LA RÉPUTATION DE LA RDC

Il y a des passeports qui ouvrent des portes et d’autres qui commencent par les fermer. Le passeport congolais appartient trop souvent à cette seconde catégorie. Celui qui le tend à un agent d’aéroport occidental découvre alors une vérité que les discours officiels de Kinshasa s’acharnent à dissimuler : une réputation nationale voyage avec son titulaire.

Je ne parle pas ici de la dignité du Congolais. Celle-là, heureusement, ne dépend d’aucun tampon administratif. Je parle de cette chose plus légère et plus cruelle qu’est la réputation d’un État. Elle précède parfois le voyageur, s’installe dans le regard de celui qui le contrôle et transforme un simple document de voyage en objet de soupçon.

Pourquoi ce regard ? Il serait trop commode d’accuser seulement l’étranger de racisme, de mépris ou de condescendance. Il faudrait d’abord avoir le courage de nous demander ce que nous avons fait de notre propre nom.

Depuis des décennies, la République démocratique du Congo promène derrière elle un interminable cortège de scandales, de fraudes, de guerres, de corruptions, de frontières poreuses, de crises politiques et de promesses jamais tenues. L’époque de Mobutu a laissé dans la mémoire internationale le souvenir d’un État dont les institutions avaient été transformées en instruments de prédation. Les guerres qui ont suivi, ainsi que les controverses et les soupçons entourant les différents pouvoirs issus de cette longue crise, ont ajouté à cette image celle d’un pays vulnérable, disputé, humilié, incapable de faire respecter partout son propre récit.

Et nous voudrions que le douanier n’en sache rien ?

Il faudrait alors que nous soyons nous-mêmes capables d’oublier ce que nous savons.

Le plus triste est que le Congolais ordinaire paie souvent pour des fautes qu’il n’a pas commises. Il n’a ni pillé le Trésor public, ni organisé une guerre, ni détourné les ressources nationales. Il n’a parfois même jamais mis les pieds dans les bureaux où se fabriquent les catastrophes nationales. Pourtant, lorsqu’il arrive dans un aéroport, il peut avoir le sentiment de devoir répondre silencieusement de tout ce que son pays a laissé devenir.

Voilà le paradoxe cruel : l’individu porte une réputation qu’il n’a pas fabriquée.

À cette réputation politique s’ajoute une autre : celle d’un pays régulièrement associé aux épidémies, aux catastrophes sanitaires et aux situations d’urgence. Ici encore, le citoyen ordinaire devient l’ambassadeur involontaire d’une image qu’il n’a pas choisie. Il suffit parfois d’un foyer épidémique, d’une mauvaise communication ou d’un reportage alarmiste pour que toute une population soit enveloppée dans une suspicion sanitaire qui dépasse infiniment la réalité individuelle.

Mais il existe une autre maladie, moins visible et peut-être plus dangereuse : celle que nous fabriquons nous-mêmes.

Nous avons développé au Congo une étrange passion pour la destruction de notre propre réputation. Sur les réseaux sociaux, dans certains médias et jusque dans les conversations ordinaires, des informations invérifiées circulent avec une vitesse qui ferait pâlir les anciens propagandistes. La rumeur devient expertise ; l’insinuation devient preuve ; l’accusation devient vérité par la seule répétition.

Et l’État regarde.

Il regarde souvent comme un homme qui aurait renoncé à fermer sa porte parce qu’il ne sait plus qui, de ses voisins ou de ses ennemis, vient lui demander asile.

Un État sérieux ne peut pourtant pas abandonner son espace informationnel à la rumeur. La liberté d’expression n’est pas la liberté de mentir impunément, pas plus que la critique du pouvoir n’est un permis de fabriquer des faits. La lutte contre la désinformation doit cependant s’exercer dans le respect du droit, sans devenir un prétexte à étouffer les journalistes, les chercheurs ou les citoyens critiques. C’est précisément parce que la réputation d’un pays est une chose fragile qu’elle exige davantage de vérité, non davantage de propagande.

Car une nation ne reconquiert pas son honneur en criant qu’elle est honorable.

Elle le reconquiert en devenant honorable.

Voilà ce que nos gouvernements successifs semblent avoir parfois oublié. Ils veulent améliorer l’image du Congo sans toujours vouloir améliorer ce qui produit cette image. Ils cherchent des slogans lorsque le pays aurait besoin d’institutions ; des campagnes de communication lorsqu’il faudrait des résultats ; des discours patriotiques lorsqu’il faudrait une administration capable de faire respecter la loi.

La réputation internationale d’un État n’est pas une affiche publicitaire. Elle est le miroir, souvent cruel, de sa conduite.

Et le Congolais qui présente son passeport à un guichet étranger n’est pas seulement contrôlé par un fonctionnaire. Il rencontre, en quelques secondes, toute l’histoire récente de son pays.

C’est peut-être cela, la tragédie la plus intime de notre mauvaise réputation : elle transforme chacun de nos citoyens en témoin silencieux des fautes de la République.

Il faudrait donc cesser de demander au monde de changer de regard avant de nous demander ce qui, dans notre propre conduite, nourrit ce regard.

Le Congo ne manque ni de grandeur, ni d’intelligence, ni de richesses, ni de citoyens capables de le servir dignement. Ce qui lui manque trop souvent, c’est cette discipline morale par laquelle une nation décide enfin de ne plus être l’auteur de sa propre humiliation.

Un jour, peut-être, le passeport congolais cessera d’être accueilli comme une question.

Ce jour-là, il ne faudra pas remercier la propagande.

Il faudra remercier l’État de droit, la vérité, la compétence et le temps.

Car les réputations, comme les consciences, ne se blanchissent pas avec des discours. José Tshisungu wa Tshisungu

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