupteur ; demain l’opposant ; après-demain le journaliste ; puis l’intellectuel suspect ; ensuite le voisin jalousé. Les peuples qui commencent par réclamer des pendaisons finissent souvent par vivre sous la peur.

Et pourtant, derrière ces prédicateurs flamboyants, il y a aussi une tragédie plus profonde : celle d’un continent où tant d’êtres humains n’ont plus d’autre refuge que la promesse du miracle. On se moque des fidèles, mais a-t-on regardé leurs nuits ? La mère qui apporte sa dernière pièce à l’église cherche parfois moins Dieu que la survie de son enfant. Le jeune homme qui croit à une prophétie veut seulement qu’une voix lui dise qu’il n’est pas né pour l’échec. Les pauvres deviennent la matière première des empires religieux parce que les États ont déserté leurs espérances.

Ainsi le problème africain n’est pas seulement celui des faux pasteurs ; il est celui d’une société entière où le désespoir nourrit les marchands du ciel.

Je me méfie toujours des époques qui veulent purifier le monde par des exécutions symboliques. Elles cachent souvent leur propre culpabilité derrière des condamnations spectaculaires. Les politiciens qui pillent les trésors publics dénoncent volontiers les pasteurs corrompus ; les foules qui applaudissent les humiliations publiques oublient parfois leurs propres complaisances envers les mensonges quotidiens.

La justice demeure nécessaire. Mais une justice sans haine. Une justice qui protège les victimes sans fabriquer de nouveaux bourreaux.

Au fond, la question n’est peut-être pas : « Faut-il pendre les pasteurs évangéliques ? » La vraie question est plus douloureuse : comment des sociétés entières ont-elles pu devenir si vulnérables à ceux qui exploitent le nom de Dieu ?

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE REMANIEMENT MINISTÉRIEL

Depuis plusieurs jours, Kinshasa vivait dans une attente sans objet précis, comme ces malades qui pressentent une aggravation avant même l’apparition de la douleur. Rien n’était encore annoncé officiellement. Pourtant, dans les ministères, dans les couloirs de la Primature, dans certains bars de Bandalungwa et jusque dans les salons modestes où l’on écoute la radio à faible volume, un même mot revenait avec obstination : le remaniement.

Ce qui frappait surtout n’était pas la curiosité politique, mais la peur. Une peur diffuse, presque physique, qui semblait ramollir les voix et fatiguer les visages. À mesure que l’incertitude grandissait, chacun découvrait combien sa vie dépendait d’équilibres fragiles : une signature, une faveur, un numéro enregistré dans un téléphone, un sourire obtenu dans un couloir climatisé.

La politique congolaise ne produit pas seulement des ambitions ; elle fabrique une inquiétude permanente. Beaucoup d’hommes ne savent plus très bien ce qu’ils sont en dehors de la fonction qu’ils occupent ou de la proximité qu’ils entretiennent avec le pouvoir. Lorsqu’un remaniement approche, ce n’est pas uniquement un poste qui vacille : c’est une identité entière.

J’ai pensé souvent ces jours-ci à Asuki Tembe. Depuis des années, il travaillait comme conseiller dans un ministère secondaire. Il n’était ni riche ni réellement influent. Mais il s’était habitué à cette considération superficielle que donne l’administration : les appels auxquels on répond aussitôt, les salutations appuyées, les demandes de recommandation, cette impression d’exister davantage parce qu’on se trouve près d’un centre de décision.

Or, depuis quelque temps, quelque chose s’était défait autour de lui. Les conversations devenaient brèves. Certains évitaient même de prononcer le nom des ministres en sa présence, comme si la disgrâce possible était déjà contagieuse. Alors Asuki marchait longtemps le soir dans les rues de Barumbu. Non qu’il aimât particulièrement la solitude, mais il lui semblait soudain rentrer dans l’anonymat comme on descend lentement dans une eau froide.

Il découvrait avec effroi que beaucoup d’attachements humains ne survivent pas à l’affaiblissement du pouvoir. Cette révélation le blessait moins par orgueil que par vertige. Si les regards des autres suffisent à nous retirer notre importance, qu’y a-t-il donc au fond de nous-mêmes qui demeure stable ?

À Bandalungwa, Maman Pesa Nzoto observait les mêmes inquiétudes sous une forme plus concrète. Les clients parlaient moins fort. Certains demandaient du crédit avec une politesse inhabituelle. Les chauffeurs des administrations passaient des appels nerveux avant de manger rapidement.

Elle ne prétendait comprendre ni les stratégies des partis ni les calculs des dirigeants. Mais elle savait reconnaître ces moments où l’avenir paraît suspendu au-dessus des pauvres comme une pierre mal retenue.

— Quand les gens du pouvoir commencent à trembler, disait-elle, tout le monde finit par avoir peur.

Cette phrase n’exprimait aucune théorie. Seulement une fatigue ancienne.

Maître Wango, lui, continuait d’apparaître à la télévision avec l’assurance des hommes qui parlent beaucoup afin de ne pas entendre leurs propres pensées. Il commentait les équilibres politiques, évoquait des sources confidentielles, annonçait des scénarios contradictoires avec la même certitude.

Mais derrière cette agitation verbale se cachait une angoisse plus profonde. Wango avait consacré sa vie à demeurer proche des cercles influents. Il avait appris à adapter ses convictions aux circonstances, persuadé que la souplesse protège mieux qu’une fidélité rigide. Pourtant l’âge venant, cette mobilité lui pesait. À force de changer de langage selon les régimes, il ne savait plus très bien quelle voix était réellement la sienne.

Chaque remaniement réveillait alors en lui une peur obscure : celle d’avoir traversé les années sans avoir construit autre chose qu’une succession de prudences.

À la Primature, une jeune secrétaire nommée Getou Zoba regardait les hauts fonctionnaires modifier soudain leur comportement. Des hommes autoritaires devenaient aimables. Des directeurs jusque-là méprisants parlaient avec douceur aux employés subalternes.

Elle comprenait peu à peu que le pouvoir ne transforme pas seulement les institutions ; il transforme les visages eux-mêmes. Beaucoup de gens ne deviennent humains qu’au moment où ils sentent leur fragilité.

Cette découverte la troublait profondément. Elle avait grandi en croyant que l’autorité reposait sur la force. Or elle voyait maintenant que cette force cachait souvent une peur silencieuse : peur d’être oublié, remplacé, effacé.

Le plus lucide était peut-être le vieux professeur Safisha, retiré dans une maison de Kintambo. Il avait connu les prisons politiques, les discours enflammés de l’indépendance, les grandes promesses nationales. Désormais, il écoutait les informations avec cette lassitude particulière des hommes qui ont survécu à leurs espérances.

Il répétait parfois à ses anciens étudiants :

— Les régimes passent, mais l’inquiétude demeure.

Il ne disait pas cela avec cynisme. Seulement avec tristesse. Car il avait compris que le drame profond de ce pays ne résidait pas uniquement dans la pauvreté ou dans l’instabilité politique, mais dans l’usure intérieure qu’elles provoquent peu à peu. Lorsque les existences restent continuellement suspendues à des décisions imprévisibles, les hommes finissent par vivre dans un état d’insécurité morale permanente. Ils apprennent à dissimuler leurs pensées, à déplacer leurs fidélités, à survivre plutôt qu’à croire.

Ainsi Kinshasa continuait de bruire sous la chaleur nocturne de cette immense ville fiévreuse où la musique et la prière empêchent encore le désespoir de devenir total. Pourtant, derrière les conversations politiques, derrière les rumeurs de nomination et les calculs d’influence, une vérité plus sombre apparaissait : beaucoup de ces hommes ne redoutaient pas seulement de perdre une fonction. Ils craignaient surtout de découvrir le vide laissé en eux lorsque le pouvoir se retire.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.