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TRÉSORERIE ET SALAIRE

Il est des États qui ressemblent à ces grandes maisons familiales où l’on parle beaucoup d’héritage et de richesses, tandis que, le premier du mois venu, on fouille les tiroirs pour payer le sac de maïs ou le loyer. Ainsi va la paie des fonctionnaires dans plusieurs pays d’Afrique : non point toujours faute de richesse, mais faute d’argent visible, de cet argent qui circule comme le sang dans les veines de l’État.
Les budgets, sur le papier, sont magnifiques. Ils ressemblent à ces jardins dessinés sur les plans des architectes : allées droites, bassins tranquilles, arbres alignés. Mais la réalité ressemble davantage à une saison de sécheresse. Les recettes arrivent au Trésor par à-coups, comme des pluies rares sur une terre fatiguée. Dans bien des pays, l’économie demeure largement informelle : l’impôt se dérobe comme une ombre dans la lumière du soir. L’État attend, guette, espère. Pendant ce temps, la fin du mois approche avec la régularité d’une marée à Moanda ou à Pointe noire.

En RDC, cette tension prend parfois la forme d’un paradoxe presque tragique. Le pays est riche d’un sous-sol prodigieux. Là-bas, les minerais dorment sous les herbes protéinées, comme des trésors ancestraux. Mais entre ces richesses enfouies et la paie d’un instituteur à Gemena ou à Dekese, il y a tout un labyrinthe administratif, politique et humain où l’argent se perd, se retarde, s’égare.
Car la machine de l’État n’est pas un fleuve limpide ; c’est souvent un delta aux mille bras. Le ministère du Budget prépare les chiffres, le ministère des Finances calcule les ressources, le Trésor organise les paiements, la banque centrale ouvre ses coffres, les banques commerciales distribuent les fonds. À chaque étape, l’argent s’arrête, hésite, se fige un instant comme une eau qui rencontre une digue invisible. Et ce simple instant se décline parfois des semaines.
Il faut ajouter à cela ce que l’histoire laisse derrière elle comme un parfum tenace. Sous le long règne de Mobutu Sese Seko, l’administration avait pris l’habitude de vivre dans une sorte de pénurie chronique.
Les salaires arrivaient tard, maigres, parfois imprévisibles. Les fonctionnaires apprirent alors à survivre autrement : un petit commerce au coin de la rue, une activité parallèle, une solidarité familiale. Ainsi s’installa une étrange normalité où l’État promettait le salaire comme on promet la pluie : avec sincérité peut-être, mais sans certitude.
À ces héritages s’ajoutent les ombres de la gouvernance. Dans certains fichiers administratifs apparaissent des noms qui n’ont ni visage ni bureau. Des fonctionnaires fantômes, silhouettes sans corps, absorbent une part de la masse salariale. L’argent destiné aux vivants se disperse alors comme une fumée. Et pourtant, il ne faut pas croire que tout se résume à la corruption ou au désordre. L’État doit aussi affronter des choix difficiles : la sécurité, les dettes, les routes, les urgences du moment. Lorsque les ressources se raréfient, les dépenses publiques deviennent des rivales silencieuses autour d’une même table. Et la paie des fonctionnaires attend son tour.
Ainsi le problème de trésorerie n’est pas seulement une question de chiffres. Il révèle quelque chose de plus profond : la fragilité d’un État qui cherche encore la cadence de son propre cœur financier. Les richesses sont là, immenses parfois, mais entre la mine et la paie mensuelle s’étend toute la distance qui sépare la promesse de la réalité. Et, pendant ce temps, les fonctionnaires regardent la fin du mois comme on regarde l’horizon : avec patience, mais aussi avec une inquiétude que seule l’habitude rend supportable.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

SE MOQUER DES CONGOLAIS

Il faut croire que le malheur congolais a trouvé ses chroniqueurs les plus zélés parmi ceux-là mêmes qui en furent les administrateurs appliqués. Joseph Kabila, que la justice de son pays a condamné à mort, parle aujourd’hui comme on se confesse, non pour avouer, mais pour corriger Dieu lui-même, dont il juge l’œuvre imparfaite.

Dans La Libre Belgique, ce lundi 23 mars 2026, il s’offre le luxe d’une innocence recomposée. Le voilà menacé, dit-il. Menacé ! Comme si l’histoire n’avait pas de mémoire, comme si les ruines pouvaient trembler devant l’architecte. Il se dit cible, il ne se dit jamais cause. C’est une pudeur nouvelle, une délicatesse de circonstance : on ne dérange pas les morts quand on parle des charniers.

Et voici que l’homme, jadis si peu bavard, découvre la vertu de la parole inquiète. Il ausculte le pays avec la gravité d’un médecin qui aurait lui-même inoculé la maladie. L’État, dit-il, ne protège plus. Mais de quelle protection parle-t-il ? Celle qui se négocie dans l’ombre, celle qui se délègue aux armes, celle qui se monnaie en fidélités précaires ? On croirait entendre un incendiaire se plaindre de la chaleur.

L’année 2019 devient dans sa bouche une sorte de chute originelle. Avant, la paix ; après, le chaos. Avant lui ou plutôt avec lui l’ordre ; après son départ, la désagrégation. Félix Tshisekedi, à qui il a laissé la bombe de l’infiltration tentaculaire, hérite ainsi du rôle commode de responsable universel, comme si le pouvoir se transmettait lavé de ses fautes, comme si les années pouvaient se découper au couteau sans emporter leurs complicités.

La « soudanisation », mot lourd comme une menace prophétique, surgit alors. On convoque les spectres étrangers pour mieux absoudre les responsabilités domestiques. Le pays se défait, dit-il ; mais qui donc en a patiemment desserré les liens, sinon ceux qui aujourd’hui s’étonnent de voir les coutures céder ? Sinon celui qui gérait sous la dictée du Rwanda.

Et voici le plus admirable : la mémoire. Elle devient dans sa bouche une œuvre d’art. On y polit les aspérités, on y efface les taches, on y redresse les silhouettes. Son règne fut marqué par la paix, dit-il. Les silences y sont plus éloquents que les mots. Ceux-ci couvrent les libertés contraintes, les fortunes subites de ses partisans, les fidélités achetées, les violences tolérées.
Il critique la guerre, lui qui en connut les bénéfices ; il prêche le dialogue, lui qui en fixa les limites en vue d’ouvrir les vannes pour les brassages et les mixages. Il invoque la Constitution comme on brandit une relique, et l’article 64 devient ce refuge commode où l’on abrite les rébellions trop visibles pour servir le Rwanda. Ainsi la subversion se fait devoir, et l’ambition se pare des vertus civiques. Il fallait oser ; il ose. Il ne manque à cette construction que la modestie, mais c’est un détail dans une œuvre de cette ampleur.

Sa présence à Goma ? Une mission de cohésion nationale, bien entendu. Il surveille le grand remplacement des autochtones. À relire ses propos dans l’interview, il y a dans son propos quelque chose qui confine à l’ironie.

En vérité, son objectif n’est pas de convaincre, mais d’imposer. Imposer une lecture, une mémoire. Le passé devient un territoire à reconquérir, non par les faits, mais par leur arrangement. On déplace les responsabilités comme on déplace des meubles trop lourds : avec effort, mais sans jamais changer la pièce.

Et le plus grave, peut-être, n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il suppose : que les Congolais n’entendent rien, ne voient rien, ne se souviennent de rien. Pas des Bundu dia Kongo, pas de Kamwina Nsapu, pas de Makobola, parmi ses funestes œuvres. C’est là, au fond, la seule constance du pouvoir : cette conviction tranquille que le peuple a une mémoire courte, on peut lui vendre, une fois encore, les débris du passé repeints aux couleurs de la paix.
Se moquer des Congolais ? Oui. Les prendre pour un peuple sans mémoire. Une erreur que l’histoire ne pardonne pas.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

IMPORTATIONS TOXIQUES

Il y a des faits qui, à première vue, semblent n’appartenir qu’aux marges de l’actualité, et qui pourtant disent tout d’un pays, d’un temps, d’une fatigue morale. Ainsi ces poissons avariés, interceptés à Kasumbalesa à la frontière de la RDC et la Zambie : l’événement paraît minuscule, presque trivial. Et cependant, il suffit de s’y arrêter un instant pour y lire une vérité plus vaste, plus inquiétante.
Car enfin, que s’est-il passé ? Rien d’autre, en apparence, que la tentative banale de faire circuler une marchandise impropre à la consommation. Mais derrière ce geste, il y a une décision. Et derrière cette décision, une conscience — ou plutôt son effacement. Quelqu’un, quelque part, a jugé acceptable que d’autres tombent malades, pourvu que le gain fût assuré. Il n’y a pas de scandale plus ordinaire, et peut-être pas de scandale plus grave.
On nous parle de normes, de contrôles, de règlements. Et certes, ils existent. Des agents veillent, des textes encadrent, des saisies ont lieu. Il faut leur rendre cette justice : sans eux, le pire serait quotidien. Mais il ne faut pas non plus se payer de mots. Ces dispositifs ne sont que des digues, et chacun voit bien qu’elles cèdent parfois, ou qu’elles sont contournées avec une habileté qui confine à l’habitude.

Ce qui trouble davantage, c’est cette manière dont le commerce s’est peu à peu déchargé de toute inquiétude morale. On dirait qu’il s’est construit comme un monde à part, où la responsabilité s’efface derrière les chiffres, où l’on ne voit plus les visages de ceux qui paieront le prix des compromis. Pourtant, il suffit d’un produit défectueux, d’un aliment corrompu, pour que la réalité reprenne ses droits : le corps souffre, et soudain l’abstraction économique se brise.

Il serait trop simple d’accuser seulement les individus. Le mal est plus diffus. Il tient à ces zones de faiblesse où le contrôle se relâche, où la nécessité économique sert d’excuse, où l’on finit par ne plus distinguer clairement ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. Là se loge une forme d’indifférence qui, à force de se répéter, devient presque une seconde nature.
Et pourtant, tout n’est pas perdu. Le fait même que ces marchandises aient été saisies prouve qu’il subsiste des résistances, des hommes qui refusent de fermer les yeux. C’est peu, dira-t-on. C’est beaucoup, si l’on songe à la facilité avec laquelle on pourrait céder.
Au fond, la question est simple, et elle ne relève d’aucune théorie compliquée : peut-on accepter que la recherche du profit justifie le risque infligé à autrui ? Tant que cette question ne recevra pas une réponse claire, incarnée dans les actes autant que dans les lois, nous continuerons de vivre dans cet entre-deux, où la vigilance existe, mais où la tentation de la contourner demeure.
Le commerce, après tout, n’est pas une abstraction. Il est fait d’hommes, de choix, de renoncements. Et c’est peut-être là que tout se joue : dans cette part silencieuse où chacun décide, sans témoin, de ce qu’il est prêt à tolérer — pour lui-même, et pour les autres.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

PRESTIGE SANS MOYENS

La carrière diplomatique africaine appartient à cette catégorie d’illusions persistantes, où l’image, notamment le costume sombre, les salons feutrés, les drapeaux croisés, continue de séduire de loin, tandis que de près, elle s’effrite au contact du quotidien. Car derrière les façades des chancelleries, une autre vérité s’impose, plus âpre, plus silencieuse : celle de diplomates sommés d’attirer des investisseurs sans disposer eux-mêmes des conditions minimales d’existence et de travail.

On attend d’eux qu’ils incarnent la crédibilité économique de leur pays, qu’ils rassurent les partenaires étrangers, qu’ils organisent des rencontres, qu’ils structurent des opportunités, qu’ils défendent des dossiers complexes. Mais comment convaincre des investisseurs de la solidité d’un État lorsque l’agent qui le représente vit dans l’incertitude de sa propre subsistance ? Le retard chronique des rémunérations installe une précarité insidieuse. Le diplomate devient gestionnaire de pénurie avant d’être stratège d’influence. À l’agenda officiel se superpose alors un agenda clandestin : négocier avec un propriétaire, différer un paiement, improviser des solutions pour maintenir une dignité minimale dans un environnement où tout rappelle, pourtant, le rang qu’il est censé incarner.
Le logement, en particulier, cristallise cette contradiction. Dans plusieurs postes, les loyers résidentiels impayés exposent les représentants de l’État à des humiliations feutrées, parfois à des menaces d’expulsion à peine voilées. L’espace privé, qui devrait être un refuge, devient une extension du désordre administratif. À cela s’ajoute l’irrégularité des frais de fonctionnement : missions annulées faute de moyens, événements reportés, incapacité à assurer une présence constante dans les réseaux où se nouent pourtant les décisions économiques. L’action diplomatique par nature continue et stratégique se trouve ainsi fragmentée, réduite à des gestes sporadiques, presque symboliques.
Dans ces conditions, la mission de mobilisation des investissements prend des allures de paradoxe. On demande au diplomate de vendre une promesse de stabilité et d’opportunité, alors même que son propre cadre de travail témoigne d’une instabilité structurelle.
Cette dissonance ne trompe pas toujours les interlocuteurs étrangers, dont la confiance repose autant sur les discours que sur les signes tangibles de sérieux institutionnel. Le diplomate, pris entre l’injonction de performance et la réalité du manque, devient le lieu même de cette contradiction.
Il n’est donc pas surprenant que la carrière diplomatique ne fasse plus rêver les jeunes universitaires. Autrefois perçue comme un horizon d’excellence, de mobilité et d’influence, elle apparaît désormais comme un engagement risqué, où le capital symbolique ne compense plus l’insécurité matérielle. Les nouvelles générations, formées dans un monde globalisé, comparent, évaluent, arbitrent. Elles savent que la compétence peut trouver ailleurs des conditions d’exercice plus stables et plus valorisantes. Le rêve diplomatique s’efface alors devant une lucidité pragmatique.

Et pourtant, tout n’est pas perdu dans ce tableau. Car la diplomatie reste, par essence, un levier décisif de souveraineté et de développement. Mais encore faut-il que l’État qui l’invoque accepte d’en assumer le coût réel : celui de la régularité salariale, de la dignité résidentielle, de la continuité des moyens d’action. À défaut, il ne s’agit plus d’une politique étrangère, mais d’une fiction administrative, portée à bout de bras par des hommes et des femmes dont le dévouement ne peut indéfiniment suppléer les carences du système.

Ainsi se dessine une urgence : réconcilier la fonction diplomatique avec les conditions concrètes de son exercice. Car un diplomate affaibli ne peut être un ambassadeur crédible, et un pays qui néglige ses représentants à l’étranger compromet, en silence, sa propre parole dans le concert des nations.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

DÉMISSION

Voilà un mot que l’on croit simple, presque administratif, et qui pourtant charrie avec lui tout un drame intérieur et tout un théâtre politique. On imagine une lettre brève, quelques formules convenues, et l’on croit l’affaire close. En réalité, rien n’est plus chargé de silence, de calcul, et parfois de remords, que cet instant où un homme consent ou feint de consentir à quitter le pouvoir.
Certes, il y a le droit. Toujours le droit, qui rassure les consciences pressées. La démission obéit à des formes, à des délais, à des signatures. Elle est reçue, enregistrée, classée. L’État, dit-on, continue. Et il est vrai qu’il continue, comme ces grandes machines qui ne s’arrêtent jamais, même lorsque ceux qui les servent vacillent. Mais cette apparente régularité ne doit pas tromper : le droit ne fait ici que couvrir d’un voile discret une réalité autrement plus trouble.
Car, au fond, une démission est un aveu. Aveu timide, parfois déguisé, souvent incomplet, mais aveu tout de même. Un homme se retire, et ce retrait signifie quelque chose qu’il ne dit pas toujours. Est-ce l’échec ? Est-ce la faute ? Est-ce simplement l’usure d’un rapport de forces devenu défavorable ? Il y a des démissions qui sonnent comme des confessions, et d’autres comme des mensonges élégants.
La politique, elle, ne s’y trompe pas. Elle sait que la démission est un langage plus efficace que bien des discours. On sacrifie un homme pour sauver une institution ; on abandonne une position pour en préserver d’autres ; on quitte la scène pour éviter qu’elle ne s’écroule tout entière. Dans ce jeu, la sincérité importe peu. Ce qui compte, c’est l’effet produit : calmer une opinion, détourner une colère, donner l’illusion qu’une responsabilité a été assumée.
Mais il reste la conscience. Et c’est peut-être là que tout se joue, dans ce tête-à-tête muet entre l’homme et lui-même. À quel moment décide-t-on que l’on ne peut plus continuer ? À quel moment comprend-on que rester serait une faute plus grande que partir ? Il y a des démissions qui relèvent de l’honneur, et d’autres qui ne sont que des retraites contraintes. Les premières sont rares. Elles supposent une exigence intérieure que le pouvoir, trop souvent, émousse.
Il faut dire que le pouvoir attache. Il enveloppe celui qui l’exerce d’une épaisseur presque charnelle. On s’y habitue comme à une seconde nature. Le perdre, c’est perdre bien plus qu’une fonction : c’est perdre une manière d’exister, un regard des autres, parfois même une illusion sur soi. Dès lors, on comprend que tant d’hommes s’y accrochent, même lorsque tout commande de partir.
Et pourtant, il arrive que la démission ne soit qu’un détour. On se retire pour mieux revenir, on se tait pour préparer une parole future. Ce geste que l’on présente comme un renoncement peut n’être qu’une ruse. La politique a ses résurrections, et certaines chutes ne sont que des pauses savamment ménagées.
Reste enfin ce que la démission dit à ceux qui regardent. Elle peut être un signe de santé publique, la preuve que nul n’est indispensable et que les institutions tiennent bon. Mais elle peut aussi nourrir le scepticisme, lorsqu’elle apparaît comme une comédie de plus, un rite sans conséquence réelle. Le citoyen, lui, observe et juge, souvent en silence, et son jugement est sans appel.
Ainsi, la démission n’est jamais un simple départ. Elle est révélatrice, elle dit quelque chose d’un homme, sans doute, mais surtout d’un régime, d’une époque, d’une certaine idée que l’on se fait du pouvoir. Là où l’on démissionne encore, il subsiste peut-être une part de pudeur et de limite. Là où l’on ne démissionne plus, il faut craindre que le pouvoir ait cessé de se souvenir qu’il n’est qu’un passage.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

PASTEUR-PROPHÈTE

Il est tentant de croire que toute autorité spirituelle n’est qu’un refuge nécessaire, une réponse offerte à l’inquiétude humaine ; il est tout aussi tentant de n’y voir qu’un péril, une aliénation dissimulée sous les apparences de la foi. Entre ces deux jugements contraires se déploie pourtant une réalité plus complexe, où l’adhésion et la dépendance, la lumière et l’ombre, s’entrelacent sans jamais se laisser réduire à une opposition simple. Le pasteur-prophète incarne précisément cette ambiguïté : figure d’apaisement pour les uns, principe d’inquiétude pour les autres, il oblige à interroger la nature même de l’influence et les limites de la liberté.

Le pasteur-prophète appartient à cette espèce d’hommes sans éclat apparent, dont la présence suffit à déplacer le centre de gravité d’une existence. Rien, au premier regard, ne le distingue absolument : une voix, un regard, une manière d’habiter le silence. Et pourtant, autour de lui, quelque chose s’organise, s’ordonne, se hiérarchise. Dans la tiédeur des assemblées, parmi les soupirs, les prières murmurées, les genoux qui cèdent avec une régularité presque rassurante, une confiance se forme, s’épaissit, devient peu à peu une seconde nature.

Il ne faut pas croire que cette influence s’impose comme une tyrannie. Elle est plus subtile, et, pour cette raison même, plus redoutable. Elle épouse les attentes, elle épouse les peurs, elle épouse surtout ce besoin d’être guidé qui sommeille en chacun de nous. On vient chercher une parole, et l’on trouve une direction ; on attend un éclairage, et l’on reçoit une orientation. Rien n’est arraché, tout est consenti — ou du moins semble l’être. Car il est toujours plus doux d’obéir à celui qui nous comprend que de résister dans la solitude. Ainsi se tisse, jour après jour, une dépendance sans chaînes visibles. Le fidèle ne se sent pas diminué : il se croit affermi. Il ne renonce pas à lui-même : il s’imagine enfin trouvé. Et c’est ici que le danger commence, non dans l’excès brutal, mais dans cette pente légère où l’on glisse sans bruit, persuadé de marcher droit. L’autorité spirituelle, lorsqu’elle n’est plus interrogée, cesse d’être un appui pour devenir une mesure ; elle ne guide plus seulement, elle définit. Faut-il alors se retirer du monde, se barricader dans une indépendance farouche ? Ce serait céder à une autre illusion. Car l’homme ne pense jamais seul, et sa liberté même s’élabore dans un tissu de voix, d’exemples, de transmissions. Refuser toute influence serait encore une manière de se soumettre, à soi-même, à ses propres aveuglements, qui ne sont pas moins redoutables.

Il reste donc cette étroite ligne de crête, inconfortable et nécessaire, où la conscience accepte d’être éclairée sans jamais abdiquer. Exercice ingrat, qui ne procure ni l’abandon consolant de la foi passive, ni l’orgueil tranquille de l’autosuffisance. Il demande une vigilance de chaque instant : reprendre ses raisons, éprouver ses adhésions, consentir à douter même de ce qui nous rassure.
La liberté n’a rien d’un drapeau que l’on brandit. Elle est une fatigue, parfois une inquiétude, souvent une solitude. Mais elle est aussi cette fidélité obscure à ce qui, en nous, refuse de se laisser entièrement prendre.
Ainsi, le pasteur-prophète ne saurait être jugé d’un seul regard : il est à la fois celui qui éclaire et celui qui peut obscurcir, celui qui soutient et celui qui risque d’enfermer. Entre la nécessité d’être guidé et l’exigence de rester libre, aucune solution définitive ne s’impose ; il n’y a qu’un équilibre fragile, toujours à reconquérir. Peut-être faut-il alors admettre que la vérité de l’homme ne réside ni dans l’abandon confiant ni dans le refus absolu, mais dans cette tension jamais résolue, où la conscience, lucide et inquiète, persiste à chercher sans jamais se livrer tout entière

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

KINSHASA ET LA SIGNALISATION

Il suffit parfois d’un silence pour révéler une faute. Non pas le silence des hommes, mais celui des signes. À Kinshasa aucun panneau ne parle. Rien n’indique, rien n’avertit, rien ne retient. L’avenue s’étire, nue, livrée à l’arbitraire des instincts. Et dans ce mutisme organisé, il ne faut pas voir une simple négligence technique : c’est une défaillance plus grave, presque une démission.
Car gouverner, ce n’est pas seulement édicter des lois ; c’est rendre ces lois visibles, presque sensibles, les inscrire dans le paysage quotidien. La signalisation, lorsqu’elle existe, ne s’impose pas brutalement : elle suggère, elle oriente, elle rappelle à chacun qu’il n’est pas seul. Elle est une forme discrète de présence de la société auprès de ses membres. Là où elle manque, chacun se retrouve abandonné à lui-même, condamné à deviner la règle au lieu de la reconnaître. On dira qu’il ne s’agit que de panneaux. Mais c’est toujours ainsi que commencent les grandes abdications : par ce que l’on juge secondaire. Une société qui tolère l’absence de signes finit par accepter l’absence de normes. Et l’homme, privé de repères visibles, ne devient pas plus libre ; il devient plus incertain, plus exposé, parfois plus dangereux. Il y a pourtant, dans la règle clairement indiquée, une forme de respect. Elle s’adresse à la raison de chacun, non pour le contraindre aveuglément, mais pour rendre possible une liberté qui ne se détruit pas elle-même. Encore faut-il que cette règle apparaisse, qu’elle se donne à voir, qu’elle cesse d’être une abstraction lointaine.
Mais il ne faut pas être naïf. Ces signes, si modestes soient-ils, participent aussi d’un ordre plus vaste. Michel Foucault nous a appris à nous méfier de ces dispositifs qui, sous prétexte d’organiser, façonnent nos gestes et nos habitudes. La signalisation discipline sans élever la voix. Elle obtient l’obéissance sans avoir besoin de la réclamer.
Encore faut-il qu’elle existe.
Car ici, le paradoxe est cruel : même ce pouvoir discret fait défaut. Là où il n’y a plus de signes, il n’y a plus ni discipline ni véritable liberté, mais une zone grise où chacun improvise, au risque de tous. L’État ne s’y montre plus ni autoritaire ni libéral ; il s’y montre absent.

Et c’est peut-être cela, au fond, le plus inquiétant : non pas l’excès de règles, mais leur effacement. Non pas la contrainte, mais le vide.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AGENT DE L’ÉTRANGER

L’expression court de bouche en bouche, elle désigne, elle accuse, elle tranche. On croit avoir compris. On s’imagine tenir la clé d’un malaise ancien, et l’on range les hommes et les femmes dans des catégories commodes, comme si le pouvoir, dans certains pays d’Afrique, n’était qu’une scène où se meuvent des silhouettes sans voix propre, des relais dociles d’intérêts venus d’ailleurs. Il y a, il est vrai, des gestes qui semblent appris, des décisions qui portent l’empreinte d’une volonté absente, des paroles qui sonnent creux, comme dictées dans une langue étrangère à celui qui les prononce. Et l’histoire, surtout celle qui s’est écrite à l’ombre de la colonisation, n’a pas peu contribué à installer cette impression d’un pouvoir toujours déjà imaginé par d’autres.

Mais cette évidence même inquiète, dès qu’on la regarde de plus près. Car enfin, si tout n’était que transmission, si l’homme d’État n’était qu’un écho, comment expliquer ces hésitations, ces détours, ces lenteurs, ces brusques inflexions qui déconcertent les observateurs pressés ? Il faut bien qu’il y ait, dans cet espace contraint, quelque chose comme une volonté, même fragile, même inquiète, qui tente de se frayer un passage. Le pouvoir n’est pas une chose que l’on possède ou que l’on perd d’un seul coup ; il est une pratique, un exercice, une manière de se tenir dans un réseau d’exigences contradictoires. Celui que l’on croit soumis négocie, choisit encore la manière d’obéir.

On se trompe donc en voulant opposer trop vite la servitude et la liberté. Elles s’enchevêtrent. Il y a des fidélités imposées, des alliances inévitables, des pressions qui pèsent de tout leur poids sur les épaules des dirigeants ; mais il y a aussi, dans ce même mouvement, une possibilité d’écart, un espace étroit où se décide autre chose qu’une simple répétition. C’est peut-être là que commence la véritable épreuve. Non pas dans l’illusion d’une indépendance proclamée, mais dans l’effort obscur pour se constituer comme un sujet agissant au milieu même de ce qui contraint.

Car l’indépendance, si souvent invoquée, n’est pas un repos. Elle est un travail. Elle exige que l’on se regarde agir, que l’on interroge ses propres décisions, que l’on mesure ce que l’on doit au monde et ce que l’on doit à ceux au nom de qui l’on gouverne. Le peuple n’est pas seulement cette entité que l’on invoque dans les discours ; il est cette présence silencieuse qui oblige, qui rappelle à l’ordre, qui empêche, du moins parfois, que l’on se perde tout à fait dans l’obéissance aux puissances lointaines. Et pourtant, même ce rappel n’est pas pur, il peut lui aussi contraindre, peser, détourner. Rien n’est simple dans cette affaire, et c’est peut-être ce qui rend le jugement si difficile.

Alors, l’intérêt général lui-même cesse d’être cette lumière tranquille que l’on suivrait sans hésiter. Il vacille, il se cherche, il se construit dans des compromis incertains. Il n’est ni donné une fois pour toutes ni entièrement fabriqué au gré des circonstances : il est ce vers quoi l’on tend, sans jamais être sûr de l’atteindre. Et le dirigeant qui refuse de n’être qu’un instrument découvre, souvent tard, que sa liberté ne consiste pas à rompre avec toutes les influences, mais à orienter malgré elles le cours de ses actes, à introduire, dans le jeu des contraintes, une ligne qui lui soit propre.

C’est pourquoi l’on aurait tort de s’en tenir à l’accusation facile. L’agent de l’étranger existe peut-être, mais il n’épuise pas la réalité du pouvoir. Entre l’obéissance et l’initiative, entre la pression subie et la décision assumée, il y a toute une zone d’ombre où se joue l’essentiel. C’est là, dans cette incertitude, que se mesure la dignité d’un homme d’État : non dans la pureté d’une indépendance rêvée, mais dans la manière dont, chaque jour, il tente de ne pas se laisser entièrement manipuler par d’autres.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ATTENTE

Il est des moments où un match de football cesse d’être un jeu. Non qu’il change de nature, mais parce que ceux qui l’attendent y déposent autre chose qu’un simple désir de victoire. À mesure que l’échéance approche, ce qui devait être une distraction devient une épreuve intérieure. On n’ose pas le dire, mais chacun le pressent.

Aux quatre coins du Congo, on parle du match à venir. On feint d’en sourire, comme pour s’en protéger. Car ce peuple a appris à se défier de ses propres élans. Il sait, par une expérience répétée, que les joies trop vives se brisent souvent contre ce qui ne se voit pas. Alors il attend, sans éclat, presque en silence. Mais cette attente elle-même est déjà un aveu.

Dans quelques jours, au Mexique, des hommes courront derrière un ballon. Rien de plus simple, en apparence. Et pourtant, rien n’est plus chargé. Ce qui se joue là dépasse ceux qui jouent. Il y a, dans ces courses, dans ces passes, dans ces gestes mille fois répétés, comme une interrogation muette : que sommes-nous encore capables d’espérer ?

On dira qu’une victoire ne change rien. Et l’on aura raison. Elle n’efface ni les violences à l’Est, ni l’insécurité des villes, ni cette fatigue qui semble s’être installée au cœur même du pays. Elle ne répare pas les blessures, elle ne corrige pas les injustices. Mais elle suspend, pour un instant, le poids du réel. Et cet instant, si bref soit-il, suffit parfois à rendre l’air respirable.

Car pendant que l’on attend ce match, la vie continue, plus dure, plus entêtée. À l’Est, la guerre s’enlise dans une répétition presque mécanique. Les mots pour la dire s’usent, les dénonciations se succèdent sans effet visible, et la douleur persiste, comme si elle avait trouvé refuge dans la durée elle-même. Ailleurs, dans les villes, la nuit ne rassure pas. Elle inquiète. Elle étend sur les rues une menace diffuse que le jour ne dissipe pas entièrement. On vit avec cela, faute de pouvoir y échapper.
Les discours officiels promettent, assurent, répètent. Ils glissent sur les faits sans les entamer. Le peuple écoute, puis se tait. Il n’ignore rien, mais il a appris que certaines vérités ne se crient plus.

Alors, que reste-t-il ? Peut-être cette part d’espérance que l’on n’ose plus nommer. Non une certitude, encore moins une illusion naïve, mais une manière de ne pas céder tout à fait. Une résistance intime.

Il suffit de se souvenir. En 1974, en Allemagne de l’Ouest, une équipe portait déjà sur ses épaules plus qu’un enjeu sportif. Ce qui demeure de cet épisode n’est pas tant la défaite que le trouble qu’elle a laissé. Comme si, depuis lors, quelque chose était resté en suspens, une attente sans mots, transmise d’une génération à l’autre.

Le match qui vient ne comblera pas cette attente. Il ne le peut pas. Mais il la ravive. Et cela suffit à lui donner un poids singulier.

En face, il y aura une autre équipe, venue d’ailleurs, avec son histoire propre. Mais, pour ceux qui regardent d’ici, l’essentiel n’est pas là. L’adversaire importe moins que ce qui se joue en soi-même à travers lui.

Et lorsque le match commencera, le monde, pour quelques instants, se réduira à un rectangle de pelouse. Les joueurs accompliront leur tâche. Les foules espéreront. Et chacun, au fond de lui, accordera à ces quatre-vingt-dix minutes une importance qu’il ne saurait justifier, mais qu’il ne pourra pas non plus nier.

Car il arrive que les peuples, à défaut de pouvoir transformer leur destin, cherchent au moins à en éprouver la possibilité.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LES DÎMES

Il est des gestes qui ne font pas de bruit, mais qui déplacent des mondes. À Kinshasa, sous le soleil lourd qui fait luire les tôles et craquer les murs, la dîme circule comme une promesse murmurée, portée par la foi des humbles et recueillie par des mains parfois tremblantes, parfois sûres d’elles-mêmes jusqu’à l’arrogance. On donne pour que l’Église vive, pour que la parole continue de brûler dans la nuit, pour que la communauté ne se défasse pas comme un tissu usé par les pluies saisonnières. Mais voilà que ce geste, qui devrait être une offrande, devient parfois une appropriation ; que l’autel, lieu du dépouillement, se reflète dans les miroirs polis de villas surgies à la périphérie de la capitale, là où la poussière et l’ambition se confondent.

Je pense à ces fidèles, alignés dans l’ombre fraîche des temples, leurs voix mêlées au battement des ventilateurs fatigués, leurs regards levés vers une espérance qui ne s’épuise pas, même lorsque le ventre réclame. Ils donnent une part d’eux-mêmes, non seulement en argent, mais en confiance, en abandon. Et cette confiance, fragile comme une lampe dans le vent de la nuit kinoise, peut être trahie. Car il ne suffit pas d’invoquer la justice pour qu’elle advienne ; il ne suffit pas de parler de redistribution pour qu’elle se réalise.

La justice distributive, que les anciens méditaient déjà, n’est pas une abstraction suspendue au-dessus des hommes et des femmes. Elle est une exigence concrète, presque austère : que chacun reçoive selon ce qui lui revient, ni plus ni moins, dans une mesure qui ne nie ni le mérite ni le besoin. Mais à Kinshasa, où les inégalités se lisent dans la géographie même des rues, les avenues éclairées ici, là des sentiers de boue, cette mesure semble parfois vaciller. La richesse s’accumule, se dresse, s’expose, tandis que la pauvreté s’épaissit, silencieuse, presque résignée.

Et pourtant, la transparence ne saurait être réduite à une simple technique administrative. Elle est une exigence morale, une clarté intérieure qui oblige celui qui reçoit à se tenir devant ceux qui donnent sans masque et sans détour. Car celui qui gouverne les dons gouverne aussi les âmes, et c’est là que le péril devient plus grave encore. Gouverner n’est pas seulement administrer des fonds ; c’est orienter des consciences, modeler des fidélités, parfois jusqu’à les plier.

Il y a, dans ces relations, quelque chose de profondément humain et donc de fragile. La solidarité elle-même, si souvent invoquée, peut devenir une parole creuse si elle ne s’incarne pas dans une justice vécue. Mais elle peut aussi être un lien vivant, une respiration commune, si elle refuse les détournements et les ombres. Elle est alors plus qu’un principe : elle devient une manière d’habiter le monde ensemble, de partager non seulement le pain, mais aussi la dignité.

Et je ne peux m’empêcher de penser que, dans le vacarme de la ville, entre les klaxons, les marchés et les prières qui montent de partout, se joue une question plus grave qu’il n’y paraît : celle de la fidélité à une promesse. Non pas seulement la fidélité à Dieu, mais la fidélité aux hommes. Car trahir l’un, c’est souvent trahir l’autre.

Ainsi, au cœur de cette réalité, la dîme n’est pas seulement une somme : elle est un signe. Elle dit ce que nous sommes capables de donner, et peut-être, plus encore, ce que nous sommes capables de garder pour nous-mêmes. Elle révèle les cœurs autant qu’elle remplit les caisses. Et dans ce dévoilement, silencieux et implacable, se joue quelque chose qui ressemble à une vérité, une vérité qui ne se laisse pas aisément acheter, ni détourner, ni enfermer derrière les murs d’une villa.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.