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LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (5)

« N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Dans le silence des villages comme dans le tumulte des villes congolaises, certains proverbes surgissent comme des éclats de pensée venus d’un autre âge. Celui-ci, paradoxal et presque vertigineux, renverse l’ordre habituel des désirs humains : « N’envie pas les morts, ce sont les morts qui t’envient ardemment. » À la première lecture, il trouble. À la seconde écoute, il instruit. À la troisième, il déstabilise toute certitude sur la vie, la mort et le désir.

Dans l’imaginaire courant, les morts sont souvent perçus comme des figures de repos, de délivrance ou même de bonheur silencieux. Les vivants, écrasés par les souffrances quotidiennes, peuvent être tentés de les envier : la paix du tombeau semble parfois préférable au poids des responsabilités, des injustices et des épreuves.
Cette première lecture du monde installe une hiérarchie implicite : la mort serait un refuge, un état supérieur de tranquillité. Ainsi, l’envie circule du vivant vers le mort. Le proverbe commence donc par corriger cette illusion : « N’envie pas les morts ». Il déconstruit une tentation existentielle dangereuse, celle de croire que l’absence de vie équivaut à un gain.

Mais le proverbe ne s’arrête pas à cette mise en garde. Il opère un renversement radical : « ce sont les morts qui t’envient ardemment. »

Ici, la parole proverbiale quitte le domaine du visible pour entrer dans celui du symbolique. Elle prête aux morts une conscience, un regard, presque une nostalgie. Les morts ne seraient pas dans le bonheur de l’achèvement, mais dans une forme de manque : ils envieraient les vivants.

Pourquoi ? Parce que vivre, malgré les douleurs, c’est encore pouvoir agir, transformer, aimer, corriger ses erreurs, parler, réparer, espérer. La vie devient alors un espace de possibilités que la mort a définitivement fermé.

Ainsi, le proverbe inverse la direction du désir : ce n’est plus le vivant qui aspire à la mort, mais la mort qui désire la vie non pas comme une existence biologique, mais comme une puissance d’action.

De cette tension naît une leçon philosophique implicite : la vie, même difficile, reste un privilège d’agir et de devenir. Le proverbe ne nie pas la souffrance humaine, mais il la replace dans une économie plus vaste du sens.
La véritable sagesse ne consiste donc ni à glorifier la mort ni à la craindre, mais à reconnaître la valeur irremplaçable du temps vivant. En affirmant que les morts envient les vivants, le proverbe transforme la douleur en appel à la responsabilité : chaque instant vécu devient un espace de possibilité à ne pas gaspiller.

Il s’agit moins d’un optimisme naïf que d’une pédagogie de la conscience : vivre n’est pas seulement survivre, c’est encore pouvoir choisir, corriger, créer.

Ce proverbe, en apparence simple, fonctionne comme une machine dialectique. Il part d’une tentation (envier la mort), la renverse (la mort envierait la vie), puis en extrait une morale implicite : la vie, même fragile, demeure un champ d’action irremplaçable.
Ainsi, la parole proverbiale ne décrit pas seulement le monde : elle le reconfigure. Et dans ce renversement subtil, elle nous rappelle que le plus grand danger n’est peut-être pas de mourir, mais d’oublier la valeur de vivre.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le verbe et le masque !

Depuis quelque temps, chaque sortie médiatique de Paul Kagame semble agir comme une pierre jetée dans l’eau trouble de la géopolitique africaine et internationale. Les cercles d’analystes s’animent, les amphithéâtres de science politique bruissent, et les experts — politologues, chercheurs, observateurs avertis — tendent l’oreille. Mais ce n’est point tant pour applaudir une vision éclairée que pour ausculter une parole devenue, au fil du temps, matière à controverse, sinon à inquiétude.

Les interventions se multiplient, se superposent, s’intensifient. Et la plus récente, celle d’il y a à peine deux jours, n’a pas échappé à ce nouveau tribunal de la conscience critique. Chaque phrase y a été disséquée, chaque silence interrogé, chaque inflexion soupçonnée.
Car il n’est nul besoin d’être un analyste chevronné pour percevoir, derrière l’impassibilité presque sculpturale du visage, une forme de rigidité calculée. La mimique est contenue, presque figée ; le propos, quant à lui, semble parfois s’envelopper d’un flou subtil, comme si la clarté était devenue un luxe inutile. Ainsi parle l’homme fort de Kigali : avec une assurance qui frôle l’inébranlable, mais dont les contours interrogent. Oui quand Kigali parle, l’Afrique s’interroge. Car on voit le masque qui perturbe le verbe.
L’opinion congolaise, un instant bercée d’espérance, avait cru à la promesse du respect des engagements issus des Accords de Washington. Ces accords, signés il y a un peu plus d’un mois, prévoyaient notamment le retrait des troupes rwandaises de l’Est de la République démocratique du Congo.
Ce fut une joie brève, presque fragile — semblable à une éclaircie dans un ciel d’orage.
Car très vite, le discours a changé de ton. D’un revers de verbe, tout semble avoir été remis au point de départ. Le refus est désormais explicite : Kigali ne quittera pas le sol congolais. Et pour justifier cette position, le Président rwandais invoque une logique sécuritaire élargie, affirmant le droit de défendre ses frontières… jusqu’à vingt kilomètres à l’intérieur du territoire congolais.
Un argument qui, à bien des égards, rappelle ces situations du quotidien où la force s’habille de nécessité. Comme ce voisin qui, sous prétexte de protéger sa clôture, s’autorise à empiéter sur le jardin d’autrui — redessinant les limites selon son seul intérêt.
Dans ses déclarations, Paul Kagame estime ces mesures injustes, déséquilibrées, trop favorables à Kinshasa. Il rejette même, sans détour, tout lien contraignant avec les accords signés. Une posture qui laisse perplexe : que vaut une signature si elle peut être effacée par la seule volonté de celui qui l’a apposée ?
Dans le même souffle, Kigali accuse le gouvernement de Félix Tshisekedi de passivité face aux exactions des FDLR, groupe armé hostile au Rwanda. Mais, paradoxe troublant, il ne voit aucune contradiction à tolérer — voire faciliter — les mouvements de Joseph Kabila, aujourd’hui figure d’opposition déclarée et, selon Kinshasa, acteur de déstabilisation.
Là encore, l’exemple éclaire le propos : c’est comme condamner l’incendie chez soi tout en alimentant les braises chez le voisin. Une logique à géométrie variable, où les principes s’adaptent aux intérêts du moment.
En filigrane, un message semble se dessiner, presque sans détour :
« Faites ce que je dis, mais ne faites ni ce que je fais, ni comme je le fais. »
Ainsi se construit une diplomatie où la revendication devient un monopole, et où la sécurité — notion pourtant universelle — se réduit à une priorité unilatérale : celle du Rwanda, de son Président et de son régime.
Mais à trop jouer avec les lignes, ne risque-t-on pas de jouer avec le feu ? À user de subterfuges pour déstabiliser ses interlocuteurs, ne finit-on pas par s’exposer soi-même à l’isolement ?
L’épisode de la protection accordée à Joseph Kabila, pourtant condamné à mort par la justice de Kinshasa, en est une illustration troublante. Il révèle une réalité brutale des relations internationales : les alliances ne sont pas toujours morales, elles sont souvent stratégiques.
Comme le dit un proverbe revisité :
les amis de nos amis sont nos amis… mais les ennemis de nos ennemis ne deviennent jamais innocents pour autant.
Kinshasa gagnerait à méditer cette équation, non pour céder à la suspicion permanente, mais pour affiner sa lecture des rapports de force. Car dans ce jeu d’échecs régional, chaque mouvement compte, chaque silence pèse, chaque alliance interroge.
Et au bout de cette réflexion surgit une question, presque provocante, mais révélatrice du trouble ambiant :
Joseph Kabila est-il encore pleinement inscrit dans le destin congolais, ou est-il devenu une pièce sur un échiquier plus vaste ?

ZADAIN KASONGO T.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE (4)

« Sois fort comme une fourmi blanche, comme un marteau, comme un fer de la forge. »

On dirait une injonction simple, presque rude, lancée à la manière de ces paroles anciennes qui ne s’embarrassent ni d’explication ni de précaution. Mais à mesure que je la rumine — car certains proverbes ne se comprennent qu’à force d’être mâchés intérieurement — il me semble qu’elle dissimule une inquiétude plus qu’elle ne propose un repos. Elle ne dit pas ce qu’est la force ; elle trahit, plutôt, notre embarras à la définir.

Car enfin, quelle étrange alliance que celle de ces trois figures : la fourmi blanche, le marteau, le fer de la forge. Rien ne les rapproche, sinon le mot « force » que nous leur plaquons, comme pour conjurer une dispersion plus profonde. C’est que nous voulons croire à une unité de la puissance humaine, là où il n’y a peut-être qu’un conflit de postures, une oscillation jamais résolue.

La fourmi blanche d’abord. Qui songerait à voir en elle une image de force, sinon celui qui a surpris son œuvre secrète ? Elle ne s’annonce pas, ne revendique rien, ne laisse derrière elle que la ruine lente, presque honteuse, des choses que nous pensions durables. Elle travaille dans le silence, et ce silence est peut-être ce qui nous trouble le plus. Nous vivons dans le culte de l’éclat, du visible, de l’acte qui se montre ; elle, au contraire, nous enseigne une efficacité sans témoin. Être fort comme elle, ce serait consentir à n’être rien aux yeux des autres, à laisser croire que rien ne se passe, alors même que tout se transforme. Mais qui, parmi nous, accepte une telle modestie ? Et surtout, qui ne soupçonne pas, dans cette patience, une tentation de fuite, comme si ne pas affronter devenait une manière élégante de capituler ?

Vient ensuite le marteau. Avec lui, plus d’ambiguïté : la force se fait entendre. Elle frappe, elle tranche, elle impose. On pourrait croire qu’enfin nous touchons à une vérité simple, presque rassurante. Le marteau ne doute pas. Il ne ruse pas. Il ne s’excuse pas. Il agit. Et pourtant, cette clarté même finit par inquiéter. Car le geste qui frappe est aussi celui qui simplifie. Il ne connaît ni la nuance ni la résistance intérieure des choses. Il transforme, certes, mais en écrasant ce qui ne cède pas immédiatement. Combien de fois avons-nous pris pour de la force ce qui n’était que l’impatience de conclure, le refus de comprendre, la hâte de réduire le réel à ce que nous pouvions en saisir d’un coup ?

Et puis il y a le fer de la forge. Celui-là, au moins, porte en lui une histoire. Il n’est pas né fort ; il l’est devenu. Il a connu le feu, la contrainte, les coups répétés, peut-être même une forme de violence qu’on n’ose plus nommer. Sa solidité est le souvenir de ces épreuves. Nous aimons cette image, parce qu’elle donne un sens à la souffrance : elle promet que rien n’est perdu de ce qui nous a meurtris, que tout peut se convertir en résistance. Mais là encore, une gêne subsiste. Car le fer, une fois forgé, se ferme. Il acquiert une dureté qui peut le sauver ou le condamner. À force d’avoir été formé, il devient parfois incapable de se déformer encore. Et l’on se demande si cette force-là n’est pas aussi une prison.

Ainsi, ce proverbe que l’on croyait limpide nous place devant une alternative sans cesse reconduite : faut-il s’effacer pour durer, frapper pour exister, ou se laisser transformer pour résister ? Et surtout, comment être tout cela à la fois sans se perdre ?

Je me méfie des synthèses trop rapides. Il est tentant de dire que la véritable force consiste à combiner ces trois modèles, à passer de l’un à l’autre selon les circonstances. C’est là une sagesse que l’on répète volontiers, parce qu’elle ne nous oblige à rien de précis. Mais dans la vie réelle, les choses ne se disposent pas avec une telle docilité. Nous sommes rarement libres de choisir notre manière d’être forts. Il y a en chacun de nous une pente secrète : les uns se réfugient dans la patience, les autres dans l’action, d’autres encore dans une rigidité acquise au prix de leurs blessures.

Et peut-être faut-il accepter cette imperfection. Peut-être la force humaine n’est-elle jamais qu’un équilibre instable, toujours menacé, toujours à reprendre. Le proverbe, dès lors, ne nous donnerait pas une règle, mais un miroir, un miroir où se reflètent nos contradictions, nos illusions, et cette obstination à vouloir être fort sans savoir très bien de quelle force nous parlons.

Au fond, ce qui me frappe dans cette parole ancienne, ce n’est pas ce qu’elle affirme, mais ce qu’elle laisse en suspens. Elle nous convoque à une exigence sans nous en donner la clé. Et c’est peut-être cela, sa vérité la plus profonde : nous rappeler que la force, comme toute chose humaine, n’est jamais donnée, jamais acquise, jamais simple, mais toujours à interroger, jusque dans ses formes les plus familières.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE BIEN COMMUN : ENTRE PAROLE ET ÉPREUVE

On le retrouve partout : dans les discours officiels à Kinshasa, dans les déclarations solennelles des ministres, dans les promesses répétées depuis l’indépendance de 1960 jusqu’aux alternances politiques récentes. Le « bien commun » s’y prononce avec gravité, comme un mot hérité, presque sacré. Mais dans le tumulte quotidien de la République, qui y croit encore sans réserve ? Et surtout, qui y consent réellement ?
Car enfin, regardons autour de nous. Dans les rues, dans les administrations, dans les circuits économiques formels et informels, ce qui organise la vie collective semble moins relever d’un idéal partagé que d’une négociation permanente d’intérêts particuliers. Le bien commun, dans ce contexte, prend souvent l’allure d’un voile posé sur des pratiques où dominent le clientélisme, la survie individuelle et la captation des ressources. Il devient une langue officielle qui ne correspond plus à la grammaire réelle des comportements.
Il sert, en effet. Il sert à légitimer des décisions politiques parfois éloignées des besoins essentiels des populations : accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation ou à la sécurité. Il sert à justifier des projets dont les bénéfices se concentrent dans des cercles restreints.

À force d’être invoqué sans être incarné, le « commun » se rétrécit : il n’est plus l’horizon de tous, mais l’argument de quelques-uns, élargi par le discours pour mieux masquer son étroitesse. Faut-il alors conclure que le bien commun, en RDC, n’est qu’un mythe, une fiction utile au maintien des apparences ? Ce serait céder à une forme de désenchantement trop rapide, presque dangereux.

Car il suffit d’observer les moments de crise pour comprendre que cette idée, même affaiblie, continue de structurer en profondeur les attentes sociales. Lors des catastrophes, des conflits ou des mobilisations citoyennes, quelque chose ressurgit : une exigence implicite de justice, de solidarité, de partage. Dans ces instants, le bien commun cesse d’être un mot pour redevenir une attente brûlante. Il réapparaît là où l’État faillit, mais où la société refuse encore de se dissoudre. Sans lui, en effet, que resterait-il ? Une juxtaposition d’intérêts concurrents dans un espace déjà fragilisé par l’histoire coloniale, les guerres, et les tensions économiques. Une société sans bien commun ne serait plus qu’un territoire habité, mais non partagé, un lieu de coexistence sans communauté. Et cela, même les plus sceptiques semblent le pressentir.

Ainsi, en RDC, le bien commun vit dans une contradiction permanente : il est à la fois discrédité dans les pratiques et indispensable dans les représentations. On n’y croit plus tout à fait, mais on ne peut pas s’en passer. Il agit comme une frontière invisible entre le chaos pur et une forme minimale d’ordre collectif.
Et pourtant, il existe des éclats. Des gestes discrets, souvent invisibles aux grandes scènes politiques : des citoyens qui refusent la corruption, des communautés qui s’organisent pour maintenir une école ou un dispensaire, des individus qui renoncent à un avantage personnel pour préserver un équilibre fragile. Ces exceptions, dans leur modestie même, révèlent que le bien commun n’est pas totalement éteint, seulement dispersé, fragile, menacé.
Il faut donc se garder de deux illusions dans le contexte congolais : croire que le bien commun existe déjà, inscrit dans les institutions, ou affirmer qu’il n’existe pas du tout. Il est plutôt ce qui manque à l’État et ce qui oblige la société. Il n’est pas donné ; il est à construire, sans cesse, contre les forces qui le dissolvent.
En RDC, plus qu’ailleurs peut-être, le bien commun ne descend pas des principes : il dépend des renoncements concrets, renoncer à détourner, à privilégier son clan, à instrumentaliser le pouvoir, et des fidélités silencieuses à une idée exigeante de la communauté.
Mythe, sans doute, lorsqu’il est invoqué pour masquer les fractures. Horizon, certainement, dès lors qu’il devient une exigence qui juge les pratiques réelles.
Et au fond, ce qui dérange dans la RDC, ce n’est pas tant que le bien commun soit inaccessible, mais qu’il exige une transformation profonde des comportements, une conversion lente, difficile, presque contraire aux logiques de survie qui dominent encore.
C’est peut-être là que se joue son avenir : non dans les discours qui le célèbrent, mais dans les renoncements qu’il réclame.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES (3)

« Seule la poule qui erre attrape la vermine à manger. » Ce proverbe traduit du ciluba semble sourire de sa propre modestie. On croirait une observation distraite, presque paysanne, et c’est déjà une leçon pour notre orgueil d’hommes pressés. Nous aimons la sécurité. Nous nous installons, nous clôturons, nous organisons nos existences comme des enclos bien tenus, persuadés que la stabilité nous préservera du manque. Mais la vie, elle, ne se laisse pas enfermer. Elle exige que l’on se déplace, que l’on cherche, que l’on accepte de ne pas savoir où l’on trouvera sa subsistance matérielle ou spirituelle. Il y a dans cette « errance » une nécessité presque rude : celui qui ne sort pas de lui-même finit par se dessécher. On ne découvre rien en restant immobile, sinon l’étendue de sa propre peur.
Et pourtant, il y a quelque chose d’inquiétant dans cette image. Car, enfin, la poule qui erre s’expose. Elle quitte la proximité rassurante du foyer, elle s’aventure dans un monde où tout peut la menacer. Faut-il donc se perdre pour vivre ? Cette agitation que l’on nomme quête n’est-elle pas parfois une fuite ? Nous connaissons ces existences dispersées, toujours en mouvement, incapables de s’attacher à une terre, à une tâche, à un être. Elles cherchent sans trouver, ou plutôt elles trouvent sans jamais retenir. Leur errance n’est plus féconde : elle devient une fatigue.

Ainsi, le proverbe nous place devant une vérité plus exigeante qu’il n’y paraît. Il ne nous dit pas : « Errez ». Il nous dit : « Cherchez ». Ce n’est pas la dispersion qui nourrit, mais une certaine manière d’aller au-devant du monde, avec vigilance, avec patience. La poule qui trouve de quoi manger n’est pas celle qui court en tous sens, mais celle qui sait où gratter, qui reconnaît, sous la poussière, ce qui peut la nourrir.
Peut-être est-ce là, au fond, la condition humaine : sortir de soi sans se perdre, s’exposer sans se dissoudre, consentir au risque sans renoncer à la fidélité. Il faut bien quitter l’abri pour vivre, mais encore faut-il savoir y revenir, ou du moins ne pas oublier qu’il existe.

Car l’errance, livrée à elle-même, n’est qu’un vertige. Mais tenue en laisse par une exigence intérieure, elle devient une voie étroite, incertaine, mais parfois féconde où l’homme apprend, en cherchant sa subsistance, à se chercher lui-même.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE

Il y a, dans ce proverbe traduit du ciluba : « Chargez-vous d’une chose, ainsi le poids sera à votre mesure », une vérité qui ne s’offre pas d’emblée, mais qui se découvre à mesure que l’on avance dans la vie, comme ces sentiers étroits qui ne révèlent leur horizon qu’au marcheur patient.
Nous vivons à une époque qui nous disperse. Chacun veut tout embrasser, tout porter, tout dire, et finit par ne rien tenir. Alors cette parole ancienne vient comme un rappel presque sévère : choisis, limite-toi, accepte de ne pas être partout. Il y a une dignité dans le fait de se charger d’une seule chose. Celui qui concentre ses forces ne les dilapide pas ; il creuse, il approfondit, il s’enracine. Et l’on pourrait croire que le poids devient plus léger simplement parce qu’il est unique, comme si l’âme, délivrée du tumulte, retrouvait enfin sa juste respiration.

Mais cette sagesse, si l’on n’y prend garde, peut devenir une ruse. Car, enfin, qui choisit vraiment son fardeau ? Il est des charges qui s’imposent à nous avec la brutalité des événements : une famille à soutenir, une injustice à combattre, une époque qui exige plus qu’elle ne demande. On ne se « charge » pas toujours ; souvent, on est chargé. Et alors, cette belle mesure que promet le proverbe se fissure. Le poids déborde, écrase, dément toute prévision.
Plus encore : se limiter à une seule tâche peut dissimuler une prudence inquiétante. On se protège sous le prétexte de la mesure. On se retranche derrière une responsabilité bien circonscrite pour ne pas affronter l’appel plus vaste, plus risqué, qui exige de nous davantage que ce que nous croyions pouvoir donner. Il y a des fidélités qui rassurent, mais qui enferment.
Et pourtant, il serait trop simple de rejeter la leçon. Car la vérité de ce proverbe n’est ni dans la restriction ni dans l’excès. Elle est dans ce mouvement intérieur par lequel l’homme apprend à porter ce qu’il n’aurait pas cru pouvoir porter. La mesure ne précède pas l’épreuve ; elle en naît. On commence par une charge humble, presque à hauteur d’homme, et c’est en la portant, parfois avec fatigue, parfois avec révolte que l’on découvre en soi une force ignorée.
Ainsi, le poids devient « à votre mesure » non parce qu’il a été calculé, mais parce qu’il vous a transformé, souvent malgré vous.
Il y a là une leçon discrète, presque austère : ne cherchez ni à tout fuir ni à tout embrasser. Acceptez de porter, d’abord, ce qui est à votre portée non pour vous y enfermer, mais pour apprendre, dans cette fidélité première, à devenir capable de plus.
Car la vraie mesure de l’homme, au fond, n’est jamais celle qu’il se donne au départ. Elle est celle que la vie, patiemment, douloureusement parfois, finit par lui arracher.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LE POLITIQUE FACE AU RELIGIEUX

Il y a, au cœur du drame congolais, une étrange familiarité entre le politique et le religieux : ils se querellent comme deux frères qui ne peuvent ni vivre ensemble ni se séparer tout à fait. L’un prétend organiser le pays, l’autre prétend sauver les âmes. Et chacun, au fond, convoite l’homme entier.
On voudrait croire que le politique, enfin délivré des tutelles invisibles, pourrait gouverner seul, dans la clarté des lois et la rigueur des institutions. Mais que valent ces institutions lorsqu’elles chancellent ? Que devient l’autorité lorsque le peuple n’y reconnaît plus qu’une façade ? Depuis la longue nuit inaugurée sous Mobutu Sese Seko, et prolongée par des crises à répétition, le pouvoir congolais n’a cessé de chercher un apaisement qui lui échappe, comme une eau qu’on tente de saisir à mains nues.
Alors le religieux s’avance. Non pas toujours avec humilité. Il lui arrive d’avoir la voix trop assurée de ceux qui se croient porteurs de vérité, mais avec cette force singulière d’être encore écouté.

Lorsque l’État se tait, ou ment comme à l’époque récente de Joseph Kabila, ou se dérobe, il reste ces voix des Églises de réveil, qui, du haut des chaires ou au milieu des foules, rappellent ce que gouverner devrait signifier. En certaines heures graves, elles ont parlé comme parlent les consciences inquiètes : sans pouvoir contraindre, mais avec ce poids étrange des paroles que l’on n’ose pas tout à fait ignorer.

Et pourtant, il faut se méfier de cette consolation. Car le religieux, s’il devient pouvoir, cesse d’être cette voix libre qui dérange. Il s’alourdit, il s’institutionnalise, il pactise et bientôt, il n’est plus qu’un pouvoir parmi d’autres, exposé aux mêmes corruptions, aux mêmes compromissions. Le prophète, dès qu’il s’assied sur le trône, oublie parfois qu’il parlait au nom d’une exigence qui le dépassait.
Le politique, lui, ne peut pas davantage se réfugier dans une neutralité orgueilleuse. On ne gouverne pas des chiffres, ni des abstractions, mais des hommes chargés d’espérance, de peurs, de croyances.

Dans ce pays où tout semble porté à l’excès, la parole comme le silence, la foi comme le doute, l’équilibre apparaît presque comme une vertu étrangère. Et pourtant, c’est peut-être là, dans cette retenue difficile, que se joue encore quelque chose comme une chance.
Le reste n’est que vacarme : le politique qui instrumentalise Dieu, le religieux qui rêve de gouverner les hommes. Entre ces deux tentations, la vérité se retire, discrète, comme si elle refusait d’habiter les lieux où l’on parle trop fort en son nom.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

Le Champagne David Florimond fait son entrée en scène !

Il est des soirées où Kinshasa ne dort pas. Des nuits où la capitale ne se contente pas de vibrer — elle scintille. Elle pétille .Le vendredi 27 mars 2026, au cœur de la commune huppée de la Gombe, le restaurant Royal Event, sis sur l’avenue du Cercle, s’est transformé en temple de l’élégance et du goût. Quand Kinshasa trinque à l’excellence, c’est la naissance d’un nouveau rituel .
À l’affiche : une star venue de loin, mais promise à un avenir local éclatant — le Champagne David Florimond.
Ce soir-là, les Kinois ne sont pas venus seulement pour voir. Ils sont venus pour goûter, ressentir, juger… et surtout savourer. Car à Kinshasa, on ne fait jamais les choses à moitié : même la curiosité se déguste avec panache.
Présenté comme un champagne original et authentique, David Florimond n’est pas une simple boisson. C’est une déclaration. Une signature. Une promesse tenue dès la première effervescence. Issu exclusivement de la prestigieuse région de Champagne, en France, ce nectar est l’œuvre d’un vigneron indépendant, de ceux qui parlent à leurs vignes comme à des enfants capricieux, et qui surveillent chaque grappe comme un trésor.
De la vigne à la bouteille, rien n’est laissé au hasard. Ici, tradition et modernité dansent une valse délicate, tandis qu’un engagement écologique discret mais réel vient rappeler que même les bulles peuvent avoir une conscience.  «  David Florimond »   c’est le champagne qui fait parler les verres et taire les doutes .
Avec son assemblage savamment équilibré — 35 % Chardonnay, 35 % Meunier et 30 % Pinot Noir — David Florimond ne cherche pas à impressionner. Il séduit. Nuance importante.
À la tête de cette aventure pétillante, Monsieur David Kapuya Ngalula , CEO de la marque, n’a pas caché l’émotion qui accompagnait cet instant. Mais derrière l’homme d’affaires, il y avait aussi l’homme reconnaissant. Car il a tenu à rendre un hommage appuyé à celle qui, dans l’ombre lumineuse des grandes idées, a donné naissance à cette marque : Madame Donna Ndona Nzuzi KAPUYA , épouse, inspiratrice et véritable architecte de ce projet. Je l’appelle affectueusement Beauf ya mwasi.
Et parce qu’à Kinshasa, on ne plaisante pas avec le plaisir, une promesse a été faite — et non des moindres : ici, point de maux de tête au réveil, point de regrets amers. Juste des souvenirs joyeux, des éclats de rire et cette douce impression que la vie, parfois, sait être généreuse.
Très vite, les verres se sont levés. Les conversations se sont nouées. Les regards se sont croisés avec cette complicité silencieuse que seules les bonnes choses savent provoquer. Car un bon champagne ne fait pas que pétiller : il rapproche, il libère, il raconte. Entre raffinement et éclats de rire Kinshasa a adopté « David Florimond »
On imagine déjà David Florimond s’inviter aux mariages où les alliances brillent autant que les bulles, aux anniversaires où l’on compte moins les années que les bénédictions, et même aux retrouvailles improvisées où l’on célèbre simplement le fait d’être ensemble. Ça c’est le goût du vrai, la magie des bulles et la chronique d’une dégustation réussie à Kinshasa .
Et puis, il y a eu ce moment, presque solennel mais délicieusement taquin, où la plateforme de communication LAUTREINFO a pris une résolution digne des grandes institutions… ou des grandes soifs : désormais, les anniversaires se célébreront au Champagne David Florimond.
Certains ont applaudi. D’autres ont discrètement vérifié leur date de naissance, regrettant soudain d’être nés trop tôt dans l’année. Pour les retardataires, une seule consolation : la patience… et l’espoir que les cartons ne s’évaporent pas avant leur tour.
Quant aux heureux élus du mois en cours, qu’ils se tiennent prêts : il semblerait que les bulles aient décidé de leur rendre visite en personne.
Il fallait bien conclure cette soirée par un geste symbolique. Alors, un verre — encore vide mais déjà prometteur — s’est levé vers l’avenir, comme une prière légère adressée au succès.
Car oui, au-delà de la fête, au-delà du goût, au-delà même du prestige, David Florimond s’annonce comme un nouveau fleuron du business, porté par un digne fils de la maison LAUTREINFO .
Et si son absence récente parmi les siens avait suscité quelques interrogations, la réponse est désormais claire : certains silences ne sont que les prémices de grandes effervescences.
À présent, la capitale Kinshasa ne boit plus seulement du champagne. Elle raconte une histoire.

ZADAIN KASONGO T.

LA GRAMMAIRE DU POUVOIR

On parle de la violence comme d’une chose extérieure au politique, comme si elle en était l’accident honteux, la défaillance tardive. Illusion commode. Elle est plus ancienne, plus intime. Elle n’est pas ce qui arrive au pouvoir lorsqu’il déraille. Elle est ce qui l’installe, ce qui le précède, ce qui le hante.
Il suffit de regarder, sans détour, ce qui se joue depuis trois décennies aux confins orientaux de la République démocratique du Congo. Là-bas, dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, l’histoire ne marche pas d’un pas régulier ; elle trébuche, elle revient sur elle-même, elle recommence. L’État, la République démocratique du Congo, n’y est pas absent, non. Mais il y apparaît comme une présence inégale, intermittente, parfois lointaine, comme une voix qui arrive étouffée à travers une porte mal fermée.
Et dans ce vacillement, la violence s’installe. Non pas seulement comme scandale moral, ce qu’elle est toujours, mais comme une manière de gouverner, une manière de tracer des frontières, de décider qui peut circuler, qui doit payer, qui doit se taire. Elle ne détruit pas seulement l’ordre : elle en propose un autre, rudimentaire, précaire, mais efficace à sa manière.

On voudrait croire que tout cela n’est que chaos. Mais le chaos est un mot trop simple, trop consolateur. Il dispense de comprendre. Car même là où l’on ne voit que désordre, il y a des règles tacites, des hiérarchies, des équilibres instables. Les armes ne parlent pas seulement pour tuer ; elles parlent pour administrer.
Ainsi le M23, force supplétive du Rwanda en terre congolaise, n’est pas seulement un épisode de plus dans une longue série de convulsions. Il est un signe : celui d’une souveraineté disputée, fragmentée, où l’autorité se conquiert autant qu’elle se perd. Et l’on pourrait dire, sans forcer le trait, que chaque groupe armé écrit à sa manière une grammaire du pouvoir, une grammaire sans cesse corrigée par la force.

Et l’on voit intervenir, comme une tentative d’endiguer ce flux, la MONUSCO. Mais que peut une présence de stabilisation là où la stabilité elle-même n’a pas de sol ferme ? Elle veille, elle accompagne, elle retarde parfois l’effondrement, sans pouvoir remplacer ce qui manque : une autorité pleinement reconnue, pleinement continue. Il faut alors se défaire d’une illusion plus dangereuse encore que les autres : celle qui consiste à croire que la violence serait extérieure au politique, et qu’il suffirait de l’éradiquer pour retrouver une pureté originelle du pouvoir. Non. La violence est ici moins une anomalie qu’une origine qui n’a pas été dépassée. Mais elle est aussi, et c’est là le tragique, ce qui empêche cette origine de devenir une institution, une durée, une stabilité.

Ainsi se dessine une vérité sombre, que l’on préfère souvent contourner : le politique naît parfois dans la force, mais il ne devient humain que lorsqu’il parvient à s’en éloigner sans l’oublier. Là où cet éloignement échoue, comme dans ces terres meurtries de l’Est congolais, il ne reste qu’une politique inachevée, toujours recommencée, toujours menacée par ce qui l’a fait naître : la convoitise des richesses du sous-sol.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.

LA PENSÉE DE NOS ANCÊTRES EXPLIQUÉE

« Celui qui mange vite se brûle la langue. » Il y a dans ce proverbe luba une vérité qui n’élève pas la voix, mais qui insiste, comme une brûlure justement, légère d’abord, puis tenace. Nous croyons toujours que le malheur vient de loin, qu’il a la forme spectaculaire des grandes fautes ; et voici qu’il naît, plus humblement, de notre impatience quotidienne.
Nous vivons pressés. Pressés de parler avant d’avoir compris, pressés d’agir avant d’avoir jugé, pressés même d’aimer avant d’avoir regardé. Il nous semble que le monde appartient à ceux qui se hâtent. Et pourtant, combien de ces victoires précipitées ont le goût amer des mets trop chauds, saisis à pleines mains, avalés sans examen, et qui laissent derrière eux une douleur discrète, mais durable.
La sagesse ancienne, elle, ne s’y trompe pas. Elle ne condamne pas l’élan — car il faut bien vivre, choisir, risquer — mais elle redoute cette avidité qui nous jette sur les choses comme si elles allaient nous échapper. Ce n’est pas tant la vitesse qui est en cause que l’aveuglement. Nous ne prenons plus le temps d’éprouver le réel, de le laisser venir à nous, de consentir à sa résistance.
Et pourtant, à trop méditer, à trop différer, l’homme s’épuise aussi dans l’attente. Il regarde refroidir sa vie comme un plat oublié. Il y a une lâcheté de la lenteur, comme il y a une imprudence de la hâte. Entre les deux, il n’existe pas de règle écrite, seulement une vigilance intérieure, une sorte de tact moral qui s’apprend dans l’expérience et parfois dans la douleur.

Ainsi ce proverbe, sous son apparente simplicité, nous met en demeure : non pas de ralentir toujours, mais de ne pas nous livrer tout entier à notre propre empressement. Car ce qui brûle la langue, au fond, ce n’est pas seulement la chaleur des choses — c’est notre incapacité à les approcher avec mesure.

José Tshisungu wa Tshisungu, écrivain et philosophe.