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JUSTICE PARALLÈLE

Il est des mots qui rassurent et d’autres qui inquiètent à Kinshasa. « Justice » est de ceux qui rassurent, du moins en apparence. Mais que devient-elle lorsque, quittant les salles austères des tribunaux, elle s’installe sous le toit d’une sacristie, dans la cour poussiéreuse d’un village du Kongo central, ou dans le bureau feutré d’un guide religieux dont l’autorité ne procède d’aucun code écrit ?

On appelle justice parallèle cette substitution silencieuse : des conflits que l’on ne porte plus devant le juge, mais que l’on confie à une autorité morale, coutumière ou spirituelle. Un pasteur tranche un différend conjugal ; un ancien du clan impose une réparation ; un chef religieux prononce une décision que nul n’osera contester. La loi de l’État n’est pas abolie ; elle est simplement contournée, laissée de côté, comme un livre que l’on referme sans bruit.

Faut-il s’en scandaliser aussitôt ? L’État de droit repose sur une promesse magnifique : l’égalité de tous devant une norme impersonnelle, la protection du faible contre l’arbitraire, la séparation entre la foi intime et la règle publique. La justice officielle, avec ses lenteurs et ses formalités, n’est pas seulement un appareil ; elle est une ascèse. Elle oblige chacun à se soumettre à une procédure qui dépasse les passions immédiates.

Et pourtant, que de fois cette promesse se fissure! Les tribunaux sont loin, les procédures coûteuses, les délais interminables. La loi si claire dans ses articles devient opaque dans son application. Alors les hommes se tournent vers ce qui leur paraît plus proche, plus humain : une parole qui écoute, une décision rendue sans formalisme, une sanction enveloppée de morale.

Il serait commode d’opposer brutalement la légalité et la morale, l’institution et la communauté, comme si l’une incarnait la froideur et l’autre la chaleur. Mais la réalité est plus tragique. Car la justice parallèle, si elle apaise parfois, porte en elle une tentation redoutable : celle de l’arbitraire sanctifié. Quand l’autorité ne procède plus d’un cadre commun, mais d’un prestige personnel, d’une réputation de sagesse ou d’une puissance spirituelle, qui protège le plus faible ? Qui garantit que la décision ne sera pas l’expression d’un pouvoir déguisé en bonté ?

La justice officielle se prétend neutre ; elle ne l’est jamais tout à fait. Mais elle se sait imparfaite et accepte d’être contestée, réformée, corrigée. La justice parallèle, elle, s’abrite souvent derrière l’évidence morale. Elle ne se présente pas comme une opinion, mais comme une vérité.

Le drame n’est donc pas seulement juridique ; il est spirituel. Une société qui se détourne durablement de ses tribunaux dit quelque chose de sa confiance blessée. Elle ne croit plus que la loi puisse la protéger. Elle cherche refuge dans la proximité, quitte à sacrifier l’universalité.

Ainsi la justice parallèle n’est ni un pur scandale ni une pure solution. Elle est un symptôme. Elle révèle les défaillances de l’institution, mais aussi les impatiences de la communauté. Elle rappelle que la justice n’est pas seulement affaire de codes, mais de conscience, et que la conscience elle-même peut devenir oppressive lorsqu’elle ne se laisse pas éclairer par une règle commune.

Entre la rigueur de la loi et la chaleur du jugement moral, la société chemine sur une ligne étroite. Trop de formalisme dessèche ; trop de proximité asservit. La véritable exigence n’est peut-être pas de choisir entre justice officielle et justice parallèle, mais de restaurer la confiance dans une institution capable d’entendre la détresse humaine sans renoncer à l’universalité du droit.

Car une justice qui ne serait que morale deviendrait partiale, et une justice qui ne serait que légale deviendrait inhumaine. Le défi est de ne sacrifier ni l’une ni l’autre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

CONFISCATION DU POUVOIR ?

Il ne s’agit plus de simples mots.
Changement, révision, modification de la Constitution : ces termes, martelés à longueur de discours dans la République démocratique du Congo, ne sont pas neutres. Ils sont devenus les armes d’un combat politique dont l’enjeu réel dépasse largement le cadre juridique.
Car derrière cette apparente querelle sémantique se cache une question fondamentale, presque brutale : qui veut vraiment servir le peuple, et qui cherche à s’éterniser au pouvoir ?
Le débat est lancé, bruyant, passionné, parfois confus. Chacun y va de son interprétation, de sa vérité, de son indignation. On invoque la démocratie, on brandit la souveraineté, on agite les peurs. Mais dans ce tumulte, une voix dissonante est venue troubler les certitudes.
Celle du professeur Bob Kabamba, de l’Université de Liège.
Son propos est sans détour : toucher à la Constitution actuelle, c’est faire tomber tout l’édifice institutionnel. Président, Gouvernement, Parlement… tout serait frappé de caducité. Une remise à zéro totale.
Et alors, une vérité dérangeante surgit : ce qui est présenté comme une réforme pourrait bien être une rupture. Ce qui se dit révision pourrait devenir un coup d’État.
Un coup d’État silencieux.
Un coup d’État légal.
Un coup d’État maquillé en procédure démocratique.
Faut-il s’en alarmer ? Oui.
Faut-il pour autant sanctuariser la Constitution actuelle ? Non.
Car là réside toute l’ambiguïté — et toute la gravité du moment.
Peut-on sérieusement soutenir qu’une Constitution est intouchable ? Qu’elle serait une œuvre parfaite, figée pour l’éternité, au-dessus du peuple qu’elle est censée servir ? Ce serait une insulte à l’histoire et à l’intelligence collective.
Mais à l’inverse, peut-on accepter qu’au nom du changement, on fragilise délibérément l’État, au risque de plonger la nation dans une incertitude institutionnelle totale ?
Voilà le véritable dilemme congolais.
Et il est d’autant plus troublant que ceux qui défendent aujourd’hui cette Constitution — à commencer par Bob Kabamba — comptent parmi ses propres architectes. Défendent ils un équilibre institutionnel fragile, ou protègent ils une œuvre devenue politiquement sensible ?
Pendant ce temps, dans les profondeurs du pays réel, une autre vérité gronde.
Pour beaucoup de Congolais, cette Constitution n’est pas sacrée. Elle est contestée. Elle est suspectée d’avoir été conçue sous influences extérieures, dans un contexte où la souveraineté nationale était déjà mise à rude épreuve. Certains y voient même un texte qui, sous couvert de légalité, ouvrirait des brèches au profit d’intérêts étrangers, notamment ceux des pays voisins.
Vrai ou exagéré ? Le débat reste ouvert.
Mais une chose est certaine : la confiance est fissurée.
Et sans confiance, aucune Constitution ne tient.
C’est pourquoi une partie de l’opinion, se réclamant du patriotisme, refuse catégoriquement l’immobilisme. Elle ne veut plus d’ajustements cosmétiques. Elle exige une refondation. Une réécriture. Une rupture assumée avec ce qu’elle considère comme les limites, voire les dérives, de l’ordre constitutionnel actuel.
Mais attention.
Car entre la nécessité de réformer et la tentation de manipuler, la frontière est mince. Dangereusement mince.
Réviser une Constitution pour renforcer la démocratie est un acte noble.
La modifier pour contourner les règles et conserver le pouvoir est une trahison.
Le peuple congolais mérite mieux qu’un jeu de mots.
Il mérite la vérité.
Il mérite la clarté.
Il mérite un débat sincère, débarrassé des calculs politiciens.
L’heure n’est plus aux slogans.
Elle est au courage.
Car au fond, la vraie question n’est pas : faut-il réviser la Constitution ?
La vraie question est : pour qui et pour quoi veut-on la réviser ?
La réponse est tout aussi simple: pour le peuple et pour la souveraineté.


ZADAIN KASONGO T.

Le flou qui divise la nation !

Les Banyamulenge ne sont pas des Congolais… mais une nation ne se bâtit ni dans l’ambiguïté ni dans l’usurpation, ni dans le flou
Dire cela, ce n’est pas nier les voix contraires, encore moins les disqualifier ; c’est ouvrir un espace de réflexion lucide, débarrassé des passions, et inviter à un dépassement salutaire, à la hauteur des enjeux nationaux.
Il est des vérités qui dérangent, parce qu’elles touchent à ce qu’un peuple a de plus sacré : son identité, sa souveraineté, son droit à exister sans confusion. Et pourtant, ces vérités doivent être dites. Non pas dans la colère, mais dans la clarté. Non pas dans la haine, mais dans l’exigence de justice.
La question des Banyamulenge, depuis des décennies, empoisonne la vie politique de la République démocratique du Congo. Elle revient comme une plaie mal refermée, ravivée à chaque crise, instrumentalisée à chaque conflit, exploitée à chaque moment de faiblesse de l’État.
Aujourd’hui, alors que se profile le débat sur une éventuelle révision constitutionnelle, cette question ne peut plus être contournée. Elle exige d’être posée frontalement :
qui est Congolais, et selon quels fondements ?

Une confusion savamment entretenue
Le drame congolais ne réside pas seulement dans la complexité de son histoire. Il réside aussi dans les confusions entretenues autour de cette histoire.
Les Banyamulenge sont souvent présentés comme une communauté ancienne, enracinée depuis des générations dans les hauts plateaux du Sud-Kivu. Certains discours vont jusqu’à affirmer une présence immémoriale, presque mythique, comme si le temps lui-même avait effacé toute trace d’origine.
Mais l’histoire, la vraie, n’est pas une fable que l’on raconte pour justifier le présent. Elle est une discipline exigeante, faite de faits, de traces, de témoignages.
Oui, des populations d’origine tutsie ont migré vers l’est du Congo, notamment depuis le Rwanda et le Burundi. Oui, ces mouvements s’inscrivent dans une dynamique ancienne de déplacements humains, bien antérieure aux frontières modernes.
Mais non, toute présence ne signifie pas automatiquement appartenance nationale.
Car entre habiter un territoire et appartenir à une nation, il existe une différence fondamentale : celle du droit. Certains qui se réclament aujourd’hui Banyamulenge, ont été vus arriver hier.

L’histoire des migrations : une réalité universelle
Partout dans le monde, les peuples se déplacent.
Les frontières, telles que nous les connaissons aujourd’hui, sont des constructions relativement récentes, héritées en grande partie de la colonisation.
Lorsque la Belgique administre ce qui deviendra la République démocratique du Congo, elle trace des frontières qui séparent artificiellement des populations autrefois liées.
Ainsi, les mêmes groupes culturels se retrouvent dispersés entre plusieurs États :
les Ewe entre le Ghana et le Togo,
les Somalis entre la Somalie, l’Éthiopie et le Kenya,
les Peuls à travers toute l’Afrique de l’Ouest.
Mais nulle part ces réalités historiques n’ont servi de justification à des revendications ambiguës sur la souveraineté des États.
L’histoire enseigne une chose simple :
les identités culturelles peuvent être partagées, mais la citoyenneté, elle, est définie par des règles.

Le problème congolais : entre identité et stratégie
Ce qui distingue le cas congolais, c’est l’irruption du politique dans la question identitaire.
Depuis les années 1990, les conflits dans l’est de la République démocratique du Congo ont profondément brouillé les lignes.
Des groupes armés ont revendiqué la défense des Banyamulenge, souvent avec l’appui direct ou indirect du Rwanda. Cette réalité a nourri une suspicion durable au sein de la population congolaise.
Dès lors, une question s’est imposée dans l’esprit de nombreux citoyens :
l’identité banyamulenge est-elle une réalité sociale, ou un instrument politique ?
Car lorsqu’une identité devient un levier de revendication armée, elle cesse d’être seulement culturelle. Elle entre dans le champ du pouvoir.
Et c’est là que naît le danger.

L’usurpation ou la citoyenneté ?
Une nation ne peut survivre dans le flou.
Dans tous les États modernes, la citoyenneté repose sur des principes clairs :
la naissance, la filiation ou la naturalisation.
Un étranger peut devenir citoyen. Cela est universellement reconnu.
Mais cela suppose une démarche volontaire, encadrée par la loi, respectueuse des institutions du pays d’accueil.
Des Congolais vivent en Belgique, en France, aux États-Unis ou au Canada. Certains ont acquis la nationalité de ces pays.
Mais jamais ils n’ont pris les armes pour revendiquer une partie du territoire belge ou français.
Jamais ils n’ont exigé d’être reconnus comme autochtones d’un pays qui les a accueillis.
De même, des Italiens ont émigré massivement vers l’Argentine au XIXᵉ siècle. Leurs descendants sont aujourd’hui Argentins. Ils n’ont jamais revendiqué une souveraineté italienne sur Buenos Aires.
Pourquoi ?
Parce que la citoyenneté n’est pas une appropriation.
Elle est une adhésion.

Une inquiétude nationale légitime
Dans le contexte congolais, une inquiétude profonde traverse la société.
Certains Congolais ont le sentiment que des identités étrangères seraient utilisées pour accéder aux plus hautes sphères de l’État, sans que la question de la légitimité nationale ne soit clairement tranchée.
Ce sentiment est renforcé par les crises répétées dans l’est du pays, par les ingérences régionales et par les luttes autour des ressources naturelles.
Dans ces conditions, la question de la citoyenneté ne peut pas être minimisée.
Elle touche au cœur même de la souveraineté.

Ne pas confondre coexistence et confusion
L’histoire montre que des peuples peuvent coexister pacifiquement malgré leurs différences.
Les Français, les Allemands, les Belges ou les Italiens partagent des espaces géographiques proches, des histoires parfois conflictuelles, mais ils n’en revendiquent pas pour autant une fusion identitaire imposée.
Sinon, l’Europe serait condamnée à des guerres perpétuelles.
La coexistence n’est possible que lorsque les règles sont claires et respectées.
Ce n’est pas la diversité qui crée le conflit.
C’est le flou.

La responsabilité historique du Congo
La République démocratique du Congo est un pays aux dimensions continentales, riche de centaines de communautés. Cette diversité est une force. Mais elle exige un cadre solide.
La question des Banyamulenge ne peut être résolue ni par le rejet systématique, ni par l’acceptation aveugle. Elle doit être tranchée sur des bases juridiques claires :
qui est Congolais selon la loi ?
Qui peut le devenir ?
Et selon quelles procédures ?

Une vérité difficile mais nécessaire
Dire que « les Banyamulenge ne sont pas Congolais » est une affirmation qui appelle à être précisée. Car une nation moderne ne se définit pas uniquement par l’origine ethnique, mais par le droit. Certains peuvent ne pas être Congolais d’origine. Mais ils peuvent le devenir légalement.
D’autres peuvent se revendiquer Congolais sans en respecter les fondements juridiques.
C’est là que se situe la ligne de fracture : entre la légitimité et l’usurpation.

Conclusion : reconstruire sur la vérité
Les nations qui refusent de clarifier leur identité politique s’exposent à des crises permanentes.
Celles qui ont le courage de dire la vérité, même lorsqu’elle est difficile, posent les bases de leur stabilité. La question des Banyamulenge doit être abordée sans passion destructrice, mais sans complaisance non plus. Car au fond, ce débat dépasse une communauté.
Il concerne l’avenir même de la nation congolaise. Une nation forte n’exclut pas.
Mais elle ne se laisse pas non plus définir dans le flou.
Elle établit des règles.
Elle les fait respecter.
Et elle construit son unité sur une vérité assumée.

ZADAIN KASONGO T.

Changement, révision, modification de la Constitution ?

Autant de mots, autant de nuances apparentes, mais au fond, une même interrogation lancinante qui traverse aujourd’hui l’âme politique de la République démocratique du Congo.
Ces vocables, répétés à l’envi dans les débats publics, dans les salons feutrés comme dans les rues bruissantes de Kinshasa, traduisent une tension profonde : celle d’un peuple en quête de refondation, mais aussi d’un pouvoir soupçonné de vouloir se perpétuer. Car derrière les mots se cachent des intentions, et derrière les intentions, des visions parfois irréconciliables.
Dans ce tumulte d’opinions, les avis divergent, souvent avec passion. Chacun revendique la légitimité de sa lecture, surtout lorsque le débat se veut démocratique. Mais l’est-il réellement, lorsque la méfiance s’invite à chaque phrase, lorsque l’histoire récente pèse encore lourdement sur les consciences ?
Ce soir-là, à l’écoute attentive du professeur Bob Kabamba, enseignant à l’Université de Liège, une autre tonalité s’est imposée. Un autre son de cloche, plus grave, presque alarmant. Pour lui, parler de changement, de révision ou de modification de la Constitution ne serait pas un acte anodin, ni même simplement juridique. Ce serait, en réalité, une rupture brutale de l’ordre institutionnel établi.
Dans sa lecture, une telle initiative équivaudrait à déclarer, de fait, la démission de l’ensemble des institutions : le Président de la République, le Gouvernement, le Sénat, et toutes les structures issues de l’actuelle architecture constitutionnelle. En d’autres termes, cela reviendrait à provoquer une sorte de vacance généralisée du pouvoir.
Et dès lors, une question surgit, lourde de conséquences : ne serait-ce pas là une forme déguisée de coup d’État ? Un coup d’État légal, institutionnel, opéré non pas contre le régime en place, mais par lui-même, dans une logique de conservation du pouvoir ?
Car, rappelle le professeur Bob Kabamba, toute l’architecture politique actuelle repose sur la Constitution en vigueur. Toucher à ce socle, c’est ébranler l’édifice tout entier.
Mais faut-il, pour autant, considérer cette Constitution comme intouchable ? Comme un texte sacré, figé dans le marbre du temps, insusceptible de toute évolution ?
Si l’on pousse plus loin la réflexion, une inquiétude émerge : cette loi fondamentale contiendrait-elle en elle-même un piège, une mécanique subtile qui empêcherait toute révision, toute adaptation aux réalités nouvelles ? Une Constitution qui ne peut être réformée sans provoquer un séisme institutionnel est-elle encore au service du peuple, ou devient-elle un carcan ?
Il convient de rappeler que Bob Kabamba lui-même a participé à la rédaction de cette Constitution. Dès lors, certains pourraient voir dans sa position une volonté de défense, voire de justification d’une œuvre à laquelle il a contribué.
D’autres, plus critiques, vont plus loin encore. Ils qualifient cette Constitution d’ouvrage conçu à l’étranger, influencé par des intérêts extérieurs, voire imposé dans un contexte de fragilité nationale. Une thèse lourde, mais qui trouve écho chez ceux qui estiment que certains articles dissimulent mal des concessions faites aux pays voisins, au détriment de la souveraineté nationale.
Dans ce climat de suspicion, la Constitution n’apparaît plus seulement comme un texte juridique : elle devient un symbole. Symbole d’indépendance pour les uns, de dépendance pour les autres.
Face à cela, une frange de la population, se revendiquant des « vrais patriotes », rejette catégoriquement le statu quo. Pour eux, la révision n’est pas une option, mais une nécessité. Une urgence même. Ils appellent de tous leurs vœux à une relecture profonde, à une refondation qui replacerait les intérêts du peuple congolais au centre du pacte républicain.
Ainsi, le débat ne se limite plus à une question de mots. Il touche à l’essence même de l’État, à la légitimité du pouvoir, et à la définition de la souveraineté.
Et dans cette confrontation d’idées, une vérité demeure : une Constitution n’est pas seulement un texte. Elle est le miroir d’un peuple, de ses aspirations, de ses blessures, et de son espérance. Préoccupation essentielle, si non majeure en faveur d’une constitution où se reconnaît le peuple.

ZADAIN KASONGO T.

DICTATURE ET PLURALISME

Il est des mots qui, à force d’être répétés, finissent par perdre leur poids. « Dictature » en est un. On le prononce comme on désigne une évidence, presque une fatalité historique, sans plus s’interroger sur ce qu’il recouvre : non seulement un système, mais une manière d’habiter le pouvoir, de le respirer, de l’imposer aux autres comme une seconde nature.
Sous Mobutu Sese Seko, le Mouvement Populaire de la Révolution ne fut pas simplement un parti. Il fut une atmosphère. Il fallait y entrer pour exister, s’y soumettre pour parler, s’y dissoudre pour survivre. Le citoyen n’était plus un homme libre, mais une voix déjà capturée, une parole déjà prononcée ailleurs. Tout semblait tenir, non par la force seule, mais par cette étrange fatigue des consciences qui finit par confondre l’obéissance avec la paix.
Puis vint Laurent-Désiré Kabila. On crut, un instant, que la chute d’un système suffirait à libérer l’air. Mais le pouvoir, comme certaines plantes, repousse sur ses propres racines. Il n’y eut plus de parti unique au sens strict, et pourtant il n’y eut pas davantage d’espace véritable pour respirer autrement. Le silence changea de forme, non de nature. Il ne s’organisait plus autour d’un appareil, mais autour d’un centre : un homme, une décision, une urgence permanente.

Avec Joseph Kabila, le pays entra dans un âge plus ambigu, et peut-être plus troublant. Le pluralisme fut proclamé, inscrit dans les textes, offert comme une promesse.
Les partis se multiplièrent, les élections revinrent, les discours se diversifièrent. Et pourtant, quelque chose résistait. Comme si la liberté, longtemps tenue à distance, hésitait à s’installer tout à fait. On votait, certes ; mais votait-on toujours librement ? On parlait, mais qui était réellement entendu ? Il y a des pluralismes qui ressemblent à des miroirs : ils renvoient une image de liberté sans en donner la substance.

L’événement que représente l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi ne peut être ignoré. Pour la première fois, le pouvoir a changé de mains sans que le pays bascule dans le fracas. Ce fait, en lui-même, mérite d’être médité. Il marque une brèche dans l’histoire, une possibilité nouvelle. Mais une brèche n’est pas encore un passage. Il reste à savoir si ce mouvement s’enracine, s’il transforme réellement les habitudes du pouvoir, ou s’il ne fait que déplacer les lignes sans en modifier la logique profonde.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non des institutions seulement, mais des mœurs politiques. Un parti unique peut disparaître sans que disparaisse l’esprit qui l’animait. Et inversement, le pluralisme peut exister sans que la liberté s’y reconnaisse.
Entre les deux, il y a cette zone incertaine où se joue l’essentiel : la capacité des hommes et des femmes à dire non, à contester, à ne pas se laisser absorber.
Michel Foucault nous a appris que le pouvoir ne se loge pas seulement dans les palais, mais dans les gestes, les paroles, les silences. Il circule, il s’insinue, il façonne ce que nous tenons pour vrai. Dès lors, le parti unique n’est pas seulement une structure : c’est une tentation permanente de réduire le réel à une seule voix.
On voudrait croire que la pluralité suffit à conjurer ce risque. Mais la pluralité elle-même peut devenir un décor, une façade offerte au regard, si elle ne s’accompagne pas d’une vigilance intérieure, presque morale dans un pays en guerre depuis trente ans. La démocratie ne naît pas seulement des urnes ; elle naît de cette inquiétude qui empêche de s’installer dans l’évidence du pouvoir.
Ainsi, l’histoire politique congolaise, de Mobutu Sese Seko à Félix Tshisekedi, ne se laisse pas enfermer dans une opposition simple entre dictature et liberté. Elle nous rappelle, avec une insistance presque douloureuse, que le contraire du parti unique n’est pas seulement la multiplicité des partis, mais la présence vivante d’esprits libres, ce qui est, sans doute, plus rare et plus fragile.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

TRANSHUMANCE POLITIQUE

Il y a, dans les couloirs étroits de la politique congolaise, une manière particulière de marcher. On ne s’y déplace pas toujours avec l’assurance de celui qui porte une conviction claire, ni avec la fidélité droite de celui qui se sait lié à une cause. Non. On y avance à pas feutrés, presque furtifs, comme dans une maison où les murs ont des oreilles et où chaque porte peut soudain se refermer. Dans ces couloirs saturés de murmures, d’alliances provisoires et de promesses jamais entièrement tenues, certains apprennent très tôt l’art délicat de changer de chemin sans paraître renier leur route.

C’est un mouvement lent, presque imperceptible : un glissement plutôt qu’un saut, une migration plus qu’une rupture. On quitte un camp sans jamais le quitter tout à fait, on rejoint un autre sans y entrer entièrement. La politique africaine a donné à ce phénomène un nom pastoral, presque bucolique : la transhumance. Comme les troupeaux qui, sous le soleil des savanes, quittent une terre devenue sèche pour chercher ailleurs une herbe plus verte, les hommes politiques déplacent leur loyauté selon la direction des pluies du pouvoir. Mais ici, les pâturages ne sont ni d’herbe ni d’eau : ils sont faits de ministères, de commissions parlementaires, de contrats publics, de réseaux d’influence et de la promesse diffuse d’une sécurité matérielle.
Car la transhumance politique n’obéit guère à l’idéologie. Elle ne procède ni d’une conversion doctrinale ni d’une illumination morale. Elle répond à un instinct plus ancien, plus profond : ce désir presque animal de rester à proximité du feu du pouvoir, de sentir encore sous ses doigts la chaleur des décisions qui se prennent, des budgets qui circulent, des nominations qui se négocient dans les salons feutrés de la République. Quitter ce cercle, pour beaucoup, équivaudrait à entrer dans un hiver politique dont peu savent revenir.
La fidélité, dans ce contexte, devient une vertu dangereuse. Elle expose celui qui la pratique à l’isolement, parfois à l’effacement. Aussi préfère-t-on souvent cultiver une fidélité plus prudente : non pas à une idée, mais à soi-même ; non pas à un programme, mais à sa propre survie politique. Les convictions se déplacent alors comme les ombres à la tombée du jour : elles s’allongent, se déforment, changent de direction sans que personne n’ose dire à quel moment exact elles ont cessé d’être ce qu’elles prétendaient être.
Lorsque Félix Tshisekedi franchit, en janvier 2019, le seuil solennel du palais présidentiel, l’histoire politique de la République démocratique du Congo semblait entrer dans une zone d’incertitude. Sa victoire électorale portait les espoirs d’une alternance longtemps attendue. Pourtant, au-dessus de cette victoire planait l’ombre dense du Front Commun pour le Congo, la puissante coalition bâtie autour de l’ancien président Joseph Kabila.

Cette coalition n’était pas seulement une alliance politique : elle était une architecture de pouvoir. Par sa majorité parlementaire, par l’enracinement de ses cadres dans l’administration, dans l’armée, dans les entreprises publiques, elle formait une sorte de citadelle invisible dont les murs semblaient rappeler au nouveau chef de l’État les limites de son autorité. Beaucoup, à l’époque, parlaient d’une cohabitation inédite, presque paradoxale : un président au sommet de l’État, mais entouré d’un appareil politique qui ne lui appartenait pas tout à fait.
Dans ce paysage fragile, la politique congolaise révéla une fois de plus sa capacité à se transformer avec la rapidité d’un fleuve en crue. Car rien, dans ce pays, n’est jamais complètement figé. Les alliances les plus solides peuvent se fissurer en quelques mois, et les fidélités les plus proclamées se dissoudre dans la lente alchimie des intérêts.
Entre la fin de 2020 et l’année suivante, un phénomène discret mais décisif se produisit. Des députés, des sénateurs, des ministres, des cadres politiques qui, jusque-là, se réclamaient du Front Commun pour le Congo commencèrent à se déplacer vers une nouvelle constellation politique : l’Union sacrée de la Nation, plateforme forgée par Félix Tshisekedi pour affirmer sa marge d’action.
Ce mouvement ne fut ni brusque ni spectaculaire. Il prit la forme d’un ruissellement. Ici, un député qui annonce son ralliement. Là, un sénateur qui explique, avec des mots soigneusement pesés, qu’il rejoint « la vision du chef de l’État ». Ailleurs encore, un groupe parlementaire qui se recompose après de longues réunions nocturnes. À mesure que ces déplacements se multipliaient, le Parlement changeait de visage. Les majorités se recomposaient comme les pièces d’un jeu d’échecs que l’on déplacerait lentement, dans un silence chargé d’arrière-pensées.
Peu à peu, l’équilibre des forces se redessina. Le président, jusque-là encerclé par une majorité qui lui était extérieure, vit s’ouvrir devant lui un espace de respiration politique. Les institutions cessèrent d’être un labyrinthe hostile et devinrent un terrain de manœuvre plus favorable.
Pourtant, l’influence des fidèles de Joseph Kabila ne disparut pas comme par enchantement. Dans certains secteurs de l’État, dans certaines administrations, dans les réseaux économiques ou sécuritaires, subsistaient des bastions silencieux où l’ancien pouvoir continuait d’exercer son influence. La transhumance n’efface jamais totalement le passé : elle le déplace, elle le recompose, elle le transforme en une présence diffuse.
Ainsi, la transhumance politique apparaît comme une étrange chorégraphie du pouvoir. Une danse lente, presque invisible, où chacun observe le mouvement des autres avant d’avancer d’un pas. Un ballet d’intérêts où les convictions s’effacent derrière les calculs, où les discours publics servent souvent de voile pudique à des négociations plus discrètes.
Mais il serait trop facile d’y voir seulement une trahison morale ou une faiblesse éthique. Car la transhumance révèle aussi quelque chose de plus profond sur la condition humaine dans les systèmes politiques fragiles. Dans des institutions encore jeunes, où l’alternance reste incertaine et où la sécurité matérielle dépend souvent de la proximité avec le pouvoir, les acteurs politiques apprennent à privilégier la continuité de leur existence sur la rigidité de leurs principes.
La politique devient alors un art de survivre. Un art de se déplacer sans tomber, de changer de rive sans se noyer, de rester dans la lumière sans brûler complètement ses attaches anciennes.
Et l’on comprend, en observant cette danse prudente, que la transhumance politique n’est jamais pure, jamais absolue. Elle est faite d’ambitions, de peurs, d’opportunités, mais aussi d’une certaine lucidité sur la nature du pouvoir. Elle dévoile, derrière les institutions solennelles et les discours de fidélité, cette fragile humanité des acteurs politiques qui, placés devant l’alternative du principe ou de la survie, choisissent souvent, avec un mélange de calcul et de fatalisme, la vie avant l’idée.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

TRIBALISME

Le mot lui-même, avant même d’être défini, arrive chargé d’une lourdeur presque morale. Il circule dans les conversations publiques comme une accusation, parfois comme une explication commode, parfois comme un soupir résigné. Il désigne cette manière de vivre et de gouverner où la loyauté ne naît pas de l’idée abstraite de justice ni du souci de l’ensemble de la communauté nationale, mais d’une appartenance plus intime : le clan, l’ethnie, la famille élargie, tout ce cercle de proximité que le hasard de la naissance dépose autour de chacun comme une enveloppe invisible. Là, la solidarité est immédiate, instinctive, presque charnelle. Mais cette fidélité, qui pourrait être simple attachement humain, devient autre chose lorsqu’elle entre dans le champ du pouvoir : elle se ferme, elle se durcit, elle distribue les privilèges et les exclusions avec la froide précision d’un maître du jeu disposant ses pions sur l’échiquier.

Dans l’histoire politique du Congo, un nom surgit aussitôt dans la mémoire collective : Mobutu Sese Seko. Il se proclamait le père de l’unité nationale, l’artisan d’une nation rassemblée autour d’un même destin. Il parlait d’authenticité, d’identité retrouvée, d’un peuple libéré des divisions coloniales.
Sous l’étendard du parti unique, il affirmait vouloir dissoudre les particularismes dans une grande fraternité nationale. Mais entre les mots et les gestes, une autre logique se dessinait, plus silencieuse, plus concrète.
Car le pouvoir, dans sa réalité quotidienne, se nourrit moins de proclamations que de réseaux. Et ces réseaux, chez lui, trouvaient leur centre dans la proximité : la langue partagée, la région d’origine, les liens de parenté ou d’alliance. Dans l’armée, dans l’administration, dans les services de sécurité, ces lieux où se décide la solidité d’un régime, les postes stratégiques étaient souvent confiés à ceux que le chef reconnaissait comme siens. Cette reconnaissance ne se proclamait pas toujours ; elle se devinait, se murmurait, s’installait dans la routine des nominations et des promotions.
Peu à peu, un climat s’installait dans les couloirs des ministères et dans les casernes. Un mélange de prudence et de méfiance. Les uns se savaient protégés par leur appartenance ; les autres se savaient observés, parfois tolérés, rarement pleinement admis. Ainsi naissait une géographie invisible du pouvoir : une carte faite non de provinces officielles, mais de solidarités implicites. Derrière les portes closes, dans les bureaux où l’on signait les ordonnances et les arrêtés, et dans les camps militaires où l’on murmurait les nouvelles, le ressentiment s’accumulait lentement, comme une eau sombre sous la surface calme d’un fleuve.

Le tribalisme, dans ce contexte, n’est donc pas une simple tendresse pour la terre natale ni une nostalgie des ancêtres. Les peuples ont toujours aimé leurs villages, leurs langues, leurs lignages. Mais lorsqu’il devient un principe de gouvernement, ce sentiment change de nature. Il se transforme en instrument froid : une technique de distribution du pouvoir, une mécanique subtile qui décide qui pourra accéder aux ressources, qui restera au seuil, qui aura droit à la parole et qui devra se contenter d’écouter.
Il devient une architecture de privilèges. Une architecture invisible, mais solide : elle hiérarchise, elle enferme, elle contraint. Elle tisse la société de lignes de fracture que les discours officiels s’efforcent ensuite de nier.
Et pourtant, face à cette logique d’appartenance, une autre idée se lève — plus fragile peut-être, mais plus ambitieuse : celle de l’inclusion. La citoyenneté, dans cette perspective, ne découle plus du sang ni du clan. Elle repose sur un principe plus abstrait et plus exigeant : l’égalité devant la loi. Dans cette logique, la reconnaissance politique ne regarde plus l’origine de l’homme ou de la femme, mais son statut de sujet. L’État ne demande plus : « De qui es-tu le fils ? » mais plutôt : « Quels sont tes droits ? » Ce déplacement peut sembler modeste, mais il bouleverse toute l’économie du pouvoir. Car il remplace les fidélités particulières par une norme commune. Ce projet n’est pas une pure utopie morale. C’est aussi une stratégie de gouvernement. Il s’agit de substituer aux réseaux de loyauté personnelle une autre forme de cohésion : une cohésion fondée sur la participation civique, sur la confiance dans des règles partagées. Là où la parenté organisait les solidarités, la loi prétend désormais organiser la coexistence.
Mais cette universalité n’abolit pas le pouvoir. Elle le reconfigure seulement. Là où le tribalisme imposait la contrainte de l’appartenance, cette obligation tacite d’être fidèle aux siens, l’égalité impose la contrainte du droit. Dans les deux cas, le pouvoir travaille à produire des citoyens gouvernables : les uns par la fidélité, les autres par la règle.
Ainsi, la question fondamentale n’est peut-être pas de choisir naïvement entre la fidélité ethnique et la citoyenneté universelle. La réalité politique est plus complexe, plus mouvante. Les deux logiques coexistent, se combattent, parfois se mêlent dans les pratiques quotidiennes du pouvoir. Elles façonnent les institutions, les carrières, les alliances, les méfiances. Elles dessinent, dans l’ombre des constitutions, la véritable physionomie de l’État.
Comprendre le tribalisme, ce n’est donc pas seulement dénoncer une dérive morale. C’est observer comment les sociétés organisent la confiance et la peur, la proximité et la distance, la justice et le privilège. Et c’est, au fond, poser une question plus vaste : comment une communauté humaine parvient-elle à se reconnaître comme nation, lorsque les fidélités les plus anciennes, celles du sang, de la langue, de la mémoire, continuent de murmurer au cœur même de la politique ?


José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

ÉCRIRE LE CONGO

Il y a des livres qui prétendent éclairer une nuit et qui, ce faisant, révèlent surtout la profondeur de l’ombre qu’ils traversent. L’essai de Locha Mateso intitulé Écrire le Congo : de Conrad à Césaire, paru en 2023 chez l’éditeur parisien L’Harmattan, appartient peut-être à cette catégorie. On l’ouvre avec l’espoir d’assister à la naissance d’une généalogie des discours qui ont fait du Congo une métaphore universelle de la nuit humaine. On en sort avec le sentiment d’avoir parcouru un dossier d’instruction très soigneusement constitué, mais dont le juge aurait oublié de prononcer la sentence.
Le projet est pourtant séduisant. L’auteur rassemble autour du Congo quelques textes devenus presque mythiques : Heart of Darkness de Joseph Conrad, le mordant King Leopold’s Soliloquy de Mark Twain, le tour inquiétant de Voyage au Congo par André Gide, puis les grandes fresques théâtrales de Aimé Césaire. Quatre stations d’un même chemin où l’Europe, fascinée par sa propre conscience, se penche sur le fleuve Congo comme on se penche sur un miroir obscur.
Car c’est bien cela qui frappe : le Congo apparaît moins comme un pays que comme un symbole. Il est le théâtre où l’Occident contemple son crime, sa honte, sa compassion tardive. L’ouvrage restitue avec une érudition irréprochable l’arrière-plan historique : la campagne internationale contre les atrocités commises sous le Congo Free State de Léopold II, les enquêtes opiniâtres de Edmund Dene Morel et les rapports accablants de Roger Casement. Tout cela est rappelé avec précision, presque avec ferveur. On sent l’historien appliqué qui veut rendre justice aux témoins.

Mais une question demeure, obstinée comme une braise sous la cendre : pourquoi le Congo est-il encore, dans ce livre même qui prétend l’étudier, surtout raconté par les autres ?

Ce paradoxe n’est pas seulement méthodologique ; il est presque moral. Le Congo continue d’exister à travers les voix qui l’ont dénoncé, décrit, pleuré, rarement à travers celles qui l’habitent. Comme si l’histoire littéraire reproduisait, malgré elle, l’ancien dispositif colonial : un pays observé, commenté, interprété depuis l’extérieur.
L’auteur invoque une raison : la littérature congolaise serait tardive, peu abondante. On pourrait discuter cette affirmation. Mais ce qui frappe davantage est le silence qui entoure d’autres formes de parole. La littérature ne vit pas seulement dans les livres publiés à Paris ou à Bruxelles. Elle respire aussi dans les théâtres improvisés, dans la poésie dite à haute voix, dans les langues que les bibliothèques ignorent. Là, pourtant, circulent des figures, des fantômes, des colères.
Prenons l’ombre de Patrice Lumumba. L’essai s’étonne de sa relative absence dans la littérature congolaise. Mais cette absence est-elle réelle ou simplement le produit d’un regard qui cherche Lumumba dans les livres consacrés plutôt que dans la mémoire vivante des rues et des scènes populaires ? Il arrive que les bibliographies soient des miroirs trompeurs.
Et puis vient la thèse finale du livre : celle d’une sorte de réserve congolaise devant l’écriture de la violence. Selon l’auteur, les écrivains hésiteraient à affronter frontalement les tragédies qui ont marqué leur histoire.
Hypothèse troublante, mais peut-être trop rapide. On pourrait retourner la question : que devient l’écriture lorsque la tragédie n’est pas encore terminée ? Comment raconter une guerre qui n’a pas cessé de brûler ? La mémoire suppose un recul, une distance, presque une paix intérieure. Or certaines blessures du Congo demeurent ouvertes, comme ces fleuves qui ne trouvent jamais la mer.
Peut-être alors que ce que l’on appelle silence est simplement une autre forme de parole. Une parole oblique, prudente, parfois ironique. Une parole qui se détourne de la violence pour ne pas lui offrir un triomphe de plus.
Au fond, ce livre pose une question immense sans parvenir tout à fait à la résoudre : comment un pays écrit-il l’histoire de ses propres ténèbres lorsque d’autres l’ont déjà racontée à sa place ?
Question vertigineuse. Et qui dépasse la littérature. Elle touche à cette chose fragile qu’on appelle la mémoire d’un peuple, mémoire lente, hésitante, parfois silencieuse, mais qui, un jour ou l’autre, trouve toujours une voix.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

AUDITOIRES BONDÉS

Les auditoires sont pleins. Pleins à craquer. Et l’on feint de n’y voir qu’un simple problème de places, une question de bancs et de murs, comme si l’université souffrait seulement d’une insuffisance de béton. Mais quiconque a déjà pénétré dans l’un de ces amphithéâtres surchargés sait que la question est autrement plus grave : ce n’est pas seulement l’espace qui manque, c’est la respiration même du savoir.

Imaginez un auditoire prévu pour deux cents étudiants. Les architectes l’avaient pensé avec cette prudence tranquille des gens qui croient encore qu’un étudiant doit pouvoir voir le tableau et entendre la voix de son professeur. Or ils sont huit cents. Huit cents corps, huit cents souffles, huit cents regards qui cherchent un point d’appui dans la parole professorale. Certains restent debout contre les murs. D’autres s’installent dans les escaliers, s’agrippent aux rebords des fenêtres, s’asseyent sur des sacs ou sur le sol froid. On s’entasse avec cette résignation patiente des foules qui espèrent malgré tout recevoir quelque chose.

La leçon commence. Ou plutôt elle tente de commencer. La voix de l’enseignant s’élève, se perd, revient en écho contre les parois. Les premiers rangs entendent encore. Les derniers devinent seulement qu’un savoir circule quelque part, comme une rumeur lointaine. Entre les deux, il y a cette mer humaine où l’attention se dilue, où l’esprit, faute d’espace pour se tenir droit, finit par se recroqueviller.

Il faut avoir observé ces visages pour comprendre ce que signifie réellement un auditoire bondé. L’étudiant venu avec l’espoir d’apprendre se retrouve pris dans une foule où l’étude devient presque un acte d’endurance. Il se penche, il se tord, il cherche un angle pour apercevoir une phrase inscrite au tableau. Il tend l’oreille comme on écoute une confidence dans un marché bruyant. Et pourtant il reste. Tous restent. Car derrière cette promiscuité se cache encore une foi obstinée : celle qui pousse les jeunes gens à croire que le savoir, même fragmentaire, même mal transmis, vaut toujours la peine d’être poursuivi.

Mais ce spectacle devrait inquiéter. Une université qui entasse ses étudiants comme une foule dans une gare aux heures de départ dit quelque chose de son époque. Elle révèle un déséquilibre silencieux entre le désir d’apprendre et les moyens de l’accueillir. L’accès aux études s’est élargi — et c’est une conquête précieuse — mais les murs, eux, n’ont pas suivi la même croissance que les ambitions.

On dira que ces foules étudiantes sont le signe d’une vitalité intellectuelle. Peut-être. Mais une vitalité qui ne trouve pas d’espace pour se déployer risque de se transformer en fatigue, puis en indifférence. Le savoir exige un certain silence, une certaine distance entre les corps pour que les esprits puissent se rencontrer.

Ainsi, derrière l’image presque banale des auditoires bondés se cache une question plus profonde : celle du respect accordé à l’acte d’enseigner et à l’acte d’apprendre. Car l’université ne devrait pas être ce lieu où l’on survit à un cours, mais celui où l’on découvre, dans la clarté d’une parole audible et dans l’espace d’une pensée partagée, la possibilité même de comprendre le monde.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

BIDONVILLE

En traversant la zone orientale de la capitale de la RDC, on prononce le mot « bidonville » comme on referme une porte trop vite sur une réalité embarrassante. Le terme paraît simple : un quartier d’habitations précaires, né de la pauvreté, du surpeuplement et d’une urbanisation qui n’a pas su, ou pas voulu, prévoir l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants. Pourtant, derrière ce mot se cache une question plus grave : celle de la manière dont une ville accepte — ou refuse — une partie de ses propres habitants.

À la périphérie de Kinshasa, il existe des quartiers où l’électricité hésite, où l’eau potable se fait attendre, où les maisons semblent pousser comme des herbes obstinées entre la poussière et la tôle. Ce ne sont pas seulement des lieux pauvres. Ce sont des lieux où la ville révèle ce qu’elle voudrait parfois dissimuler : l’inégalité de ceux qui l’habitent.

Car une ville n’est jamais un simple arrangement de routes et de bâtiments. Elle est aussi une manière d’ordonner les vies. On y trace des avenues comme on trace des lignes de conduite. On y construit des quartiers comme on établit des hiérarchies silencieuses. La planification urbaine prétend apporter la sécurité, la circulation fluide, la rationalité. Elle organise l’espace, mais elle organise aussi, discrètement, les destinées.

Dans ces zones planifiées, tout semble prévu : les routes, les services, les distances entre les maisons. L’ordre rassure. Il donne l’illusion que la ville veille sur ceux qui y vivent. Mais cette même organisation dessine en creux les lieux où l’ordre ne s’est pas rendu. Là apparaissent les quartiers informels, ces fragments de ville qui n’étaient pas inscrits dans les plans.

Il serait pourtant trop facile d’y voir seulement le désordre. Là où les institutions sont absentes, les habitants inventent d’autres règles. Les solidarités se nouent, les voisinages s’organisent, les vies se soutiennent. La ville officielle regarde ces quartiers comme une anomalie ; eux, pourtant, témoignent de la persévérance humaine à habiter le monde malgré les obstacles.

Ainsi la ville révèle son secret : elle n’est jamais entièrement maîtrisée. Les plans des urbanistes dessinent une ville idéale ; les habitants, par leurs nécessités et leurs espérances, en fabriquent une autre. Entre les deux s’étend ce territoire incertain où la pauvreté, l’ingéniosité et la dignité humaine se rencontrent.

Le bidonville, en ce sens, n’est pas seulement un problème d’urbanisme. Il est un miroir. Il renvoie à la ville l’image de ce qu’elle préfère souvent ne pas voir : que l’ordre qu’elle célèbre repose parfois sur l’exclusion silencieuse de ceux qui vivent à ses marges. Et il suffit d’y penser un instant pour comprendre que ce miroir nous concerne tous.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.